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21 mars 2015 6 21 /03 /mars /2015 18:43
Charles Konan Banny : de l’ambition démesurée à l’irresponsabilité politicienne

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Professeur agrégé de philosophie, Paris, France

Décidément, l’abîme qui sépare l’homme politique du politicien se fait chaque jour plus grand en Côte d’Ivoire. Servir l’intérêt général, telle est la finalité du politique : une vocation, un sacerdoce publics. Se servir du peuple comme marchepied pour ses pulsions égocentriques, telles sont les bornes mentales du politicien : il fait alors feu de tout bois, tous les moyens étant bons pour lui s’ils sont efficaces. Lâcheté suprême ! Quand un homme ne prend son courage à deux mains que dans les circonstances qui paraissent lui être profitables, il y a deux hypothèses légitimes à son sujet : soit c’est un égoïste, soit c’est un lâche. Dans le premier cas de figure, il va de soi que ce sont sans doute les conséquences d’un narcissisme fort ancien et mal soigné qui s’expriment maladroitement ainsi. Dans la seconde hypothèse, notre personnage est en réalité un profiteur de circonstances, qui sèche sa chemise du côté où se trouve le soleil et couvre de louanges suspectes car flatteuses, ceux qui lui en octroient le plaisir fugace. Comment douter que les descriptions qui précèdent correspondent particulièrement au personnage de Charles Konan Banny, ancien président de la Commission Vérité et Réconciliation, ancien et très éphémère premier ministre de Côte d’Ivoire, ancien gouverneur de la BCEAO ? Epluchant les prises de position et propos à la limite de la truculence, que le désormais candidat libre à la présidentielle ivoirienne 2015 délivre à volonté à travers les médias ivoiriens et internationaux, je voudrais montrer qu’un esprit perspicace et lucide ne manquera pas de reconnaître trois constantes : 1) Charles Konan Banny est un personnage politique hypocrite, lâche et inconstant dans ses prises de position publiques ; 2) La candidature de Charles Konan Banny à la présidentielle 2015 n’a rien d’original, tant du point de vue de sa vision politique que de sa capacité pragmatique à transformer la Côte d’Ivoire ; 3) Charles Konan Banny n’a qu’un rêve : dépouiller le FPI de son électorat en passant pour l’intime de Laurent Gbagbo et inscrire éventuellement la fonction de Président de la République dans sa mythologie narcissique personnelle. Je m’attacherai dans les lignes qui suivent à étayer les trois constantes sus-évoquées.

Hypocrisie, lâcheté, inconstance du politicien

Comme il se plaît à le reconnaître lui-même, toute la carrière professionnelle et politique de Charles Konan Banny a été faite de nominations, jamais d’élections. Or qui nomme-t-on volontiers sous nos tropiques ? Pas seulement des gens compétents, mieux, pas nécessairement. Avant tout, on nomme des gens fidèles, loyaux envers celui qui les nomme, à qui ils retourneront ainsi l’ascenseur en veillant à ses intérêts. Gouverneur de banque, Premier ministre, Président de la CDVR, on n’a jamais entendu Charles Konan Banny broncher contre ceux qui l’ont nommé, parce qu’il savait leur devoir tout et n’avoir, par lui-même, aucune légitimité politique ou démocratique. D’où vient-il donc que celui qui doit tout à Houphouët, à Bédié, à Gbagbo, puis à Ouattara, bref celui-là même qui doit tout aux autres se présente comme valable en soi alors que jamais dans sa carrière due, il ne prit le risque d’affirmer une personnalité, une vision, un caractère propres ? Comment vouloir présider à la république de Côte d’Ivoire alors qu’on n’a jamais pris le moindre risque pour ce pays quand il en était temps ? Comment utiliser le contenu de fonctions exercées grâce aux nominations gracieuses pour contester ceux qui vous les ont octroyées ? Cela s’appelle de l’hypocrisie incarnée et même de l’ingratitude.

Il y a pire pourtant chez Charles Konan Banny. La lâcheté : premier ministre sous Laurent Gbagbo, on a vu la mollesse de Charles Konan Banny devant les oukases du chef des frontistes, qui l’humilia matins et soirs avec constance, avant de reconnaître que de tous les premiers ministres qu’il avait eus, ce n’était ni Pascal Affi N’guessan, ni Seydou Diarra, ni Charles Konan Banny, mais l’ex-Chef de la rébellion ivoirienne, Guillaume Soro, qui fut le meilleur. L’inconstance de Charles Konan Banny vient parachever le portrait de l’homme, louvoyant désormais entre les lignes du PDCI-RDA, du RHDP et du FPI, à la recherche de soutiens aussi contradictoires qu’imaginaires, pour un seul but : être lui aussi président de la république de Côte d’Ivoire. Fâcheuse obsession ! Où était Charles Konan Banny quand l’ivoirité divisait ce pays dans les années 90 ? Au diable vauvert. Qu’a t-il dit, fait, écrit de bon pour éviter à son pays la descente aux Enfers de la discrimination nationalitaire, puis criminelle inspirée par cette idéologie perverse ? Rien qui vaille. Où était Charles Konan Banny quand le pouvoir FPI transformait les Ivoiriens du Nord, les étrangers ouest-africains, les citoyens français en victimes expiatoires quotidiennes de sa xénophobie et de sa haine ? Il faisait le mort. Chaque fois que la Côte d’Ivoire a frôlé l’Apocalypse, cet homme s’est défilé comme une éclipse, pour ne réapparaître que quand on redistribue des postes. Qu’on nous trouve donc les photos, vidéos ou textes de Charles Konan Banny dirigeant une manifestation, une marche, une action de résistance radicale au mal dominant, quand la Côte d’Ivoire avait besoin d’engagements ! Où était Charles Konan Banny quand on arrêtait Gbagbo le 11 avril 2011 ? Bien au chaud. Où était-il quand on le transférait à La Haye ? Tranquille, à s’occuper du budget de sa CDVR. Pourquoi Banny, alors premier ministre, n’a-t-il pas lui-même conduit à sa fin l’enquête sur le casse de la BCEAO à Bouaké alors qu’il en désire absolument les conclusions aujourd’hui ? Quel finaud ! Toujours à vouloir passer entre les gouttes de la pluie, dans une logique exagérée du Gblê. Non ! On ne peut diriger légitimement et utilement une nation pour laquelle on n’a jamais rien risqué et dont on s’est régulièrement engraissé. Or donc, il apparaît clairement que Charles Konan Banny fait partie de ces gens qui ne parlent pas tant qu’ils ont la bouche pleine, voire qui ne parlent que pour de nouveau la remplir. Les insatiables mangécrates de nos tropiques.

De la vacuité substantielle d’une candidature

Longtemps après avoir été nommé à tous les postes dont il se gargarise volontiers au lieu de multiplier des actes de reconnaissance, Charles Konan Banny se pique désormais du noble désir d’être élu. Soit, devrait-on dire. On se serait au moins attendu que l’homme commençât par vouloir être député de quelque circonscription, pour tester sa popularité dans un microcosme de la nation. Que non. Banny se voit au pinacle comme le signale d’ailleurs un de ses plus beaux lapsi à la fin d’une interview donnée à la Chaîne Web Events News TV, le 16 mars 2015 en Europe : « Je suis président de la république … Oh pardon, je ne le suis pas encore ». Nous avons tous le droit de rêver, soyons indulgents. Candidater à la présidentielle, dans une démocratie, n’est ni une contravention, ni un délit, ni un crime. C’est un acte légal et légitime de citoyenneté qui ne fera scandale que dans les esprits monomaniaques habitués à vivre en autocratie et allergique au fonctionnement pluraliste des démocraties modernes. Que Charles Konan Banny veuille donc être président de la république de Côte d’Ivoire, c’est parfaitement son droit en tant que citoyen de son pays et nul esprit sensé ne le lui contestera. Cela en rajoutera du reste à la valeur pluraliste de la campagne et à la crédibilité du système démocratique ivoirien. Pourtant, s’en tenir là, n’est-ce pas ignorer le fond du problème au nom d’un formalisme démocratique plutôt candide?

Il faut sérieusement s’intéresser à la substance de la candidature de Charles Konan Banny. On découvre alors le pot aux roses. Que de contradictions dans le projet de notre politicien ! Banny reconnaît que la politique économique et la politique internationale du président Ouattara, dont il est lui-même par ailleurs comptable en tant qu’ancien président d’institution et en tant que membre du PDCI-RDA, est celle qui devrait être menée. A propos de la politique économique et de la politique internationale du président Ouattara, qui pratique un libéralisme social d’une part et d’autre part une diplomatie de la solidarité proactive entre peuples, Etats et Institutions Internationales, Charles Konan Banny qu’on n’a jamais vu briller sur ces sujets par le passé, avoue cependant sur Events News TV : « Je ne ferai pas plus mal que ce qu’ils font ». A quoi sert-il donc de vouloir remplacer une équipe qui gagne déjà les batailles essentielles de la nation ? Le manque de pugnacité des interrogateurs se dévoile ici dans leurs silences.

Mais peut-être est-ce plutôt parce que Banny croit pouvoir damer le pion au régime Ouattara sur les plans de la justice politique et des enjeux de la réconciliation nationale. L’homme prétend donc retourner à l’envoyeur ce qu’il considère lui-même comme sa nomination « piège » par le président Ouattara à la tête de la CDVR. Quels sont donc les arguments de Banny pour croire que les conclusions de la CDVR plaident pour l’habiliter à diriger le pays à l’issue des élections 2015 ? Ils sont globalement au nombre de trois : 1) La culpabilité collective supposée établie des camps Ouattara et Gbagbo par le rapport de la CDVR ; 2) L’absence d’une justice équitable pour tous sous le régime Alassane Ouattara ; 3) La légitimité absolue du PDCI-RDA, et en son sein de ses « irréductibles » qui n’ont trempé avec aucun des camps en conflit.

A notre connaissance, le rapport de la CDVR souffre précisément d’un vice de méthode, lié à l’intention originelle de Charles Konan Banny d’instrumentaliser ledit rapport pour ses ambitions présidentielles. Quel est le vice insidieux de ce rapport ? Il met sur le même plan les acteurs du régime Gbagbo, qui a provoqué la crise postélectorale 2010-2011 et les acteurs du régime Ouattara, qui ont agi en légitime défense contre l’agression perpétrée par le régime du FPI contre la souveraineté populaire ivoirienne. Banny a donc largement contribué à confondre dans le même lot, victimes et coupables, agresseurs et résistants en légitime défense. Or donc, si le coupable de la crise postélectorale 2010-2011, c’est le régime de Laurent Gbagbo, c’est toute la pseudo-démonstration du manipulateur de la CDVR qui s’écroule. Rétrospectivement, on ne pourrait dès lors, que suggérer au Président Ouattara de se méfier pleinement du rapport de la Commission-Banny, eu égard aux intentions actuellement révélées par ce commissionnaire au double langage. La CDVR, décidément, est morte-née des ambitions démesurées de Charles Konan Banny. Et dire que 16 milliards de fcfa se sont ainsi envolés !

Banny s’attaque en outre aux conclusions actuelles de la justice ivoirienne qu’il propose de désigner désormais, non pas seulement comme une justice des vainqueurs, mais comme « une justice aux ordres ». Comment comprendre que quelqu’un qui a volontiers accepté de travailler sous les ordres du président de la république conteste la légitimité des institutions judiciaires du pays qu’il a pourtant contribué à cautionner ? La contradiction flagrante de Banny est d’autant plus odieuse qu’elle s’accompagne d’une amnésie tactique presque piteuse. Elle est donc aux ordres, la justice ivoirienne, quand on libère 14 soldats FDS jugés pour l’assassinat présumé des populations d’Abobo et déclarés finalement non coupables ? Elle est aux ordres quand tous les acteurs secondaires de la direction du FPI écopent de peines symboliques en raison de leur non implication directe dans la chaîne hiérarchique qui a orchestré la crise postélectorale ? Elle est aux ordres, la justice ivoirienne, quand elle condamne fermement Madame Gbagbo qui se targuait elle-même d’être la véritable numéro 2 du régime de son époux, se présente avec arrogance au Tribunal et refuse de reconnaître son rôle funeste dans la radicalisation criminelle de la Refondation ?

Banny prétend enfin que le PDCI-RDA, pourtant parti autrefois doctrinaire de l’ivoirité avant le FPI, se partage désormais entre les Suiveurs de l’Appel de Daoukro et les Irréductibles dont il se proclame le chef, face au Président Bédié. Rappelons cependant que Banny doit toute sa carrière passée à ses talents de suiveur…Mais qui reste-t-il derrière et que reste-t-il derrière Banny ? Comment comprendre que Banny se croit encore majoritaire dans le PDCI-RDA alors que l’écrasante majorité des militants et députés de ce parti à régulièrement suivi et soutenu les orientations décisives données par le président Bédié lors des deux derniers congrès décisifs de cette formation politique en 2013 et en 2015 ? Dans l’art de la politique fiction, on a rarement vu mieux. La candidature unique du président Ouattara, tant contestée aujourd’hui par le nouvel « irréductible » Banny, n’est pas une entorse au RHDP, mais une réforme pragmatique du RHDP au regard de son expérience de cogestion du pouvoir depuis la présidentielle 2010 gagnée par le président Ouattara. Comptable du bilan Ouattara, le PDCI-RDA, dont le président Ouattara est issu comme le RDR, ne saurait se tirer lui-même une balle au pied en 2015, en critiquant une mandature à laquelle il a lui-même contribué. Ainsi, au fond, Banny a dû parier sur autre chose pour se lancer dans cette campagne présidentielle. Car au PDCI, c’est trop dire que Charles Konan Banny ne détient que quelques miettes électorales. Mais sur quoi fantasme-t-il donc au juste ?

Le rêve fou de Charles Konan Banny : ravir l’électorat du FPI de Laurent Gbagbo

Comment faire de miettes électorales une majorité présidentielle ? Après le miracle chrétien de la multiplication des pains, voici celui de la multiplication bannyenne des miettes électorales. Charles Konan Banny se voit en dépositaire du plus grand miracle politique de l’an 2015 en Côte d’Ivoire. Comment ? Notre homme, qui n’est pas fou même s’il rêve follement, a certes perdu tout espoir de régir le PDCI-RDA, le président Bédié l’ayant étalé à plate couture. En outre, Konan Banny n’a aucune chance d’obtenir une seule voix de l’électorat du RDR. Que faire dès lors, quand on croit mordicus en sa propre étoile ? Miser sur l’hypothèse la plus absurde, comme le joueur de cartes obsédé abattrait une carte quelconque en croyant avoir ainsi un joker. Charles Konan Banny a décidé de jeter son dévolu sur l’électorat du FPI de Laurent Gbagbo qu’il n’a jamais autant caressé dans le sens du poil. Multipliant à volonté des anecdotes médiatiques sur son intime fraternité avec Gbagbo, pleurant publiquement à chaudes larmes de crocodile la mère défunte de l’ex-président ivoirien, jurant qu’il s’est toujours opposé à son transfert à La Haye par amour pour la Côte d’Ivoire, Banny se présente désormais comme celui qui aime le FPI plus que le FPI ne s’aime lui-même. Mieux encore, Banny disculpe volontiers l’électorat frontiste des crimes commis par les dirigeants du FPI, comme si Gbagbo avait pu agir aussi criminellement sans l’appui de larges franges de l’opinion et de la population acquises à sa cause. Ainsi faisant, Banny ne devient-il pas le nouveau parrain du camp de l’ivoirité ? Ce faisant, Banny ne devient-il pas comptable du bilan calamiteux de la Refondation qu’il n’aura jamais réellement affrontée ni contestée ? Voilà comment Charles Konan Banny passe allègrement de l’ambition démesurée à l’irresponsabilité politicienne. Une bien mauvaise nouvelle pour la démocratie ivoirienne…Sauf à prendre les électeurs du FPI et en particulier les partisans de Laurent Gbagbo pour des idiots, ce que je ne suis pas près de croire !

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11 février 2015 3 11 /02 /février /2015 21:15
Le guerrier de Lumière était au rendez-vous de l'Histoire sportive de son pays.
Le guerrier de Lumière était au rendez-vous de l'Histoire sportive de son pays.

Le guerrier de Lumière était au rendez-vous de l'Histoire sportive de son pays.

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Professeur agrégé de philosophie

Paris, France

La terre d’Afrique a tremblé de ferveur dimanche 8 février 2015, sous les pas majestueux des pachydermes footballistiques ivoiriens. Du Cap au Caire, de Nairobi à Abidjan, l’Afrique ré-enchantée découvrait les nouveaux détenteurs de son plus prestigieux trophée sportif. Euphorie. Jubilation. Doux délires au coeur de la Côte d’Ivoire portée au paroxysme de sa visibilité africaine et mondiale par les grâces du sport! Le Chef de l’Etat ivoirien, Alassane Ouattara, a amplement de quoi remplir l’escarcelle symbolique de son premier mandat à la tête de ce beau pays! Les Eléphants de Côte d’Ivoire, comme en 1992, solides face aux Fennecs d’Algérie, après une victoire historique contre le Cameroun, puis le survol de l’équipe du Congo démocratique, viennent de ravir aux Blacks Stars du Ghana, une autre occasion de remplir les rues d’Accra de l’inextinguible joie des victoires. Solennelle, parfois tragique, la loi du jeu a tranché. Une fois de plus. Dure réalité pour les uns, apothéose pour les autres, cycle suggéré par cette rondeur du ballon qui rappelle quelquefois la circularité de la fatalité. Qui n’a pas été ému, pendant que les Ivoiriens étaient aux anges, devant les larmes interminables et défaites du meneur de jeu inconsolable des Black Stars, André Ayew, comme sonné par la malédiction qui frappa par le passé, encore aux penalties, son propre père Abédi Pélé et ses coéquipiers ghanéens d’alors? Dans une finale où le mano a mano s’est poursuivi en nombres de frappes au but, de centres, de tirs contrés et de duels gagnés, la Côte d’Ivoire, finalement, a triomphé avec une exceptionnelle baraka, d’un adversaire véritablement coriace, qui n’a jamais démérité, tout au long de la partie. Il est indéniable, le mérite des joueurs d’Hervé Renard , dont le nom connote autant la ruse que la pugnacité. Les Eléphants version Renard auront montré tout au long de cette compétition des qualités athlétiques, tactiques, stratégiques et psychologiques qu’on avait fini par leur dénier à forces d’expériences non concluantes. Des spécialistes de la technique du football ne sont-ils pas en parler mieux que moi? Je n’en doute pas. Je voudrais cependant consacrer la présente tribune, non pas à une théorie du football pragmatique que les joueurs ivoiriens auront déployé pendant la coupe d’Afrique des Nations 2015, mais à comprendre le contexte de cette CAN 2015, puis le rôle du Chef du Parlement Ivoirien, représentant le Chef de l’Etat ivoirien en Guinée Equatoriale, dans l’oeuvre sportive monumentale ainsi accomplie . Pour cela, il me semble qu’il est nécessaire de restituer au préalable le contexte sociopolitique de la CAN 2015, les tensions internes du football ivoirien et sa nouvelle détente, afin de pénétrer dans l’économie de l’équation-Guillaume-Soro dans ce succès ivoirien exemplairement collectif.

I

Du contexte sociopolitique de la CAN 2015

Il faut une langue de bois infinie pour nier que dans tous les pays africains contemporains, la Coupe d’Afrique des Nations de Football, loin d’être seulement une compétition sportive, est aussi une aire de communication sociopolitique. Dans tous les pays où elle a lieu, la CAN est l’occasion pour les groupes politiques rivaux de faire valoir leurs divergences sur la gestion du mouvement sportif national, voire sur la gouvernance de la totalité du pays, tout en évitant de se mettre à dos une opinion publique bien souvent encline à converger vers une célébration euphorique du Onze National, par patriotisme de principe. Bien sûr, il conviendra de bien souligner au passage que les conflits politiques autour de la gestion du sport et de la gestion du pays ne sont pas tous illégitimes à travers le continent noir. Dans des Etats où la corruption est de règle, où l’amateurisme préside à la gestion des choses et des hommes, les déboires du Football sont de véritables reflets d’une crise de société chronique, que seule la démocratisation réelle viendra traiter. Mais dans les Etats en réelle émergence démocratique, il va de soi que l’instrumentalisation du sport-roi relève de l’opportunisme abscons, et les limites d’une opposition politique qui fait feu de tout bois ne manquent pas.

La Côte d’Ivoire aura-t-elle échappé à cette constante africaine de l’instrumentalisation opportuniste du mouvement sportif ? Que nenni. Dès la CAN 2013, le régime du président Alassane Ouattara a vu une partie de ses opposants s’emparer des échecs des Eléphants en phase finale de la coupe d’Afrique comme de bâtons pour battre les tenants du pouvoir: ces échecs, arguait-on, étaient dus à l’absence d’unité du pays. Si les Eléphants devenaient à force de défaites « une génération maudite », c’était, ajoutait-on en raison des tragédies connues dans le pays, qui faisaient que les contradictions politiques nationales aient leurs équivalents stricts dans l’équipe nationale ivoirienne. Certains allaient même jusqu’à faire équivaloir le FPI de Laurent Gbagbo, originaire de l’ethnie bété, à l’ex-capitaine des Eléphants, la grande star Didier Drogba, lui aussi bété; tandis que le RDR d’Alassane Ouattara, de l’ethnie dioula, aurait pour tête de proue le quadruple ballon d’or africain, Yaya Touré, actuel capitaine de l’équipe nationale ivoirienne, lui aussi dioula.

Autant dire que c’est le mythe d’une équipe nationale de Côte d’Ivoire clivée par un conflit ethnopolitique qui vient de s’effondrer. Au grand dam de certains aigris de la dernière crise postélectorale ivoirienne et de la vieille garde réactionnaire de l’ivoirité. Les Kopa Barry, Gbohouo, Tallo, Bailly, Bony, Touré, Serey Dié, Aurié, Doumbia, Kalou et compagnie auront montré en Guinée Equatoriale qu’il existe encore des citoyens en Côte d’Ivoire, c’est-à-dire des personnes humaines assez raisonnables pour ne pas se laisser enfermer dans les classifications accidentelles de l’existence sociale. Des personnes capables de se hisser à la conscience de l’intérêt général et de servir la cause de tous comme un seul homme. De telle sorte que cette victoire des Eléphants en Guinée Equatoriale retentit- hélas- comme un camouflet pour les oiseaux de mauvais augure de tous poils, ces Ivoiriens du camp de la réaction, qui en étaient venus à souhaiter plein échec à leur équipe nationale pour servir leur ivoiro-pessimisme ravageur.

II

Tensions et renouvellements internes du football ivoirien

Faut-il aller jusqu’à dire, dès lors, que cette victoire mémorable sort complètement le sport-roi ivoirien des longues années de disettes qu’il aura connues? Faudrait-il accorder un certificat de guérison complète au mouvement sportif ivoirien dans son ensemble? Un tel satisfecit, c’est évident, irait trop vite en besogne. On sait en effet que l’ensemble du mouvement sportif ivoirien est en reconstruction patiente, des infrastructures matérielles aux pratiques institutionnelles. Le ministre de la jeunesse et des sports, Alain Lobognon, n’a pas manqué souvent, avec la franchise et l’aplomb qu’on lui connaît, d’appeler un chat un chat quand il le fallait, et même aux prix de nombreux cris d’orfraie ou de réflexes corporatistes. On ne saurait de même manquer de souligner, sous les présidences de Jacques Anouma comme de Sidy Diallo, les réformes structurelles du football ivoirien, dont tous les succès engrangés depuis lors constituent d’indiscutables couronnements. Et il faudrait, enfin, être bien sourd pour nier que l’entente est loin d’être parfaite entre tous les acteurs du sport ivoirien, comme en témoignent par exemple les divergences de vues récentes entre le ministère des sports et la fédération ivoirienne de football sur le volume de financement de la campagne 2015 des Eléphants de football. L’absence de problèmes n’est pas forcément signe de bon santé d’un système.

Ces difficultés opérationnelles n’occulteront cependant point un fait. L’effort de professionnalisme dans la gestion du sport ivoirien est plusieurs égards exemplaire à travers toute l’Afrique francophone. L’engagement monumental du chef de l’Etat ivoirien dans le financement de l’Equipe Nationale s’accompagne d’une exigence de transparence exemplaire, si on la compare, à titre d’exemple fâcheux, au flou calamiteux de la gestion du football camerounais. Les Ivoiriens auront réussi à nous épargner le triste spectacle d’équipes désarticulées par des querelles internes, paralysées par la corruption rampante de dirigeants qui ne rêvent que de s’enrichir à la moindre occasion de faire main basse sur les budgets spéciaux mobilisés en ces fastueuses occasions.

Mieux encore, sur le plan strictement footballistique, voici une équipe que peu de spécialistes attitrés du foot africain contemporain voyaient en finale. Renouvelée à près de 80%, elle semblait vulnérable comme la tendre vingtaine d’années de la plupart de ses joueurs. N’était-ce pas oublier qu’Hervé Renard arrivait en Côte d’Ivoire en un temps où ce pays avait besoin d’un puissant électrochoc d’espoir? les tragédies de la guerre civile, de la crise postélectorale et la dramatique de la réconciliation nationale toujours inachevée mettaient en demeure les Ivoiriens de trouver une bouée d’espérance, une perspective unificatrice et galvanisante. Le succès des Eléphants de Côte d’Ivoire peut-il se comprendre sans la formidable équation psychologique qui leur a permis d’aller chercher jusqu’au fond de leurs tripes l’énergie nécessaire aux grandes confrontations footballistiques qui les attendaient? Et c’est ici que l’entrée en scène du président de l’Assemblée Nationale, Guillaume Kigbafori Soro, vaut tout son pesant d’or dans la résilience mentale des jeunes joueurs ivoiriens.

III

La variable Guillaume Soro dans la résilience psychologique des Eléphants de Côte d’Ivoire

D’où peut provenir, dans une équipe de jeunes joueurs, inexpérimentés mais volontaires et doués, la force mentale nécessaire pour affronter des adversaires rodés et durs à cuire? Certains spéculeront sur la place de la chance dans tous les jeux. Ce serait trop facile. Je ferai plutôt l’hypothèse que pour qu’un groupe de personnes inexpérimentées soient galvanisées à bloc comme l’était la Côte d’Ivoire, elles se doivent de bénéficier d’un encadrement technique, mais aussi psychologique de haute valeur. De quoi le psychisme des Eléphants a-t-il donc été nourri à Bâta comme à Malabo? Il serait malséant ici de sauter le rôle de l’équipe d’entraîneurs rassemblés par Hervé Renard. Victorieux en finale contre la Côte d’Ivoire en 2012 quand il entraînait la Zambie, la venue du technicien français à Abidjan augurait de la conquête puissante du sport ivoirien sur le continent africain. Embaucher le coach qui vous a battu, c’est en effet faire acte d’humilité et de compétence. Humilité, au sens où vous reconnaissez avec fair-play que vous avez rencontré meilleur que vous et qu’il vaut mieux se mettre à son école si vous espérez de substantiels progrès. Compétence au sens où vous comprenez que la victoire, loin d’être une rosée qui vous tombe du ciel sans crier gare, se prépare assidûment et rigoureusement.

Mais il y a bien plus! Pour consolider la résilience sportive des Eléphants, il leur fallait une figure qui incarnât la plus haute confiance de leur peuple à leur talent. Autant dire tout de suite que peu de candidats, venus de la classe politique ivoirienne, tous bords confondus, se bousculaient vers l’engagement autour de l’équipe nationale en Guinée Equatoriale. Les hommes et les femmes politiques ivoiriens n’avaient-ils pas presque tout à perdre en prenant le risque de porter le crucifix d’une épopée footballistique foireuse? De si jeunes joueurs et une équipe ainsi remuée de fond en comble, qualifiée au forceps à la CAN 2015, n’étaient-ils pas un mauvais pari à tous points de vue? En les soutenant ouvertement, on risquait d’être co-responsable de leur défaite. On risquait même de servir de bouc-émissaire à leurs déboires. N’est-ce pas cette prudence qui aura commandé le soutien distant de la classe politique ivoirienne aux Eléphants? Certes, l’expérience récente de 2012 hantait encore les mémoires politiques ivoiriennes, et seuls des masochistes semblaient pouvoir se livrer encore à l’atroce suspense d’une finale allant aux prolongations et s’achevant, comme en 1992, mais aussi comme en 2012, par une douloureuse et angoissante séance de penalties. Les Eléphants de Côte d’Ivoire avaient donc, dès le premier match, le soutien de principe de l’ensemble de la classe politique, mais aucune personnalité de premier rang à Malabo pour leur apporter un soutien de fait. Le Chef de l’Etat ivoirien, Alassane Ouattara, premier et ardent supporter des Eléphants, avait lui-même choisi de ne pas leur mettre inutilement la pression par une présence qu’il estimait de nature à les surcharger psychologiquement. Mais bien avisé, le président ivoirien se ferait utilement représenter auprès des jeunes, par son joker.

C’est ainsi que s’est levée vers les Eléphants la main secourable du président de l’Assemblée Nationale de Côte d’Ivoire, Guillaume Kigbafori Soro. Représentant du peuple assemblé comme peuple, Guillaume Soro était en tant que tel, le douzième homme dont l’équipe des Eléphants de Côte d’Ivoire avait besoin. A quarante deux ans bien sonnés, le chef du parlement ivoirien connaît encore intimement l’ensemble des jeunes générations de Côte d’Ivoire, avec lesquelles il est lié par l’expérience syndicale, par l’engagement politique contre la peste ivoiritaire, et par le partage de nombreuses affinités de type esthétique. La présence de Guillaume Soro avait donc l’avantage de ne pas mettre la pression sur les Enfants, mais simplement d’être la compagnie rassurante d’un grand frère. Par ailleurs, Guillaume Soro, ce n’est un secret pour personne, incarne à merveille l’audace de la jeunesse ivoirienne contemporaine. Premier ministre à trente cinq ans, président de l’Assemblée Nationale à quarante, acteur majeur du processus démocratique ivoirien, son parcours est l’exemplarité même de l’adage qui veut qu’impossible n’est pas ivoirien. Le phénomène Soro, c’est l’incarnation personnifiée du mythe du jeune homme capable. Qui niera que c’est d’une telle expérience psychologique que les Eléphants avaient besoin pour compléter leur préparation tactique, stratégique et mentale?

La présence de Guillaume Soro aux côtés des Eléphants rompait enfin la distance prudente que la classe politique observait envers leurs performances. Homme-pont par excellence, il a rétabli le lien fusionnel entre l’Etat et les Eléphants, entre le peuple et ses enfants. Ses conseils, sa calme assurance face aux pires dangers, sont connus de tous ceux qui l’ont de près ou de loin pratiqué. Qui niera que les qualités morales du guerrier aient servi à métamorphoser les jeunes face aux Lions du Cameroun, aux Léopards du Congo RDC ou enfin aux Blacks Stars du Ghana? Qui niera que la présence de l’enfant terrible de la politique ivoirienne aux côtés des jeunes joueurs ait contribué à les aguerrir et à les rendre indociles aux quolibets fusant de toutes parts de l’opinion contre les Eléphants? J’illustrerai , à titre d’exemple, ce point par la formidable présence des réseaux sociaux de Guillaume Soro dans la guerre psychologique contre les différents adversaires des Ivoiriens. Guillaume Soro était au front de l’opinion pour obtenir un soutien maximal pour cette équipe quelque peu esseulée. Calmant par-ci les ardeurs intransigeantes de certains supporters ivoiriens qui sommaient les Eléphants de réussir ou de périr, le député de Ferkéssédougou rassurait par-là l’équipe, de jour en jour, sur l’attachement du peuple à sa formidable aventure. Pendant que le président du Congo RDC, le Général Joseph Kabila, clamait haut et fort que le léopard mangerait de l’Eléphant, le « Général » Bogota rappelait sur sa page twitter, non sans un humour teinté de finesse: « Ce sont même les léopards que je cherche », quelque temps après que les Eléphants aient étrillé le Congo RDC par trois buts à un.

Nuit et jour, aux côtés des Eléphants, à compter de la deuxième journée de poule de la CAN 2015, Guillaume Soro aura veillé auprès des Eléphants avec la même solidarité que lors de ses campagnes militaires glorieuses des années 2002 à 2011. Près des hommes, partageant leur menu quotidien et leurs angoisses, il avait compris que les jeunes joueurs n’avaient jamais eu autant besoin de leur pays que dans cette épreuve redoutable. Il leur a ainsi apporté le meilleur de lui-même: la lucidité, la combativité, l’humilité, et l’audace de vaincre.

Est-ce à dire que les Ivoiriens doivent la CAN 2015 à Guillaume Soro? Non, bien sûr, comme l’a rappelé Guillaume Soro lui-même, refusant de descendre dès le lundi 9 février 2015 avec les Eléphants dans l’apothéose surchauffée de l’Abidjan des grands jours. Il ne s’agira surtout pas de s’arroger une victoire, dans laquelle chaque soutien aura compté. Guillaume Soro, rappelant sa vocation à servir son pays, nous aura offert ici encore une leçon de modestie trempée dans son caractère cohérent. Tout le mérite revient d’abord aux joueurs, et au Capitaine des capitaines ivoiriens, le président Alassane Ouattara, qui, on l’a montré, aura misé comme personne après le président Félix Houphouët-Boigny sur la symbolique de cette équipe nationale. Mais peut-être faut-il ajouter maintenant que le président Alassane Ouattara a un mérite supplémentaire: celui d’être resté, à travers son fils politique Guillaume Soro, au plus près des Eléphants de Côte d’Ivoire dans leur glorieuse épopée équato-guinéenne. Dont acte.

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3 janvier 2015 6 03 /01 /janvier /2015 18:52
Une amitié fraternelle et politique exceptionnelle lie ces deux hommes
Une amitié fraternelle et politique exceptionnelle lie ces deux hommes

Guillaume Soro, « Photocopie » Ouattara et l’Appel de Kong

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Professeur agrégé de philosophie, Paris, France

Il y a des discours de province que certains abandonnent par négligence au contexte géographique secondaire où ils sont proférés. On les minore par coutume. Parce qu’ils ne sont pas dits dans tel espace solennel de la république, on s’empresse vite de les classer parmi les dires dont on peut se passer, alors même qu’ils sont la pleine expression de ce qui se passe au coeur de la cité. Ce sont pourtant, bien souvent des discours exemplaires. Bénéficiant d’une pression moins forte du contexte sur le parler politique, il sont dits sans langue de bois. Ils sont justement en cela exemplaires de ce que pense la classe politique. Or qu’est-ce qu’un exemple? La langue allemande nous est d’un grand apport pour penser ce terme. L’allemand, pour nommer l’exemple, dit « Beispiel », qu’on peut aussi écrire « Bei-Spiel », « jeu à côté du jeu », ou encore « jeu se déplaçant à côté du lieu où bien souvent, ledit jeu se déroule ». Ne faut-il pas penser, dans cette ambiance sémantique, les moins de cinq minutes de discours d’accueil du Ministre des Affaires Présidentielles Ouattara Téné Brahima à l’endroit du président de l’Assemblée Nationale Guillaume Kigbafori Soro le 30 décembre 2014 à Kong, à l’occasion de l’installation du secrétaire départemental du RDR? La politique ivoirienne, incontestablement, est un art sublime du « Bei-Spiel », du jeu qui se déplace sans cesse en fonction des nouveaux enjeux. Hors d’Abidjan et de Yamoussoukro, ont d’ores et déjà eu lieu les Appels de Daoukro et de Mama. Comment être surpris de ce qui vaut bien Appel de Kong, simultanément lancé par Ibrahim Ouattara et Guillaume Soro lors de l’installation du secrétaire départemental RDR de cette localité? Je voudrais m’appesantir dans la présente analyse sur ce que la cérémonie analysée a de significatif, non seulement pour le RDR au pouvoir, mais également pour l’ensemble de la Côte d’Ivoire politique contemporaine, à l’orée de l’année électorale 2015. Pour cela, j’essaierai de camper dans un portrait comparatif, les deux personnages clés de la scène de Kong. Il s’agira ensuite de rentrer dans l’économie de leurs discours, pour se saisir de ce qu’ils ont suggéré aux oreilles expertes, afin d’en tirer un vrai message d’éveil pour leur parti et pour une entrée en scène des forces positives du duel démocratique ivoirien en préparation.

I

Brève chronique d’une amitié fraternelle et politique

Entre Guillaume Soro et Photocopie Ouattara, il y a une longue histoire de partage et de solidarité existentiels. Ces deux-là, c’est connu, se connaissent plutôt bien. Par plusieurs fois, Guillaume Soro et « Photocopie Ouattara », sosie de son illustre aîné le président Alassane Ouattara, ont utilement rappelé aux observateurs les circonstances dans lesquelles ils se sont rencontrés. Il faudrait qu’on y soit définitivement attentifs. Car, c’est bien d’une alliance qu’il s’agit. En 1995, Guillaume Soro est encore Secrétaire Général de la FESCI, Ibrahim Ouattara travaillant comme cadre de banque à Abidjan. L’un comme l’autre ont en commun la région du Tchologo, dont l’espace qui va de Ferké à Kong en passant par Ouangolo leur est quotidien. Mais l’un comme l’autre sont travaillés psychologiquement et moralement par la montée en puissance, depuis l’avènement du premier ministre Alassane Ouattara au gouvernement du pays en 1990, de l’idéologie haineuse de l’ivoirité, distillée autant par les milieux d’extrême droite du PDCI-RDA que par ceux du FPI d’alors. Selon cette sinistre idéologie, faut-il le rappeler, toute personne au nom à consonance nordiste ou ouest-africaine devrait être considérée comme un danger pour la nation, les vrais ivoiriens étant, avant tout d’abord, ceux du centre, de l’ouest et du sud, autoproclamés de souche multiséculaire ivoirienne. En cette année 1995, c’est donc Photocopie Ouattara qui sollicite l’engagement de Guillaume Soro pour ce qui sera la cause politique majeure de la politique ivoirienne pendant deux décennies. De 1995 à 2015, qui niera qu’on ne peut penser la politique ivoirienne sans ce déclarer POUR ou CONTRE l’ivoirité? Guillaume Soro, lors d’un voyage commun, promettra à Photocopie Ouattara d’examiner sa doléance avec intérêt, sans doute parce que ses propres analyses politiques le convainquent de la vacuité morale de l’opposition gauchiste d’alors. Trois années de réflexion et de contacts divers marqueront cependant ce processus.

A partir de 1998, Guillaume Soro s’est affranchi du syndicalisme universitaire de la FESCI après une rupture décisive avec un Laurent Gbagbo qui l’aura définitivement convaincu que le FPI recherche davantage le pouvoir d’Etat que la démocratisation effective de la Côte d’Ivoire. Voyant venir le péril génocidaire ivoiritaire, Guillaume Soro monte aux avants-gardes de la jeunesse politique ivoirienne, déjà sous la junte du Général Robert Guéi en organisant un puissant Forum des Organisations de jeunesse, et ensuite par l’entrée en étroite relation avec la direction du RDR, dont il suppléera la Secrétaire Générale, la professeure Henriette Dagri Diabaté, comme candidat lors des législatives à Port-Bouët en 2000. Puis de 2000 à 2010 pratiquement, on verra Guillaume Soro diriger l’opposition ivoirienne au régime ivoiritaire. On sait dès cette époque que la réponse de Guillaume Soro à l’Appel à la convergence politique avec le RDR du Président Ouattara est positive. Sans s’inféoder au RDR, Guillaume Soro tiendra donc parole en assumant sa part de combat pour une Côte d’Ivoire nouvelle, débarrassée du venin de la haine tribale et de la discrimination politique. En 2011, le Secrétaire Général des Forces Nouvelles de Côte d’Ivoire, figure, sans surprise, parmi les candidats du RDR à la députation et c’est avec brio qu’il gagne le siège de Ferkéssédougou. De son côté, Photocopie Ouattara, jamais loin de son compère Guillaume, est élu maire de Kong et reçoit dès 2010 par la confiance du Président de la République Alassane Ouattara, le poste hautement significatif de Ministre des Affaires Présidentielles de la République de Côte d’Ivoire. Et quand en mars 2012, Guillaume Kigbafori Soro, après avoir été premier ministre et ministre de la défense, accède au perchoir du parlement ivoirien, seconde institution de la République, le sourire radieux qui éclaire le visage du ministre des Affaires Présidentielles est loin d’être faux. L’un comme l’autre, savent manifestement mieux que quiconque en dehors d’eux, l’extraordinaire périple qui a conduit le RDR au coeur de l’Etat de Côte d’Ivoire. Tels sont donc les deux acteurs principaux de la scène de Kong, le 30 décembre 2014.

II

L’arrière-plan de la scène de Kong: les conséquences controversées de l’Appel de Daoukro

Les meilleures pièces de théâtre se comprennent aussi bien par l’accès aux coulisses des acteurs. On y voit les metteurs en scène et les réalisateurs en pleine opération. Pourquoi le président de l’Assemblée Nationale, Guillaume Soro irait-il jusqu’à Kong installer un secrétaire départemental et pourquoi faudrait-il, diantre que le ministre des Affaires Présidentielles en personne, maire de Kong s’implique personnellement dans cette réception? Certains ont prétendu que ces deux acteurs politiques s’ennuient et s’occupent donc du mieux qu’ils peuvent. D’autres, encore plus mauvaise langue, ont prétendu que cette rencontre n’était qu’une pure coïncidence d’agenda. Non, il faut voir plus loin que le bout de son nez en politique. Pour l’analyste politique que je suis, cette scène de Kong a plus de sens qu’elle n’en montre. Appliquons ici la méthode freudienne, qui nous recommande d’aller de ce qui est manifesté vers ce qui est latent, afin de saisir la profondeur même de sens du manifesté.

D’abord, il faut rappeler que le contexte de la scène de Kong est celui des suites de l’Appel de Daoukro du 14 septembre 2014, de l’Appel de Mama, et des contre-Appels que chacun de ces Appels a suscités dans les différents camps politiques ivoiriens. Focalisons-nous cependant sur l’Appel de Daoukro, celui de Mama étant en fait de bien moindre effet sur l’élection présidentielle future. Les paroles fortes du président Bédié à Daoukro ont traversé la médiasphère politique comme un raz de marée venu des tréfonds d’un puissant océan. Des lignes ont bougé. Il y a littéralement eu trois phases: premièrement l’euphorie du RHDP et tout particulièrement des militants du RDR, qui ont vu dans cet appel le pli définitif du match d’Octobre 2015, au nom de la sacrosainte mathématique électorale ivoirienne qui veut que celui qui bénéficie de deux des trois principaux piliers de la politique nationale gagne immanquablement l’élection présidentielle.

Deuxièmement, il y a eu la phase de modération de l’Appel de Daoukro. Le soufflet de l’Appel de Daoukro est quelque peu retombé, douché froidement par les critiques des obsédés du règne éternel du PDCI-RDA sur la Côte d’Ivoire. Ce reflux s’est avéré du reste, quand on a vu la levée de boucliers administrée par les opposants du président Bédié au PDCI-RDA, la valse des candidatures concurrentes dans le camp du RHDP, mais aussi la mobilisation faible du RDR dans un stade de Bouaké offrant ses gradins vides aux discours pourtant optimistes des hauts cadres de ce parti.

Troisièmement, il y a eu des révisions stratégiques du PDCI-RDA et du RDR sur la méthode de mise en oeuvre de cet Appel de Daoukro. Le président Bédié, dans un relatif tumulte semé par ses adversaires irréductibles en plein Bureau Politique, s’est replié vers l’option d’un congrès extraordinaire qui devrait réviser les conclusions du XIIème congrès du PDCI-RDA avant une convention unique du RHDP qui soutiendrait la candidature du Président sortant à la présidentielle 2015. De son côté, la direction du RDR faisait savoir son option pour une convention commune PDCI-RDR, qui confirmerait la candidature unique du leader naturel du RDR, le président Alassane Ouattara. Tout ne s’est-il pas passé comme si le RDR comptait sur le PDCI-RDA au moment où le PDCI-RDA, dans tous les cas de figure, s’avère aller aux présidentielles 2015 en rangs dispersés? Car à supposer bien sûr que le candidat officiel du PDCI-RDA soit le président Alassane Ouattara, est-ce pour autant que l’électorat potentiel des KKB, Essy Amara, Konan Banny, etc. obéirait nécessairement au mot d’ordre officiel du président Henri Konan Bédié? On ne saurait prendre ces questions à la légère, d’où l’importance ressentie par les gardiens du Temple du RDR de prendre résolument les choses en main.

III

L’Appel de Kong: une adresse solennelle de Guillaume Soro et de Photocopie Ouattara au RDR

Il convient dès lors que l’on se pénètre bien de ce qui s’est passé à Kong. Il s’agissait, ni plus, ni moins que d’un Appel, au moins aussi important en portée politique que ceux de Daoukro et de Mama, pour leurs camps politiques respectifs. Car l’Appel de Daoukro s’adressait au PDCI-RDA. L’Appel de Mama au FPI. Et l’Appel de Kong donc? Guillaume Soro et Photocopie Ouattara étaient en réalité porteurs d’un seul et même message de lutte à leurs camarades et aux sympathisants du RDR.

A mon sens, ce message est a un thème triple: primo, il émane du discours d’accueil du Ministre des Affaires Présidentielles, qui rappelle l’importance de l’engagement des Forces Nouvelles et notamment de Guillaume Kigbafori Soro dans l’arrivée au pouvoir du RDR. Le message de l’Appel de Kong émane secundo, de la réponse faite par Guillaume Soro au message d’accueil du maire de Kong, où le Chef du Parlement Ivoirien rappelle aux auditeurs que la victoire du RDR vient de très loin. Enfin, tertio, le message de l’Appel de Kong est une puissante exhortation faite par Guillaume Soro, parlant pour « la première fois » au nom du RDR, aux militants du RDR, afin qu’ils comptent résolument d’abord sur eux-mêmes pour assurer la victoire du Président Alassane Ouattara à l’élection présidentielle 2015.

1°) Voici quelques morceaux choisis du mot d’accueil de Photocopie Ouattara à son compagnon de lutte depuis deux décennies:

« Kong a toujours en conscience le combat politique que vous avez mené avec brio auprès de votre Frère, Son Excellence Alassane Ouattara»

« Lors de la proclamation des résultats de l’élection présidentielle 2010, Soro Guillaume a dit: « au nom de ma foi chrétienne, j’atteste que Alassane Ouattara a gagné les élections ».

« Vous êtes un homme de vérité, et vous êtes un homme de droiture ».

Commentons donc. Le ministre Birahima Ouattara s’adressait-il à d’autres que ses propres camarades de parti, ses propres frères du Nord, et mieux encore, l’ensemble des alliés de la majorité au pouvoir du RHDP? Ce que Kong n’a pas oublié, d’autres villes emblématiques de la lutte anti-ivoiritaire l’auraient-elles oublié? On peut le deviner en filigrane. En décembre 2010, la reconnaissance de la victoire démocratique du président Ouattara par Guillaume Soro, alors premier ministre sous Laurent Gbagbo, a été le point de bascule de l’équilibre géostratégique ivoirien. On connaît les heures graves de l’Hôtel du Golf et ceux qui en assumèrent le tragique fécond. Qui oublie cela est un fossoyeur du RDR.

Ainsi, en réalité, ce n’est pas au camp du FPI que l’on expliquera l’importance de l’apport de Guillaume Soro à la victoire démocratique du président Ouattara. Cela le FPI le sait. Il ne sait que trop que la masse volumique de Bogota fut de la partie, décisive. Mais tout ne se passe-t-il pas aujourd’hui comme si, au fond, c’était au coeur du parti au pouvoir lui-même que des amnésies incroyables se sont développées ces derniers temps? Tel fut le sens du mot du ministre des Affaires Présidentielles: mettre résolument fin à cette espèce de triste non-dit politique qui veut que le RDR soit constitué de pro-Forces Nouvelles et d’anti-Forces Nouvelles, comme si le combat de l’ivoirier aurait pu réussir dans une telle division. Affirmer l’union des coeurs au RDR pour le juste combat de la démocratisation et l’émergence économique réelles de la Côte d’Ivoire.

2° Dans sa prise de parole, Guillaume Soro quant à lui atteindra deux cibles: d’une part, rappeler par la fraternité exceptionnelle qui le lie à Photocopie puis à Alassane Ouattara, la mémoire sublime de la ville de Kong, ville de grande résistance et de tradition royale, ville d’hommes de loyauté, dont le président de la république Alassane Ouattara est le digne héritier symbolique et réel; d’autre part, Guillaume Soro profitera de l’installation du secrétaire départemental du RDR à Kong pour rappeler à son parti politique les fondamentaux de l’élection présidentielle ivoirienne, dont il est sans conteste l’un des experts les plus attitrés au monde. Voici quelques morceaux choisis de la double exhortation de Guillaume Soro aux militants du RDR:

« Je suis très fier de me retrouver à Kong, dans cette ville historique, et de prononcer de surcroît mon premier discours public au nom du RDR. Mon Cher Ibrahim, vous êtes les dignes héritiers de vos ancêtres. La ville de Kong a donné à la Côte d’Ivoire son président démocratiquement élu en 2010. Le Président Ouattara est un homme de qualité, exceptionnel, un homme de parole. Je voudrais dire toute ma gratitude au président de la république, que je ne connaissais pas avant. C’est d’abord Ibrahim qui m’a parlé de son grand frère. C’est Ibrahim qui m’a porté les ambitions du président de la république. »

« Ibrahim, vient de me mettre le pied à l’étrier, puisque je parle ici pour la première fois au nom du RDR. Ibrahim, débrouille toi à me trouver d’autres occasions de parler au nom du parti ».

« M. Le Départemental du RDR, Diomandé Abdoul Karim, n’oubliez rien. C’est une erreur à ne pas commettre en démocratie. N’oubliez rien. Rien n’est joué d’avance. Levez-vous, allez dans les villages et dans les villes, mobiliser les ivoiriens pour la réélection du président Alassane Ouattara. »

« Au nom du parti, je vous charge dès à présent de travailler méticuleusement à la réélection du président Alassane Ouattara. Même quand une élection est évidente, il faut la préparer. Faites attention aux évidences. Une élection se prépare toujours. Et c’est le message que nous devons lancer à nos bases, partout sur le territoire national. Ne dites pas que c’est joué d’avance. Maintenant, le monde a changé, rien n’est joué d’avance. Ne dormez pas sur vos acquis. Faites passer le message du Président Alassane Ouattara!»

Les paroles du Chef du Parlement ivoirien n’appellent pas un long commentaire. Elles rappellent le RDR, pour l’essentiel, au B-A-BA du combat politique. Il ne faut pas espérer davantage d’une alliance si l’on n’a pas suffisamment unifié moralement et matériellement, mais aussi stratégiquement et tactiquement ses propres forces vives. Compter sur soi-même, essentiellement d’abord sur soi-même, telle est la discipline fondamentale d’un parti de pouvoir et d’un parti au pouvoir. Les arrangements internes du PDCI-RDA, avec ses candidats internes et indépendants, la guéguerre frontiste entre les pro-Affi et les pro-Gbagbo, bref tout le tralala des supputations politiques inter-partisanes, ne sauraient valoir la mobilisation rigoureuse et méticuleuse des militantes et militantes du RDR pour gagner la prochaine élection présidentielle. En politique, comme dans la vie, vaut parfaitement la maxime que Guillaume Soro, mieux que beaucoup d’entre nous, connait par coeur: « Aide-toi et le ciel t’aidera! ». S’aider, pour le RDR, c’est très clairement gagner en cohésion interne et en mobilisation visible pour labourer les sillons politiques d’un terrain où il faudra faire face à l’opposition des ultras du FPI et du PDCI, mais aussi à la frustration de certains déçus du RDR, afin de faire triompher la qualité du travail accompli et à accomplir encore par le Président Alassane Ouattara, dont l’abnégation exceptionnelle pour l’émergence ivoirienne est hors de doute. Car le bilan du premier mandat du président Alassane Ouattara est bon et il faut le faire savoir. Il reste l’immense chantier du social à couvrir. Et tous doivent se convaincre qu’ADO le veut et peut, à l’image de la Couverture Maladie Universelle qu’il a lancée et du Fonds Emplois Jeunes en cours d’installation. A ce prix-là, c’est un Guillaume Soro tout entier, comme son hôte Photocopie Ouattara, parlant « au nom du président de la république », qui ont lancé l’Appel de Kong: RDR, rassemble-toi vraiment, avec ce que tu as de meilleur, et reprend vigoureusement ta marche vers l’émergente ivoirienne! Décidément donc, il ne faut pas négliger les discours politiques de province.

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