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30 novembre 2014 7 30 /11 /novembre /2014 13:48
Enjeux politiques de la francophonie du XXIème siècle

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Professeur agrégé de philosophie, Paris, France

Le partage d’une langue commune, croit-on communément, soude exceptionnellement les sociétés qui habitent le même univers symbolique, au point qu’elles partagent la même vision du monde, la même sensibilité esthétique et pourquoi pas, la même perspective d’avenir. Ainsi estime t-on dans les milieux idéalisant le phénomène francophone, que nous sommes de fait dans le même bateau social, économique, politique et culturel que les près de quatre cent millions d’habitants de la terre qui parlent français comme nous, vibrant au rythme du roulis de la langue de Molière, de Césaire et de Mongo Beti. La générosité d’une telle vision de la francophonie est indéniable. Elle exhale incontestablement le doux parfum des bons sentiments. Pourtant, ne faut-il pas davantage pour affirmer que le français fonde réellement une communauté de destin entre ses peuples locuteurs? Ne faut-il pas aller au-delà du chorus éphémère des grandes assemblées internationales et des raccourcis aisés des idéologues de la francité pour penser ce que la francophonie de notre époque veut dire, et notamment à quelles conditions cet ensemble de nations est promesse d’originalité et de convivialité réelles pour le monde actuel et à-venir? L’esprit de la présente tribune est fixé dans ce questionnement audacieux. J’aimerais pouvoir fixer, en une description phénoménologique, 1) la francophonie que nous, francophones de bonne volonté, ne pouvons raisonnablement plus vouloir à travers les pays francophones du monde; et 2) la francophonie que nous , francophones de bonne volonté, pouvons légitimement espérer, si sérieusement, les peuples unis par la pratique de la langue française sont réellement conduits vers un espace public démocratique solidaire, exigent et fécond, en valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité et de créativité.

I

La francophonie qu’on ne veut plus: paternalisme, hypocrisie et arriération

Une métaphore géographique mérite d’emblée d’être démantelée dans les esprits, quand on pense la francophonie. L’idée éculée de francophonie est celle qui veut que l’ensemble francophone soit un agrégat de pays regroupés autour de la France. Elle, la mère-patrie des droits de l’Homme et du Citoyen, auréolée de la gloire de sa révolution originale de 1789, serait le centre du phénomène francophone, pendant que les nations-filles de la France, née du processus tragique de la colonisation, seraient les lieutenantes de la périphérie francophone, chargées de relayer aux confins de l’univers habité, la bonne parole venue des bords de Seine ou du Temple de l’Elysée. Il s’agit du modèle assimilationniste, venu tout droit de la pensée coloniale et du mépris quotidien des dominés, né des pratiques coloniales d’antan, qui nient de fait le pluralisme culturel et la légitimité des divergences de visions dans l’espace francophone, et soumettent les peuples au forceps d’une culture dominante qui n’exprime ni leurs saveurs, ni leurs valeurs.

La seconde vision inacceptable de la francophonie est celle qui fonderait sur quelque supériorité culturelle native l’hégémonie économique, et finalement politique de la France sur ses ex-colonies du monde, qui bénéficieraient en retour de la couverture géostratégique tutélaire de l’ex-puissance coloniale. On assiérait ainsi la francophonie sur un pacte de soumission à la Thomas Hobbes, où en échange de la renonciation des citoyens à leur droit de belligérance mutuelle, le souverain assurerait la sécurité de tous et de chacun contre la mort violente. La doctrine stratégique qui inspire cette seconde inacceptable approche de la francophonie est celle de la suzeraineté, qui nierait de fait la capacité des peuples à s’autodéterminer, à penser leur présent et à assumer leurs erreurs, fautes et turpitudes à travers l’Histoire du monde.

La troisième vision inacceptable de la Francophonie est évidemment celle de l’incontestable exemplarité morale de la France, après près de cinq siècles de vie commune avec les peuples de ses ex-colonies. Il est temps que le discours du président français cesse d’être le clou des rencontres francophones. Il est temps que la création des idées francophones cesse d’être l’affaire exclusive des politiques francophones rassemblés tels des disciples dociles pour écouter le maître de l’Elysée. L’esprit de la francophonie ne peut-il pas se renouveler dans l’extraordinaire féérie de ses espaces de création diversifiée? La vérité de l’esclavage et de la colonisation, s’il en demeure une, c’est que les valeurs proclamées dans les idéaux de la France furent très rarement respectées dans ses rapports réels avec les autres peuples francophones: coups d’Etat organisés, soutiens multiples et ostentatoires aux dictatures, contrôle financier des ex-pays coloniaux par la Banque de France, exploitation discrétionnaire des matières premières stratégiques africaines, captation des voix de l’Afrique dans les cénacles politiques internationaux, etc. Voici autant de faits qui remettent à plat toute prétention à l’hégémonie morale française dans l’espace francophone.

On peut donc conclure ce premier volet de notre réflexion: nous, francophones de bonne volonté, ne voulons plus d’une francophonie assimilationiste, suzerainiste et autosatisfactionniste, si l’on nous permet ces néologismes. Quelle francophonie voulons-nous donc?

II

La francophonie que nous voulons: un espace public de liberté, d’égalité, de fraternité et de solidarité réelles

D’emblée, il s’agit de reconstruire l’idéal francophone sur une mémoire collective assainie de ses scories tragiques. Non pas qu’on doive ou même puisse effacer des mémoires l’esclavage et la colonisation auxquels la France officielle de tous bords idéologiques s’adonna pendant de longs et atroces siècles contre moult peuples francophones. Le passé demeure le passé et l’effacer, c’est s’exposer à son retour brutal, selon les lois mnémoniques du retour inévitable du refoulé, quand les situations de crises rendent nécessaire le repli sur soi des dominés. On peut pourtant s’en sortir autrement. Ce qu’il faut maintenant, c’est nommer ensemble, avec tous les francophones de bonne volonté, les tares dommageables de l’histoire commune et instituer des mécanismes collectifs efficaces pour les éliminer systématiquement des relations présentes entre peuples francophones. C’est aussi discuter collectivement, librement et de façon critique du monde partagé. Sortir du modèle assimilationiste, c’est justement introduire dans les cultures de l’ensemble des peuples francophones, une relation vivante aux productions culturelles réciproques, afin de faire sens ensemble dans le monde. Il faut décomplexer les francophones de tous bords, pour qu’ils fassent monde ensemble, sans inhibition. Pour illustrer ce premier point, je donnerai l’exemple de l’expérience innovante que je vis actuellement à l’Université de Rouen en France: alors que depuis le temps des colonies, on étudie la philosophie française dans tous les pays francophones d’Afrique, on n’étudiait toujours pas, en ce début de XXIème siècle, la philosophie africaine en France. Les temps changent. L’Université de Rouen, en m’offrant l’occasion de donner des leçons de philosophie africaine aux jeunes étudiants français, opère une rupture exemplaire dans le paternalisme culturel assimilationiste à la française. N’est-ce pas cette structure dialogue, sans a priori, qu’il faut étendre à l’ensemble interculturel francophone à travers le monde?

Ensuite, il n’y aura pas de francophonie proprement humaine tant que les mécanismes de sujétion économique et géostratégique des pays du Sud ne seront pas déconstruits au coeur de la Francophonie. On ne peut continuer de célébrer de cénacle en cénacle la Francophonie alors que la Banque de France contrôle encore financièrement les activités économiques de 13 pays africains. Je fais partie de ces rares franco-africains qui s’échinent à expliquer depuis de longues années aux Français et aux Africains qu’il faut changer sans attendre les patterns de la coopération franco-africaine, avant que les populistes de tous bords ne jettent le bébé et l’eau du bain dans cette affaire. D’abord, aux Français, il faut expliquer que la France peut parfaitement trouver son compte dans la remise à plat des mécanismes financiers actuel du FCFA, à condition qu’elle accepte d’entrer dans une véritable concurrence loyale avec toutes les autres puissances convoitant les richesses et potentiels économiques africains. L’Allemagne est première puissance économique d’Europe, sans le moindre coussin financier posé sur les pays du Sud. La France peut se maintenir aux meilleurs rangs des économies du monde si elle prend l’initiative de se désengager du contrôle monétaire des Africains et de se positionner en partenaire d’excellence, en concurrence avec les Chinois, les Américains, les Russes, les Brésiliens ou les Japonais qui ne la dépassent pas en savoir-faire. L’ouverture courageuse de la concurrence suppose que des marges bénéficiaires indues ne soient plus garanties en Afrique à la France simplement du fait de sa stature d’ex-puissance coloniale, mais que la France gagne au change en raison du savoir-faire et de la compétitivité exemplaire de ses entreprises multinationales, sans oublier leur avantage culturel indéniable en terres francophones.

Ensuite aux Africains, il convient d’expliquer qu’ils ne pourront construire de véritables économies francophones compétitives que s’ils ont le plein contrôle de leurs outils financiers. Rien à voir ici avec les slogans de l’anticolonialisme dogmatique. Il ne s’agit pas d’un dogme idéologique, mais d’une réalité pragmatique. Aucune grande puissance économique au monde ne fait contrôler sa monnaie par une puissance tierce. La régulation de l’économie par la monnaie est un B-A-BA de la responsabilité du devenir d’un système économique. La CEDEAO et la CEMAC ne deviendront de grandes puissances économiques, au partenariat fructueux avec les autres grandes puissances du monde que lorsqu’elles ne prendront plus leurs crédits à l’économie à la Banque de France et ne confieront plus leurs avoirs économiques au Compte d’Opération FCFA à la banque de France. Il appartient aux Français, aux Africains et aux Franco-Africains de bonne volonté d’impulser en ce début de siècle, les réformes financières que la modernisation postcoloniale de la francophonie impose. Pour cela, il faudra aider Paris à vaincre la peur d’une perte d’influence qui en résulterait, comme il faudra aider les Africains à surmonter les logiques de vengeance stériles qui pourraient s’en inspirer. L’avenir économique de la Francophonie requiert courage, justice et lucidité à tous.

Enfin, la francophonie, une fois que seront articulées les réformes culturelle et économique sus-évoquées, a besoin de sérieuses réformes politiques. Ce ne sont pas les principes de liberté, d’égalité, de fraternité et de solidarité qui doivent être critiqués. Le bon sens les requiert comme guides et horizons nécessaires d’un monde réellement partagé par des personnes de bonne volonté. Ce qu’il faut maintenant questionner et restructurer, c’est la mise en oeuvre de ces principes éthico-politiques à travers les sociétés diversifiées qui constituent l’espace francophone, du nord au sud et de l’est à l’ouest de la planète. Dans cette mise en oeuvre, il importe de considérer comme inévitables les différences de systèmes politiques inspirées par l’histoire et la sociologie respectives des nations francophones. Il n’y aura donc pas uniformité des démocraties francophones, mais consensus principiel. L’uniformité signifierait la rédaction d’une seule et même constitution politique pour tous ces Etats, comme si leur historicité propre ne signifiait plus rien. L’uniformité signifierait la négation du génie propre des individus et des peuples, dans l’invention de leur futur. Ainsi par exemple, des clauses de limitation ou d’illimitation des mandats présidentiels dans les constitutions francophones. Comment ne pas croire que les seuls juges en cette affaire soient les peuples eux-mêmes, et non pas les foules instrumentalisées par des militaires, comme on l’a par exemple vu au Burkina Faso? On glisse sur une mauvaise pente lorsque le message politique dominant dans l’espace francophone consiste finalement en la légitimation a posteriori des coups d’Etat contre les régimes démocratiques.

Le consensus principiel signifierait au contraire, une ferme cohérence politique de l’espace organisationnel francophone contre tous les dictateurs en herbe, et en puissance. Il faut objectivement examiner les processus politiques qui ont conduit les différents chefs d’Etats francophones actuels au pouvoir et séparer le bon grain de l’ivraie. On verra que les paradoxes ne manquent pas. Il ne suffit pas qu’il y ait eu rébellion ou guerre civile pour qu’un gouvernement élu ne soit pas légitime. Il ne suffit pas qu’il y ait eu élection dans une paix relative pour qu’un régime qui se prétend démocratique ne soit pas une démocrature, une pseudo-démocratie ou un régime bassement autoritaire. La logique politique nouvelle, qui redonnera confiance aux peuples francophones envers l’ensemble culturel qui les lie, supposera donc une approche lucide, diversifiée, mais cohérente des crises politiques francophones, autour de trois critères essentiels, ce me semble: a) La légalité et la légitimité réelle des institutions; b) Le respect des droits humains par les autorités constituées ; c) La résorption judiciaire du phénomène massif de la corruption économique des élites politiques dans l’espace francophone. Du bon pain sur la planche, autant le dire…

Comment ne pas voir, dès lors, que la Francophonie est encore à inventer, toujours à bâtir comme ces oeuvres que le défi du temps contraint sans cesse à se rajeunir? Il faut reprendre le bâton du pèlerin de la Francophonie de projet et de partage, et quitter résolument les arènes de la Francophonie de l’autosatisfaction et de l’hypocrisie. Une langue commune ne suffit pas à bâtir un monde réellement commun. Encore faut-il que Vérité et Justice accompagnent le processus, avec persévérance, pour la juste espérance des peuples et des citoyens du monde. Et pour une telle francophonie, il faut des consciences résolument débarrassées des prisons du nationalisme, des réflexes de prédation économique et de la soif irrationnelle du pouvoir politique. Il faut des hommes et des femmes de bonne volonté, mais aussi d’action, qui conspirent ensemble pour un monde encore plus humain. Dans cet atelier de l’avenir cependant, de nombreux ouvriers manquent encore, hélas, à l’appel.

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Published by professeurfranklinnyamsi@over-blog.com - dans Francophonie Politique Economie Démocratie Afrique France Cultures
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