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15 mars 2015 7 15 /03 /mars /2015 22:03
Les Africains veulent-ils vivre en démocratie ?  1ère partie  « Résistances africaines à la démocratie moderne"

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Professeur agrégé de philosophie, Paris, France

Le vouloir-vivre, c’est le désir dont nous sommes faits. Il s’agit de la force profonde qui impulse nos individualités et nos collectivités. Cette pulsion s’oriente, cependant, quand elle est prise en charge par l’intelligence. Elle n’est pas toujours aveugle, comme c’est le cas avec l’instinct de conservation des animaux. Chez l’humain, la volonté de vivre dans un type particulier de régime politique n’est donc pas innocente. Elle témoigne des intérêts et des valeurs de celui qui défend ce régime politique. Elle montre ce que l’on préfère et ce que l’on déteste. Il n’y a donc surtout pas de vision neutre de la société. Tout choix, en tant que position pour certaines valeurs et options, est en même temps négation d’autres valeurs et options. On ne peut faire, ici non plus, des omelettes sans casser des œufs ! Karl Raimund Popper[1], philosophe britannique d’origine autrichienne, faisait remarquer que la démocratie, avec le recul de l’histoire longue, est le moins pire des régimes politiques entre tous. Pourquoi ? En raison de la capacité de la démocratie à héberger le pluralisme des opinions et à rendre possible la coexistence non-violente des humains dans une société consciente de ses imperfections. Science et démocratie, observait Popper, ont ainsi un point de ressemblance : leur faillibilité. D’où vient donc cette intuition poppérienne ? L’humanité a longtemps testé, à côté de la démocratie, d’autres formes de régimes politiques : l’aristocratie, l’autocratie, l’anarchie, la monarchie, entre autres, ont révélé leurs failles intrinsèques. Dans ces autres formes de régimes politiques en effet, celui qui commande ne détient pas son droit de commander de la volonté clairement affirmée et affichée de ceux qui obéissent. Le tenant du pouvoir, dans les régimes non démocratiques, l’est souvent en vertu du rang socioéconomique, de la force militaire, de l’héroïsme individuel, ou de l’hérédité, entre autres critères qui n’obtiennent jamais le consentement ou le consensus du peuple. En démocratie, et plus précisément en démocratie moderne, c’est-à-dire en régime représentatif, comme l’a si bien rappelé Bernard Manin[2], le pouvoir tient sa légalité et sa légitimité d’institutions et de choix populaires affirmés dans des procédures contrôlables par tous les justiciables. La légalité et la légitimité du pouvoir sont en plus provisoires, suspendues à un mandat, renouvelables ou non par l’élection, contrôlables et sanctionnables par les institutions judiciaires, en cas de manquement à la parole donnée. La démocratie moderne est la mise en œuvre de la promesse comme assise instituante de l’ordre politique. En ce sens, la constitution, en ses lettres et esprit, est l’âme des démocraties contemporaines. On ne peut faire que ce qu’elle autorise. On ne peut pas faire ce qu’elle interdit. Incarnation de l’absolu sur terre, le texte constitutionnel est le pivot de l’ordre démocratique, puisqu’il établit de manière précise les conditions de la concurrence pacifique pour la conquête, la gestion et la transmission du pouvoir. Ces considérations préliminaires nous permettent dès lors, au regard des actualités africaines, de nous demander si les peuples, les partis politiques, les associations diverses de la société civile, les leaders d’opinion, les citoyennes et les citoyens à travers l’Afrique veulent vraiment jouer le jeu de la démocratie moderne. Notre réponse sera double : 1) Nous montrerons les résistances africaines contre la démocratie moderne ; 2) Nous pointerons les avancées africaines vers la modernité démocratique. Il s’agira enfin, de montrer en quoi les avancées ont quelque chance de surmonter les résistances. La présente série de tribune est dès lors consacrée à la dialectique de la démocratie en Afrique. Par dialectique de la démocratie, j’entends la description spéculative des phénomènes de négation et d’affirmation de la tradition du régime représentatif moderne à travers le continent.

I

Résistances africaines à la démocratie moderne

A travers le continent africain, notamment depuis les indépendances, un certain nombre de résistances à l’idée d’un régime démocratique moderne sont apparues : la résistance coloniale, la résistance féodale, la résistance religieuse, la résistance ethniciste, la résistance gaucho-nationaliste.

Résistances coloniales

L’acte colonial[3] est la négation du droit d’autrui de disposer de lui-même et de jouir librement de sa propriété privée. Par cette orientation essentielle à la négation des libertés individuelles et collectives, le colon est par essence antidémocrate. La condition de l’exploitabilité de la colonie, ce que l’on nomme la colonisabilité, c’est la destruction des luttes citoyennes pour la démocratie moderne. La résistance coloniale à la démocratisation moderne de l’Afrique est dès lors parfaitement datée. Conçu comme réservoir à court et long terme de matières premières pour les économies capitalistes des grandes puissances, le continent africain rentre en porte-à-faux avec le projet impérial des puissances occidentales dès lors que ses peuples se piquent au 20ème siècle du droit de s’autodéterminer. Les indépendances africaines s’annoncent, comme le souligneront entre autres un Mandela, un Félix Houphouët-Boigny, un Nkrumah ou un Um Nyobé, comme la menace d’une inversion de la dépendance entre les puissances coloniales et les territoires décolonisés. Dès lors, en vertu d’une pauvreté d’imagination qui se réfugiera autant dans la brutalité que dans les artifices de la ruse, les ex-puissances coloniales, pour contrer les processus démocratiques africains, s’allieront avec les élites conservatrices africaines, inféodées à leur projet de contrôle unilatéral et arbitraire des richesses africaines. La confiscation violente des luttes démocratiques africaines doit nécessairement quelque chose à cet enjeu géostratégique international. Comment concevoir une émancipation africaine démocratique sans répondre aux attendus de cette équation géopolitique ?

Résistances féodales et aristocratiques de droite

La résistance féodale africaine à la démocratisation du continent tient à l’incompatibilité des mœurs féodales et des mœurs démocratiques. Le féodal, souvent un mâle, tient son pouvoir du sang de ses ancêtres et des institutions d’adoubement de sa communauté. Ainsi se forme le socle de la droite féodale et aristocratique africaine. Le féodal a accès à vie au pouvoir et jouit des nombreux avantages sociaux, économiques, culturels et spirituels que l’exercice du commandement communautaire procure. Il dispose à volonté des hommes, des femmes et des choses que sa lignée lui lègue et ou alloue. Le féodal se veut incarnation vivante du pouvoir. Sa vocation à commander lui paraît être la chair de sa chair et l’os de ses os. C’est qu’il a été ainsi éduqué, formaté, préparé par ses glorieux prédécesseurs. Il faut donc lire la revendication d’appartenance primordiale à l’instance féodale comme un acte potentiel de méfiance, voire de défiance envers l’Etat démocratique moderne, qui demeure dans la logique de la pensée féodale, comme une fatalité, un pis-aller né du rapport de forces défavorable entre les milices de la royauté féodale et les forces armées de la république qui l’encerclent. Le roi féodal, le chef traditionnel, se prennent volontiers alors pour des Chefs d’Etat en puissance, n’hésitant pas, çà et là, à lever l’impôt, assurer le droit pénal coutumier avec coercition, ou décider d’actes qui relèvent normalement de l’état civil d’une société démocratique moderne. Les sociétés africaines peuvent-elles bénéficier sérieusement des avantages du pluralisme politique propre aux démocraties modernes si les individus africains ne sont pas délivrés des chaînes biologiques, mentales et spirituelles des manipulateurs politiques de l’ethnie ?

Résistances religieuses

Les délires jihadistes et la fièvre évangéliste-pentecôtiste qui se sont emparés des sociétés africaines contemporaines ne relèvent pas de la nouveauté. La résistance religieuse africaine à la démocratie est d’abord l’écho de l’immémorial duel de leadership entre les prêtres et les guerriers pour contrôler l’ordre social à travers l’histoire humaine. Le prêtre s’institue dans la société en revendiquant sa proximité avec la transcendance créatrice du monde. Le prêtre se voit en fils du Très-Haut. Il revendique une légitimité théocratique. Le guerrier revendique quant à lui une autre transcendance : celle de sa capacité à dominer la peur de sa propre mort biologique. Faire la guerre, c’est risquer de se donner la mort pour une idée, tout en donnant la mort à autrui pour combattre ses idées. Le guerrier a ainsi quelque chose de tragique, qui inspirera son rapprochement ou son alliance avec l’ordre religieux, qui prétend aussi avoir contrôle sur la vie après la mort, en raison du pacte qui lierait le prêtre et le Ciel. La légitimité religieuse et la légitimité militaire, surtout lorsqu’elles s’unissent dans la figure du prêtre-guerrier, s’opposent ainsi à la légitimité démocratique. La première parce que Dieu n’est pas le peuple, contrairement à l’adage. Une démocratie peut parfaitement dériver en barbarie, de manière démocratique, à la manière des nazis arrivant au pouvoir en 1933 avec la transparente bénédiction des urnes républicaines allemandes. La légitimité militaire en outre s’oppose à la légitimité démocratique en vertu des limites de ce que Jean-Jacques Rousseau a si justement appelé « le prétendu droit du plus fort ». La violence la plus sereine ne saurait remplacer le droit. La violence est juste une contrainte extérieure et cesse de régner en maîtresse absolue quand les victimes desserrent l’étreinte du tyran. Le droit quant à lui instaure le dialogue intérieur des consciences, véritable fondement de la justice et de la paix civile, car ici chacun est convaincu de ce qu’il y a de meilleur pour tous. La tâche de notre temps n’est-elle pas de penser les conditions d’une co-existence pacifique et féconde du politique et du religieux en Afrique ?

Résistances ethnicistes

La résistance ethniciste africaine à la démocratie se fait au nom de la confusion entre l’appartenance communautaire et l’être-citoyen. L’ethnicisme est la réduction de la sphère de l’individu aux intérêts de son ethnie. Mieux encore, il induit un mode de penser où l’individu se définit au préalable à partir d’un « Nous particulier », s’éloignant ainsi de la singularité de son moi, en tant qu’être sensible doué de conscience et de liberté. L’ethnicisme consacre ainsi la dilution de l’individu africain dans son référentiel socioculturel. Quelles conséquences ? A travers le continent, nombreux sont ceux qui nous disent qu’ils sont d’abord membres de leur groupe ethnique avant d’être citoyens de leurs républiques. Un tel raisonnement suppose que l’ethnie, groupe d’individus liés par des affinités historiques, culturelles et spatiales, soit un phénomène absolument antérieur aux Etats. Or, peut-être faut-il rappeler aux partisans d’une telle approche que le fait ethnique est évolutif et bien souvent concomitant de l’existence Etats. Il y a eu des ethnies nées avant certains Etats africains. Il y en a eu qui sont nées avec les Etats africains. Il y en a encore qui ont disparu dans la dynamique des Etats africains, comme il y en qui pourraient apparaître. L’ethnie[4] n’est pas un fait naturel, mais une invention humaine permettant de faire face aux impératifs de l’existence individuelle dans une époque donnée. On peut donc se défaire de son ethnie, mais pas de son humanité. Cette dernière est essentielle, alors que l’appartenance ethnique est purement accidentelle. La démocratie moderne, régime politique considérant la personne humaine comme une fin en soi, requiert donc des Africains un effort de transcendance envers la strate de l’ethnicité, qui fonctionne souvent comme une chape de plomb venant réduire le pouvoir de penser, de dire, de faire en nom propre de chaque sujet. Et bien sûr, n’importe-t-il pas ici davantage qu’ailleurs, que les Africains bénéficient de prestations d’Etats efficaces, pour se délivrer du clientélisme de l’ethnie, qui ne prospère que sur les décombres de la misère quotidienne des gens ?

Résistances gaucho-nationalistes

Le gaucho-nationalisme africain, véritable idéologie contradictoire, est un succédané d’un phénomène mondial : la nationalisation des classes ouvrières. La pensée gauchiste, tirée principalement des travaux de Marx, Engels, Lénine et Mao, affirme à l’origine que la lutte des classes étant le moteur de l’histoire, seule la dictature de la masse des opprimés sur la minorité des oppresseurs rendra possible l’avènement d’une société sans classes, la société communiste. Dans celle-ci, l’ensemble des moyens de productions sera mis au service de l’humanité libérée et alors, « l’Internationale sera le genre humain ». Le communisme a ainsi vocation à instaurer une démocratie populaire internationale dans laquelle les droits de l’Homme seraient assortis d’avantages et de devoirs sociaux assurant à tous une égalité réelle sur la terre. Pourtant, la réalité des ethnies, des nations et des alliances d’intérêts a rattrapé le mouvement communiste international. La lutte des classes a été oblitérée par les conflits ethniques, les conflits de nationalité et les conflits d’intérêts géostratégiques qui traversent le monde. La communisme s’étant nationalisé, a renoncé à son internationalisme pour emboucher les trompettes du nationalisme. C’en était fait de la lutte des classes mondiales, et mieux encore, le projet d’une égalité traversant le genre humain s’est mué en stratégie de possession de l’Etat par des minorités nouvelles, inventées par la politique de gauche : les nomemklaturas à la soviétique, à la chinoise, à la cubaine, à l’éthiopienne, à la zimbabwéenne ou à la congolaise. Le gaucho nationalisme africain des Mugabé, Kadhafi, Gbagbo, ou Hailé Mariam Mengistu pratiquera malheureusement un double langage : d’une part, la vulgate de l’humanisme de gauche, qui frise l’universalisme égalitaire et mobilise les ; de l’autre le discours officieux de la haine ethno-nationaliste, qui célèbre les dominations ethnicistes, féodales et religieuses. Pire encore, le gaucho-nationalisme africain ne croit surtout pas en la démocratie moderne, bien qu’il y adhère du bout des lèvres. Le vote, la séparation des pouvoirs, le respect des libertés d’association, d’expression, d’opinion, de pensée ou de circulation des personnes, sont éminemment méprisés par les gaucho-nationalistes. Dès lors, n’importe-t-il pas au plus haut point qu’une convergence institutionnelle africaine, telle qu’esquissée par la Charte Africaine pour la Démocratie soit dotée d’une force coercitive conséquente, afin que les choix institutionnels et les idéaux proclamés par les politiques africains s’incarnent véritablement dans l’expérience des peuples ?

Suite de nos analyses dans la 2ème partie à publier bientôt sur guillaumesoro.ci

« Dialectique de la démocratie en Afrique ».

[1] Karl Popper, La leçon de ce siècle, entretien avec Giancarlo Bosetti, éd. 10/18, 1996 ; La société ouverte et ses ennemis, 2 vol, éd. Le Seuil, 1979
[2] Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, éd. Poche, 1997
[3] Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé de : Portrait du colonisateur, éd. Poche, 2002
[4] Amselle, Mbokolo ; Au coeur de l'ethnie : Ethnie, tribalisme et Etat en Afrique, éd. Poche 1999
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