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15 mars 2015 7 15 /03 /mars /2015 22:03
Les Africains veulent-ils vivre en démocratie ?  1ère partie  « Résistances africaines à la démocratie moderne"

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Professeur agrégé de philosophie, Paris, France

Le vouloir-vivre, c’est le désir dont nous sommes faits. Il s’agit de la force profonde qui impulse nos individualités et nos collectivités. Cette pulsion s’oriente, cependant, quand elle est prise en charge par l’intelligence. Elle n’est pas toujours aveugle, comme c’est le cas avec l’instinct de conservation des animaux. Chez l’humain, la volonté de vivre dans un type particulier de régime politique n’est donc pas innocente. Elle témoigne des intérêts et des valeurs de celui qui défend ce régime politique. Elle montre ce que l’on préfère et ce que l’on déteste. Il n’y a donc surtout pas de vision neutre de la société. Tout choix, en tant que position pour certaines valeurs et options, est en même temps négation d’autres valeurs et options. On ne peut faire, ici non plus, des omelettes sans casser des œufs ! Karl Raimund Popper[1], philosophe britannique d’origine autrichienne, faisait remarquer que la démocratie, avec le recul de l’histoire longue, est le moins pire des régimes politiques entre tous. Pourquoi ? En raison de la capacité de la démocratie à héberger le pluralisme des opinions et à rendre possible la coexistence non-violente des humains dans une société consciente de ses imperfections. Science et démocratie, observait Popper, ont ainsi un point de ressemblance : leur faillibilité. D’où vient donc cette intuition poppérienne ? L’humanité a longtemps testé, à côté de la démocratie, d’autres formes de régimes politiques : l’aristocratie, l’autocratie, l’anarchie, la monarchie, entre autres, ont révélé leurs failles intrinsèques. Dans ces autres formes de régimes politiques en effet, celui qui commande ne détient pas son droit de commander de la volonté clairement affirmée et affichée de ceux qui obéissent. Le tenant du pouvoir, dans les régimes non démocratiques, l’est souvent en vertu du rang socioéconomique, de la force militaire, de l’héroïsme individuel, ou de l’hérédité, entre autres critères qui n’obtiennent jamais le consentement ou le consensus du peuple. En démocratie, et plus précisément en démocratie moderne, c’est-à-dire en régime représentatif, comme l’a si bien rappelé Bernard Manin[2], le pouvoir tient sa légalité et sa légitimité d’institutions et de choix populaires affirmés dans des procédures contrôlables par tous les justiciables. La légalité et la légitimité du pouvoir sont en plus provisoires, suspendues à un mandat, renouvelables ou non par l’élection, contrôlables et sanctionnables par les institutions judiciaires, en cas de manquement à la parole donnée. La démocratie moderne est la mise en œuvre de la promesse comme assise instituante de l’ordre politique. En ce sens, la constitution, en ses lettres et esprit, est l’âme des démocraties contemporaines. On ne peut faire que ce qu’elle autorise. On ne peut pas faire ce qu’elle interdit. Incarnation de l’absolu sur terre, le texte constitutionnel est le pivot de l’ordre démocratique, puisqu’il établit de manière précise les conditions de la concurrence pacifique pour la conquête, la gestion et la transmission du pouvoir. Ces considérations préliminaires nous permettent dès lors, au regard des actualités africaines, de nous demander si les peuples, les partis politiques, les associations diverses de la société civile, les leaders d’opinion, les citoyennes et les citoyens à travers l’Afrique veulent vraiment jouer le jeu de la démocratie moderne. Notre réponse sera double : 1) Nous montrerons les résistances africaines contre la démocratie moderne ; 2) Nous pointerons les avancées africaines vers la modernité démocratique. Il s’agira enfin, de montrer en quoi les avancées ont quelque chance de surmonter les résistances. La présente série de tribune est dès lors consacrée à la dialectique de la démocratie en Afrique. Par dialectique de la démocratie, j’entends la description spéculative des phénomènes de négation et d’affirmation de la tradition du régime représentatif moderne à travers le continent.

I

Résistances africaines à la démocratie moderne

A travers le continent africain, notamment depuis les indépendances, un certain nombre de résistances à l’idée d’un régime démocratique moderne sont apparues : la résistance coloniale, la résistance féodale, la résistance religieuse, la résistance ethniciste, la résistance gaucho-nationaliste.

Résistances coloniales

L’acte colonial[3] est la négation du droit d’autrui de disposer de lui-même et de jouir librement de sa propriété privée. Par cette orientation essentielle à la négation des libertés individuelles et collectives, le colon est par essence antidémocrate. La condition de l’exploitabilité de la colonie, ce que l’on nomme la colonisabilité, c’est la destruction des luttes citoyennes pour la démocratie moderne. La résistance coloniale à la démocratisation moderne de l’Afrique est dès lors parfaitement datée. Conçu comme réservoir à court et long terme de matières premières pour les économies capitalistes des grandes puissances, le continent africain rentre en porte-à-faux avec le projet impérial des puissances occidentales dès lors que ses peuples se piquent au 20ème siècle du droit de s’autodéterminer. Les indépendances africaines s’annoncent, comme le souligneront entre autres un Mandela, un Félix Houphouët-Boigny, un Nkrumah ou un Um Nyobé, comme la menace d’une inversion de la dépendance entre les puissances coloniales et les territoires décolonisés. Dès lors, en vertu d’une pauvreté d’imagination qui se réfugiera autant dans la brutalité que dans les artifices de la ruse, les ex-puissances coloniales, pour contrer les processus démocratiques africains, s’allieront avec les élites conservatrices africaines, inféodées à leur projet de contrôle unilatéral et arbitraire des richesses africaines. La confiscation violente des luttes démocratiques africaines doit nécessairement quelque chose à cet enjeu géostratégique international. Comment concevoir une émancipation africaine démocratique sans répondre aux attendus de cette équation géopolitique ?

Résistances féodales et aristocratiques de droite

La résistance féodale africaine à la démocratisation du continent tient à l’incompatibilité des mœurs féodales et des mœurs démocratiques. Le féodal, souvent un mâle, tient son pouvoir du sang de ses ancêtres et des institutions d’adoubement de sa communauté. Ainsi se forme le socle de la droite féodale et aristocratique africaine. Le féodal a accès à vie au pouvoir et jouit des nombreux avantages sociaux, économiques, culturels et spirituels que l’exercice du commandement communautaire procure. Il dispose à volonté des hommes, des femmes et des choses que sa lignée lui lègue et ou alloue. Le féodal se veut incarnation vivante du pouvoir. Sa vocation à commander lui paraît être la chair de sa chair et l’os de ses os. C’est qu’il a été ainsi éduqué, formaté, préparé par ses glorieux prédécesseurs. Il faut donc lire la revendication d’appartenance primordiale à l’instance féodale comme un acte potentiel de méfiance, voire de défiance envers l’Etat démocratique moderne, qui demeure dans la logique de la pensée féodale, comme une fatalité, un pis-aller né du rapport de forces défavorable entre les milices de la royauté féodale et les forces armées de la république qui l’encerclent. Le roi féodal, le chef traditionnel, se prennent volontiers alors pour des Chefs d’Etat en puissance, n’hésitant pas, çà et là, à lever l’impôt, assurer le droit pénal coutumier avec coercition, ou décider d’actes qui relèvent normalement de l’état civil d’une société démocratique moderne. Les sociétés africaines peuvent-elles bénéficier sérieusement des avantages du pluralisme politique propre aux démocraties modernes si les individus africains ne sont pas délivrés des chaînes biologiques, mentales et spirituelles des manipulateurs politiques de l’ethnie ?

Résistances religieuses

Les délires jihadistes et la fièvre évangéliste-pentecôtiste qui se sont emparés des sociétés africaines contemporaines ne relèvent pas de la nouveauté. La résistance religieuse africaine à la démocratie est d’abord l’écho de l’immémorial duel de leadership entre les prêtres et les guerriers pour contrôler l’ordre social à travers l’histoire humaine. Le prêtre s’institue dans la société en revendiquant sa proximité avec la transcendance créatrice du monde. Le prêtre se voit en fils du Très-Haut. Il revendique une légitimité théocratique. Le guerrier revendique quant à lui une autre transcendance : celle de sa capacité à dominer la peur de sa propre mort biologique. Faire la guerre, c’est risquer de se donner la mort pour une idée, tout en donnant la mort à autrui pour combattre ses idées. Le guerrier a ainsi quelque chose de tragique, qui inspirera son rapprochement ou son alliance avec l’ordre religieux, qui prétend aussi avoir contrôle sur la vie après la mort, en raison du pacte qui lierait le prêtre et le Ciel. La légitimité religieuse et la légitimité militaire, surtout lorsqu’elles s’unissent dans la figure du prêtre-guerrier, s’opposent ainsi à la légitimité démocratique. La première parce que Dieu n’est pas le peuple, contrairement à l’adage. Une démocratie peut parfaitement dériver en barbarie, de manière démocratique, à la manière des nazis arrivant au pouvoir en 1933 avec la transparente bénédiction des urnes républicaines allemandes. La légitimité militaire en outre s’oppose à la légitimité démocratique en vertu des limites de ce que Jean-Jacques Rousseau a si justement appelé « le prétendu droit du plus fort ». La violence la plus sereine ne saurait remplacer le droit. La violence est juste une contrainte extérieure et cesse de régner en maîtresse absolue quand les victimes desserrent l’étreinte du tyran. Le droit quant à lui instaure le dialogue intérieur des consciences, véritable fondement de la justice et de la paix civile, car ici chacun est convaincu de ce qu’il y a de meilleur pour tous. La tâche de notre temps n’est-elle pas de penser les conditions d’une co-existence pacifique et féconde du politique et du religieux en Afrique ?

Résistances ethnicistes

La résistance ethniciste africaine à la démocratie se fait au nom de la confusion entre l’appartenance communautaire et l’être-citoyen. L’ethnicisme est la réduction de la sphère de l’individu aux intérêts de son ethnie. Mieux encore, il induit un mode de penser où l’individu se définit au préalable à partir d’un « Nous particulier », s’éloignant ainsi de la singularité de son moi, en tant qu’être sensible doué de conscience et de liberté. L’ethnicisme consacre ainsi la dilution de l’individu africain dans son référentiel socioculturel. Quelles conséquences ? A travers le continent, nombreux sont ceux qui nous disent qu’ils sont d’abord membres de leur groupe ethnique avant d’être citoyens de leurs républiques. Un tel raisonnement suppose que l’ethnie, groupe d’individus liés par des affinités historiques, culturelles et spatiales, soit un phénomène absolument antérieur aux Etats. Or, peut-être faut-il rappeler aux partisans d’une telle approche que le fait ethnique est évolutif et bien souvent concomitant de l’existence Etats. Il y a eu des ethnies nées avant certains Etats africains. Il y en a eu qui sont nées avec les Etats africains. Il y en a encore qui ont disparu dans la dynamique des Etats africains, comme il y en qui pourraient apparaître. L’ethnie[4] n’est pas un fait naturel, mais une invention humaine permettant de faire face aux impératifs de l’existence individuelle dans une époque donnée. On peut donc se défaire de son ethnie, mais pas de son humanité. Cette dernière est essentielle, alors que l’appartenance ethnique est purement accidentelle. La démocratie moderne, régime politique considérant la personne humaine comme une fin en soi, requiert donc des Africains un effort de transcendance envers la strate de l’ethnicité, qui fonctionne souvent comme une chape de plomb venant réduire le pouvoir de penser, de dire, de faire en nom propre de chaque sujet. Et bien sûr, n’importe-t-il pas ici davantage qu’ailleurs, que les Africains bénéficient de prestations d’Etats efficaces, pour se délivrer du clientélisme de l’ethnie, qui ne prospère que sur les décombres de la misère quotidienne des gens ?

Résistances gaucho-nationalistes

Le gaucho-nationalisme africain, véritable idéologie contradictoire, est un succédané d’un phénomène mondial : la nationalisation des classes ouvrières. La pensée gauchiste, tirée principalement des travaux de Marx, Engels, Lénine et Mao, affirme à l’origine que la lutte des classes étant le moteur de l’histoire, seule la dictature de la masse des opprimés sur la minorité des oppresseurs rendra possible l’avènement d’une société sans classes, la société communiste. Dans celle-ci, l’ensemble des moyens de productions sera mis au service de l’humanité libérée et alors, « l’Internationale sera le genre humain ». Le communisme a ainsi vocation à instaurer une démocratie populaire internationale dans laquelle les droits de l’Homme seraient assortis d’avantages et de devoirs sociaux assurant à tous une égalité réelle sur la terre. Pourtant, la réalité des ethnies, des nations et des alliances d’intérêts a rattrapé le mouvement communiste international. La lutte des classes a été oblitérée par les conflits ethniques, les conflits de nationalité et les conflits d’intérêts géostratégiques qui traversent le monde. La communisme s’étant nationalisé, a renoncé à son internationalisme pour emboucher les trompettes du nationalisme. C’en était fait de la lutte des classes mondiales, et mieux encore, le projet d’une égalité traversant le genre humain s’est mué en stratégie de possession de l’Etat par des minorités nouvelles, inventées par la politique de gauche : les nomemklaturas à la soviétique, à la chinoise, à la cubaine, à l’éthiopienne, à la zimbabwéenne ou à la congolaise. Le gaucho nationalisme africain des Mugabé, Kadhafi, Gbagbo, ou Hailé Mariam Mengistu pratiquera malheureusement un double langage : d’une part, la vulgate de l’humanisme de gauche, qui frise l’universalisme égalitaire et mobilise les ; de l’autre le discours officieux de la haine ethno-nationaliste, qui célèbre les dominations ethnicistes, féodales et religieuses. Pire encore, le gaucho-nationalisme africain ne croit surtout pas en la démocratie moderne, bien qu’il y adhère du bout des lèvres. Le vote, la séparation des pouvoirs, le respect des libertés d’association, d’expression, d’opinion, de pensée ou de circulation des personnes, sont éminemment méprisés par les gaucho-nationalistes. Dès lors, n’importe-t-il pas au plus haut point qu’une convergence institutionnelle africaine, telle qu’esquissée par la Charte Africaine pour la Démocratie soit dotée d’une force coercitive conséquente, afin que les choix institutionnels et les idéaux proclamés par les politiques africains s’incarnent véritablement dans l’expérience des peuples ?

Suite de nos analyses dans la 2ème partie à publier bientôt sur guillaumesoro.ci

« Dialectique de la démocratie en Afrique ».

[1] Karl Popper, La leçon de ce siècle, entretien avec Giancarlo Bosetti, éd. 10/18, 1996 ; La société ouverte et ses ennemis, 2 vol, éd. Le Seuil, 1979
[2] Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, éd. Poche, 1997
[3] Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé de : Portrait du colonisateur, éd. Poche, 2002
[4] Amselle, Mbokolo ; Au coeur de l'ethnie : Ethnie, tribalisme et Etat en Afrique, éd. Poche 1999
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3 janvier 2015 6 03 /01 /janvier /2015 18:52
Une amitié fraternelle et politique exceptionnelle lie ces deux hommes
Une amitié fraternelle et politique exceptionnelle lie ces deux hommes

Guillaume Soro, « Photocopie » Ouattara et l’Appel de Kong

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Professeur agrégé de philosophie, Paris, France

Il y a des discours de province que certains abandonnent par négligence au contexte géographique secondaire où ils sont proférés. On les minore par coutume. Parce qu’ils ne sont pas dits dans tel espace solennel de la république, on s’empresse vite de les classer parmi les dires dont on peut se passer, alors même qu’ils sont la pleine expression de ce qui se passe au coeur de la cité. Ce sont pourtant, bien souvent des discours exemplaires. Bénéficiant d’une pression moins forte du contexte sur le parler politique, il sont dits sans langue de bois. Ils sont justement en cela exemplaires de ce que pense la classe politique. Or qu’est-ce qu’un exemple? La langue allemande nous est d’un grand apport pour penser ce terme. L’allemand, pour nommer l’exemple, dit « Beispiel », qu’on peut aussi écrire « Bei-Spiel », « jeu à côté du jeu », ou encore « jeu se déplaçant à côté du lieu où bien souvent, ledit jeu se déroule ». Ne faut-il pas penser, dans cette ambiance sémantique, les moins de cinq minutes de discours d’accueil du Ministre des Affaires Présidentielles Ouattara Téné Brahima à l’endroit du président de l’Assemblée Nationale Guillaume Kigbafori Soro le 30 décembre 2014 à Kong, à l’occasion de l’installation du secrétaire départemental du RDR? La politique ivoirienne, incontestablement, est un art sublime du « Bei-Spiel », du jeu qui se déplace sans cesse en fonction des nouveaux enjeux. Hors d’Abidjan et de Yamoussoukro, ont d’ores et déjà eu lieu les Appels de Daoukro et de Mama. Comment être surpris de ce qui vaut bien Appel de Kong, simultanément lancé par Ibrahim Ouattara et Guillaume Soro lors de l’installation du secrétaire départemental RDR de cette localité? Je voudrais m’appesantir dans la présente analyse sur ce que la cérémonie analysée a de significatif, non seulement pour le RDR au pouvoir, mais également pour l’ensemble de la Côte d’Ivoire politique contemporaine, à l’orée de l’année électorale 2015. Pour cela, j’essaierai de camper dans un portrait comparatif, les deux personnages clés de la scène de Kong. Il s’agira ensuite de rentrer dans l’économie de leurs discours, pour se saisir de ce qu’ils ont suggéré aux oreilles expertes, afin d’en tirer un vrai message d’éveil pour leur parti et pour une entrée en scène des forces positives du duel démocratique ivoirien en préparation.

I

Brève chronique d’une amitié fraternelle et politique

Entre Guillaume Soro et Photocopie Ouattara, il y a une longue histoire de partage et de solidarité existentiels. Ces deux-là, c’est connu, se connaissent plutôt bien. Par plusieurs fois, Guillaume Soro et « Photocopie Ouattara », sosie de son illustre aîné le président Alassane Ouattara, ont utilement rappelé aux observateurs les circonstances dans lesquelles ils se sont rencontrés. Il faudrait qu’on y soit définitivement attentifs. Car, c’est bien d’une alliance qu’il s’agit. En 1995, Guillaume Soro est encore Secrétaire Général de la FESCI, Ibrahim Ouattara travaillant comme cadre de banque à Abidjan. L’un comme l’autre ont en commun la région du Tchologo, dont l’espace qui va de Ferké à Kong en passant par Ouangolo leur est quotidien. Mais l’un comme l’autre sont travaillés psychologiquement et moralement par la montée en puissance, depuis l’avènement du premier ministre Alassane Ouattara au gouvernement du pays en 1990, de l’idéologie haineuse de l’ivoirité, distillée autant par les milieux d’extrême droite du PDCI-RDA que par ceux du FPI d’alors. Selon cette sinistre idéologie, faut-il le rappeler, toute personne au nom à consonance nordiste ou ouest-africaine devrait être considérée comme un danger pour la nation, les vrais ivoiriens étant, avant tout d’abord, ceux du centre, de l’ouest et du sud, autoproclamés de souche multiséculaire ivoirienne. En cette année 1995, c’est donc Photocopie Ouattara qui sollicite l’engagement de Guillaume Soro pour ce qui sera la cause politique majeure de la politique ivoirienne pendant deux décennies. De 1995 à 2015, qui niera qu’on ne peut penser la politique ivoirienne sans ce déclarer POUR ou CONTRE l’ivoirité? Guillaume Soro, lors d’un voyage commun, promettra à Photocopie Ouattara d’examiner sa doléance avec intérêt, sans doute parce que ses propres analyses politiques le convainquent de la vacuité morale de l’opposition gauchiste d’alors. Trois années de réflexion et de contacts divers marqueront cependant ce processus.

A partir de 1998, Guillaume Soro s’est affranchi du syndicalisme universitaire de la FESCI après une rupture décisive avec un Laurent Gbagbo qui l’aura définitivement convaincu que le FPI recherche davantage le pouvoir d’Etat que la démocratisation effective de la Côte d’Ivoire. Voyant venir le péril génocidaire ivoiritaire, Guillaume Soro monte aux avants-gardes de la jeunesse politique ivoirienne, déjà sous la junte du Général Robert Guéi en organisant un puissant Forum des Organisations de jeunesse, et ensuite par l’entrée en étroite relation avec la direction du RDR, dont il suppléera la Secrétaire Générale, la professeure Henriette Dagri Diabaté, comme candidat lors des législatives à Port-Bouët en 2000. Puis de 2000 à 2010 pratiquement, on verra Guillaume Soro diriger l’opposition ivoirienne au régime ivoiritaire. On sait dès cette époque que la réponse de Guillaume Soro à l’Appel à la convergence politique avec le RDR du Président Ouattara est positive. Sans s’inféoder au RDR, Guillaume Soro tiendra donc parole en assumant sa part de combat pour une Côte d’Ivoire nouvelle, débarrassée du venin de la haine tribale et de la discrimination politique. En 2011, le Secrétaire Général des Forces Nouvelles de Côte d’Ivoire, figure, sans surprise, parmi les candidats du RDR à la députation et c’est avec brio qu’il gagne le siège de Ferkéssédougou. De son côté, Photocopie Ouattara, jamais loin de son compère Guillaume, est élu maire de Kong et reçoit dès 2010 par la confiance du Président de la République Alassane Ouattara, le poste hautement significatif de Ministre des Affaires Présidentielles de la République de Côte d’Ivoire. Et quand en mars 2012, Guillaume Kigbafori Soro, après avoir été premier ministre et ministre de la défense, accède au perchoir du parlement ivoirien, seconde institution de la République, le sourire radieux qui éclaire le visage du ministre des Affaires Présidentielles est loin d’être faux. L’un comme l’autre, savent manifestement mieux que quiconque en dehors d’eux, l’extraordinaire périple qui a conduit le RDR au coeur de l’Etat de Côte d’Ivoire. Tels sont donc les deux acteurs principaux de la scène de Kong, le 30 décembre 2014.

II

L’arrière-plan de la scène de Kong: les conséquences controversées de l’Appel de Daoukro

Les meilleures pièces de théâtre se comprennent aussi bien par l’accès aux coulisses des acteurs. On y voit les metteurs en scène et les réalisateurs en pleine opération. Pourquoi le président de l’Assemblée Nationale, Guillaume Soro irait-il jusqu’à Kong installer un secrétaire départemental et pourquoi faudrait-il, diantre que le ministre des Affaires Présidentielles en personne, maire de Kong s’implique personnellement dans cette réception? Certains ont prétendu que ces deux acteurs politiques s’ennuient et s’occupent donc du mieux qu’ils peuvent. D’autres, encore plus mauvaise langue, ont prétendu que cette rencontre n’était qu’une pure coïncidence d’agenda. Non, il faut voir plus loin que le bout de son nez en politique. Pour l’analyste politique que je suis, cette scène de Kong a plus de sens qu’elle n’en montre. Appliquons ici la méthode freudienne, qui nous recommande d’aller de ce qui est manifesté vers ce qui est latent, afin de saisir la profondeur même de sens du manifesté.

D’abord, il faut rappeler que le contexte de la scène de Kong est celui des suites de l’Appel de Daoukro du 14 septembre 2014, de l’Appel de Mama, et des contre-Appels que chacun de ces Appels a suscités dans les différents camps politiques ivoiriens. Focalisons-nous cependant sur l’Appel de Daoukro, celui de Mama étant en fait de bien moindre effet sur l’élection présidentielle future. Les paroles fortes du président Bédié à Daoukro ont traversé la médiasphère politique comme un raz de marée venu des tréfonds d’un puissant océan. Des lignes ont bougé. Il y a littéralement eu trois phases: premièrement l’euphorie du RHDP et tout particulièrement des militants du RDR, qui ont vu dans cet appel le pli définitif du match d’Octobre 2015, au nom de la sacrosainte mathématique électorale ivoirienne qui veut que celui qui bénéficie de deux des trois principaux piliers de la politique nationale gagne immanquablement l’élection présidentielle.

Deuxièmement, il y a eu la phase de modération de l’Appel de Daoukro. Le soufflet de l’Appel de Daoukro est quelque peu retombé, douché froidement par les critiques des obsédés du règne éternel du PDCI-RDA sur la Côte d’Ivoire. Ce reflux s’est avéré du reste, quand on a vu la levée de boucliers administrée par les opposants du président Bédié au PDCI-RDA, la valse des candidatures concurrentes dans le camp du RHDP, mais aussi la mobilisation faible du RDR dans un stade de Bouaké offrant ses gradins vides aux discours pourtant optimistes des hauts cadres de ce parti.

Troisièmement, il y a eu des révisions stratégiques du PDCI-RDA et du RDR sur la méthode de mise en oeuvre de cet Appel de Daoukro. Le président Bédié, dans un relatif tumulte semé par ses adversaires irréductibles en plein Bureau Politique, s’est replié vers l’option d’un congrès extraordinaire qui devrait réviser les conclusions du XIIème congrès du PDCI-RDA avant une convention unique du RHDP qui soutiendrait la candidature du Président sortant à la présidentielle 2015. De son côté, la direction du RDR faisait savoir son option pour une convention commune PDCI-RDR, qui confirmerait la candidature unique du leader naturel du RDR, le président Alassane Ouattara. Tout ne s’est-il pas passé comme si le RDR comptait sur le PDCI-RDA au moment où le PDCI-RDA, dans tous les cas de figure, s’avère aller aux présidentielles 2015 en rangs dispersés? Car à supposer bien sûr que le candidat officiel du PDCI-RDA soit le président Alassane Ouattara, est-ce pour autant que l’électorat potentiel des KKB, Essy Amara, Konan Banny, etc. obéirait nécessairement au mot d’ordre officiel du président Henri Konan Bédié? On ne saurait prendre ces questions à la légère, d’où l’importance ressentie par les gardiens du Temple du RDR de prendre résolument les choses en main.

III

L’Appel de Kong: une adresse solennelle de Guillaume Soro et de Photocopie Ouattara au RDR

Il convient dès lors que l’on se pénètre bien de ce qui s’est passé à Kong. Il s’agissait, ni plus, ni moins que d’un Appel, au moins aussi important en portée politique que ceux de Daoukro et de Mama, pour leurs camps politiques respectifs. Car l’Appel de Daoukro s’adressait au PDCI-RDA. L’Appel de Mama au FPI. Et l’Appel de Kong donc? Guillaume Soro et Photocopie Ouattara étaient en réalité porteurs d’un seul et même message de lutte à leurs camarades et aux sympathisants du RDR.

A mon sens, ce message est a un thème triple: primo, il émane du discours d’accueil du Ministre des Affaires Présidentielles, qui rappelle l’importance de l’engagement des Forces Nouvelles et notamment de Guillaume Kigbafori Soro dans l’arrivée au pouvoir du RDR. Le message de l’Appel de Kong émane secundo, de la réponse faite par Guillaume Soro au message d’accueil du maire de Kong, où le Chef du Parlement Ivoirien rappelle aux auditeurs que la victoire du RDR vient de très loin. Enfin, tertio, le message de l’Appel de Kong est une puissante exhortation faite par Guillaume Soro, parlant pour « la première fois » au nom du RDR, aux militants du RDR, afin qu’ils comptent résolument d’abord sur eux-mêmes pour assurer la victoire du Président Alassane Ouattara à l’élection présidentielle 2015.

1°) Voici quelques morceaux choisis du mot d’accueil de Photocopie Ouattara à son compagnon de lutte depuis deux décennies:

« Kong a toujours en conscience le combat politique que vous avez mené avec brio auprès de votre Frère, Son Excellence Alassane Ouattara»

« Lors de la proclamation des résultats de l’élection présidentielle 2010, Soro Guillaume a dit: « au nom de ma foi chrétienne, j’atteste que Alassane Ouattara a gagné les élections ».

« Vous êtes un homme de vérité, et vous êtes un homme de droiture ».

Commentons donc. Le ministre Birahima Ouattara s’adressait-il à d’autres que ses propres camarades de parti, ses propres frères du Nord, et mieux encore, l’ensemble des alliés de la majorité au pouvoir du RHDP? Ce que Kong n’a pas oublié, d’autres villes emblématiques de la lutte anti-ivoiritaire l’auraient-elles oublié? On peut le deviner en filigrane. En décembre 2010, la reconnaissance de la victoire démocratique du président Ouattara par Guillaume Soro, alors premier ministre sous Laurent Gbagbo, a été le point de bascule de l’équilibre géostratégique ivoirien. On connaît les heures graves de l’Hôtel du Golf et ceux qui en assumèrent le tragique fécond. Qui oublie cela est un fossoyeur du RDR.

Ainsi, en réalité, ce n’est pas au camp du FPI que l’on expliquera l’importance de l’apport de Guillaume Soro à la victoire démocratique du président Ouattara. Cela le FPI le sait. Il ne sait que trop que la masse volumique de Bogota fut de la partie, décisive. Mais tout ne se passe-t-il pas aujourd’hui comme si, au fond, c’était au coeur du parti au pouvoir lui-même que des amnésies incroyables se sont développées ces derniers temps? Tel fut le sens du mot du ministre des Affaires Présidentielles: mettre résolument fin à cette espèce de triste non-dit politique qui veut que le RDR soit constitué de pro-Forces Nouvelles et d’anti-Forces Nouvelles, comme si le combat de l’ivoirier aurait pu réussir dans une telle division. Affirmer l’union des coeurs au RDR pour le juste combat de la démocratisation et l’émergence économique réelles de la Côte d’Ivoire.

2° Dans sa prise de parole, Guillaume Soro quant à lui atteindra deux cibles: d’une part, rappeler par la fraternité exceptionnelle qui le lie à Photocopie puis à Alassane Ouattara, la mémoire sublime de la ville de Kong, ville de grande résistance et de tradition royale, ville d’hommes de loyauté, dont le président de la république Alassane Ouattara est le digne héritier symbolique et réel; d’autre part, Guillaume Soro profitera de l’installation du secrétaire départemental du RDR à Kong pour rappeler à son parti politique les fondamentaux de l’élection présidentielle ivoirienne, dont il est sans conteste l’un des experts les plus attitrés au monde. Voici quelques morceaux choisis de la double exhortation de Guillaume Soro aux militants du RDR:

« Je suis très fier de me retrouver à Kong, dans cette ville historique, et de prononcer de surcroît mon premier discours public au nom du RDR. Mon Cher Ibrahim, vous êtes les dignes héritiers de vos ancêtres. La ville de Kong a donné à la Côte d’Ivoire son président démocratiquement élu en 2010. Le Président Ouattara est un homme de qualité, exceptionnel, un homme de parole. Je voudrais dire toute ma gratitude au président de la république, que je ne connaissais pas avant. C’est d’abord Ibrahim qui m’a parlé de son grand frère. C’est Ibrahim qui m’a porté les ambitions du président de la république. »

« Ibrahim, vient de me mettre le pied à l’étrier, puisque je parle ici pour la première fois au nom du RDR. Ibrahim, débrouille toi à me trouver d’autres occasions de parler au nom du parti ».

« M. Le Départemental du RDR, Diomandé Abdoul Karim, n’oubliez rien. C’est une erreur à ne pas commettre en démocratie. N’oubliez rien. Rien n’est joué d’avance. Levez-vous, allez dans les villages et dans les villes, mobiliser les ivoiriens pour la réélection du président Alassane Ouattara. »

« Au nom du parti, je vous charge dès à présent de travailler méticuleusement à la réélection du président Alassane Ouattara. Même quand une élection est évidente, il faut la préparer. Faites attention aux évidences. Une élection se prépare toujours. Et c’est le message que nous devons lancer à nos bases, partout sur le territoire national. Ne dites pas que c’est joué d’avance. Maintenant, le monde a changé, rien n’est joué d’avance. Ne dormez pas sur vos acquis. Faites passer le message du Président Alassane Ouattara!»

Les paroles du Chef du Parlement ivoirien n’appellent pas un long commentaire. Elles rappellent le RDR, pour l’essentiel, au B-A-BA du combat politique. Il ne faut pas espérer davantage d’une alliance si l’on n’a pas suffisamment unifié moralement et matériellement, mais aussi stratégiquement et tactiquement ses propres forces vives. Compter sur soi-même, essentiellement d’abord sur soi-même, telle est la discipline fondamentale d’un parti de pouvoir et d’un parti au pouvoir. Les arrangements internes du PDCI-RDA, avec ses candidats internes et indépendants, la guéguerre frontiste entre les pro-Affi et les pro-Gbagbo, bref tout le tralala des supputations politiques inter-partisanes, ne sauraient valoir la mobilisation rigoureuse et méticuleuse des militantes et militantes du RDR pour gagner la prochaine élection présidentielle. En politique, comme dans la vie, vaut parfaitement la maxime que Guillaume Soro, mieux que beaucoup d’entre nous, connait par coeur: « Aide-toi et le ciel t’aidera! ». S’aider, pour le RDR, c’est très clairement gagner en cohésion interne et en mobilisation visible pour labourer les sillons politiques d’un terrain où il faudra faire face à l’opposition des ultras du FPI et du PDCI, mais aussi à la frustration de certains déçus du RDR, afin de faire triompher la qualité du travail accompli et à accomplir encore par le Président Alassane Ouattara, dont l’abnégation exceptionnelle pour l’émergence ivoirienne est hors de doute. Car le bilan du premier mandat du président Alassane Ouattara est bon et il faut le faire savoir. Il reste l’immense chantier du social à couvrir. Et tous doivent se convaincre qu’ADO le veut et peut, à l’image de la Couverture Maladie Universelle qu’il a lancée et du Fonds Emplois Jeunes en cours d’installation. A ce prix-là, c’est un Guillaume Soro tout entier, comme son hôte Photocopie Ouattara, parlant « au nom du président de la république », qui ont lancé l’Appel de Kong: RDR, rassemble-toi vraiment, avec ce que tu as de meilleur, et reprend vigoureusement ta marche vers l’émergente ivoirienne! Décidément donc, il ne faut pas négliger les discours politiques de province.

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16 décembre 2014 2 16 /12 /décembre /2014 11:22
La junte de Zida bâillonne le CDP et l’ADF-RDA : la démocratie burkinabé étranglée !

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Professeur agrégé de philosophie, Paris, France

Quand les signes avant-coureurs d’une monstruosité politique se montrent, ceux qui les dénoncent passent pour des empêcheurs de tourner rond, des aigris, des has been sans fair-play, ou pire des ennemis du progrès sociopolitique. Pourtant, les courtes jambes du mensonge le font vite rattraper. On a beau croire que dans un élan de modestie, les usurpateurs du pouvoir reviendront à des mœurs réellement consensuelles. C’est mal connaître la psychologie des parvenus. La médiocrité est une forme d’autosuggestion, d’autohypnose. Le monstre, à force de se donner des allures d’agneau, finit par croire qu’on le croit et par se laisser aller aux pires forfaits, espérant que le nuage de bienveillance dont il jouit s’éternisera définitivement. L’heure de la dissipation de l’imposture vient pourtant comme un voleur. Et elle prend la main dans le sac, les pseudo-démocrates dévoilant leur projet funeste. Qui niera que le régime du Lieutenant-Colonel Yacouba Isaac Zida vient d’avouer enfin au grand jour son mépris de la démocratie représentative et de basculer dans les enfers du populisme ? Au regard de l’interdiction violente et virulente prononcée ce lundi 15 décembre 2015 par la junte du Lieutenant-Colonel Yacouba Isaac Zida contre l’ex-parti au pouvoir, le Congrès pour la Démocratie et le Progrès, et contre l’allié du CDP, L’ADF-RDA, force n’est-il pas de reconnaître qu’un irréversible Rubicon a été franchi dans l’escalade antidémocratique au Burkina Faso ? Qui dira encore que Zida et Cie ne choisissent pas le parti du pire pour leur pays ? Vivement, pour agrémenter la galerie, les commentaires des pince-sans-rire de la bienpensance illuminée, assis dans leurs alcôves éthérées et sûrs de leurs jeux de mots aussi creux que leurs vies insipides. Je voudrais dans la présente tribune m’intéresser précisément à trois questions essentielles pour analyser et juger de cette interdiction de parti politique : 1) Le régime du Lieutenant-Colonel Zida – puisque M. Kafando n’en n’est que le masque impuissant- peut-il fonder en droit l’interdiction du CDP et la détention actuellement prolongée du ministre d’Etat Assimi Kouanda, secrétaire exécutif dudit parti ? 2) Les laudateurs de la « révolution burkinabé » peuvent-ils encore se gargariser de progrès politiques issus du putsch des 30-31 octobre 2014 quand on assiste à la négation des vingt-sept années de pluralisme politique que le Président Compaoré a impulsées à la tête de l’Etat burkinabé ? 3) Qu’augure cette radicalisation de la junte militaire burkinabé, en cette Afrique de l’Ouest qui n’est pas encore guérie des pitreries grossières et mémorables d’un Guéi Robert, d’un Dadis Camara ou d’un Amadou Haya Sanogo ?

I

De l’interdiction du CDP et de l’ADF-RDA : un acte illégal et illégitime

Un peu de mémoire, diantre ! En 27 ans de pouvoir, le président Compaoré n’a jamais interdit un parti politique au Faso. Quand le Chef de Bataillon Saliou Djibo dépose le président Tandja Mamadou au Niger le 18 février 2010, le MNSD Nassara parti présidentiel, n’est pas suspendu et pourra se repositionner comme deuxième force politique du pays. Mesure-t-on l’outrecuidance d’un Zida qui ose interdire le parti de l’indépendance du Faso, l’ADF-RDA pour biaiser la transition en cours ? Quel mépris des symboles fondateurs de ce pays ! L’Histoire le retiendra. L’interdiction des partis politiques du CDP et de l’ADF-RDA par la junte Zida brise une longue tradition pluraliste au Faso, ramenant le pays à l’ère liberticide et centraliste (1983-1987) du très populiste Thomas Sankara, dont la seule évocation des forfaits contre le pluralisme burkinabé rend ses adorateurs ivres de sang et prêts à la vengeance, comme si les épouses des sept militaires passés par les armes sous les ordres du Capitaine Thomas Sankara le 11 juin 1984 ne méritaient pas autant justice que n’importe quelle victime de violence dans ce pays. Here we are ! comme disent cependant les Anglais. L’heure de la vérité a sonné. Les loups ôteront les peaux d’agneaux qui les masquent. De quel droit la junte de Zida peut-elle donc interdire des partis politiques qui doivent leur existence à la garantie de la loi fondamentale encore en vigueur, à savoir la constitution burkinabé ? L’argument consiste bien sûr, pour le colonel Auguste Denise Barry qui s’essaie au dur métier de Goebbels, que le CDP et l’ADF, deux partis qui constituaient la majorité réellement élue aux législatives précédentes, sont suspendus au motif qu’ils auraient exercé « des activités incompatibles avec la loi portant charte des partis et formations politiques au Burkina ». A la question : de quelles activités s’agit-il, cependant ? L’arrêté du Colonel Auguste Denise Barry reste désespérément muet. Mystère : les entorses évoquées sont inconnues, comme dans un procès kafkaïen. On découvre alors que le seul tort des coupables, c’est désormais l’inconvénient de leur pure et simple existence.

Interdire au demeurant des partis politiques présuppose la légalité et la légitimité de l’autorité posant l’acte. Qu’en est-il de la junte au pouvoir à Ouaga ? Ni légalité, ni légitimité ne la revêtent. Le colonel Auguste Barry, comme son patron Zida, ne sont pas des représentants du peuple burkinabé, qui ne les a jamais choisis pour diriger le pays, mais qui les subit parce qu’ils les braquent au canon. Pour le premier critère, la bande à Zida se base d’abord sur le texte d’une Charte dite de transition dont nous avons établi amplement qu’elle est, en son principe et ses articulations instituantes, une trahison contre le progrès démocratiques au Faso. Comme l’a si bien rappelé récemment à Paris le président Alassane Ouattara, lors de sa conférence de presse conjointe avec le président François Hollande, le gouvernement burkinabé actuel est qui plus est illégitime car non-issu d’élections libres, transparentes et internationalement certifiées conformes aux us et coutumes démocratiques. On ne peut rien négocier ni signer de fiable, au triple plan économique, sociopolitique et géostratégique avec un gouvernement de passagers sans crédibilité démocratique.

Enfin, la loi n°32-2001/AN du 29 novembre 2001 portant Charte des Partis Politiques, invoquée par la junte militaire de Yacouba Zida pour interdire le CDP et l’ADF-RDA ne prévoit en aucun cas une suspension sans motivation précise et avec durée illimitée. En l’article 30 de cette loi, il est justement écrit, pour la gouverne de nos bidasses sans finesse :

« Article 30 : En cas de violation des lois et règlements de la république par un parti ou une formation politique et en cas d’urgence ou de trouble de l’ordre public, le Ministre chargé des libertés publiques peut prendre un arrêté de suspension de toutes activités du parti concerné et ordonner la fermeture de son siège. L’arrêté de suspension doit être motivé et comporter la durée de suspension qui ne peut excéder trois mois. »[1]

Or donc, en quoi le CDP et l’ADF-RDA qui n’ont surtout pas participé comme la junte de Zida et ses amis de l’UPC ou les sankaristes, au saccage de Ouagadougou des 30 octobre au 1er novembre 2014, ont-ils troublé l’ordre public ? Sont-ce le ministre Assimi Kouanda, le CDP, l’ADF-RDA et la FEDAP-BC qui ont brûlé l’Assemblée Nationale, pillé de nombreux domiciles privés et donné la chasse aux cadres du CDP à travers le territoire national burkinabé avec hargne et délire ? Mieux encore, comment comprendre que le soldat Barry, à la lecture de la loi du 29 novembre 2001, n’ait pas vu l’importance des clauses de motivation d’interdiction et la limitation de toute suspension – même légitime- à trois mois maximum ? Décidément, la junte du Lieutenant-Colonel Zida excelle dans l’art de noyer son chien après l’avoir accusé de rage. Voici donc les pyromanes du Faso qui jouent aux pompiers, croyant ainsi amuser davantage la galerie de leurs suiveurs aveuglés par la haine stérile. Il n’est que de lire les communiqués arbitraires servis au public pour s’en convaincre.[2]

II

La démocratie de Zida ou l’empire délétère des Judas

On a pourtant vu de nombreuses autres transitions politiques se faire dans le sous-continent africain, sans que l’ancien parti au pouvoir ne soit privé du droit essentiel de se défendre contre ses rivaux dans les urnes. Cette interdiction du CDP et de l’ADF-RDA ne vient-elle pas confirmer qu’un complot de longue date, rassemblant des segments de l’armée et de l’opposition politique burkinabé, couvait contre la démocratie dans ce pays ? Prenons, à titre d’exemple un parti comme le Front Populaire Ivoirien en Côte d’Ivoire, objectivement responsable de terribles exactions contre les populations civiles de son pays, pendant la crise postélectorale 2011, qui a été sanctionnée par la chute du régime Gbagbo. Pourquoi, alors qu’il y a eu près de 3000 morts dans le conflit fratricide entre les FDS pro-Gbagbo et les FRCI, le nouveau pouvoir Ouattara ne s’est-il pas permis d’interdire le Front Populaire Ivoirien de poursuivre ses activités dans toute l’étendue du territoire national de Côte d’Ivoire ? Non pas parce que la Côte d’Ivoire est la Côte d’Ivoire, comme on le dirait dans une tautologie vide de sens. Mais bien parce que le pluralisme politique est la condition de la transition collective vers une paix des braves dictée par un verdict des urnes lui-même ouvert aux aléas des choix effectifs du peuple.

Or comme en Côte d’Ivoire en 2000, Zida choisit la voie de Guéi pendant que Kafando, Bénéwendé et Diabré jouent les Gbagbo. Pendant que les alliés politiques de la junte militaire s’évertuent à croire qu’elle travaille à leur dégager la voie pour un accès assuré au palais présidentiel de Kosyam lors des futures présidentielles 2015, Zida et ses hommes – au mépris du reste des humeurs contrariées de Kafando-, placent à coups de décrets et de procès d’intention populistes, leurs hommes-clés aux postes-clés, afin de garder la main de leur coterie armée sur l’avenir. C’est dans le dos du peuple burkinabé, et non au nom du peuple burkinabé que la junte de Zida évolue. En offrant au peuple des cadres du CDP et de l’ADF-RDA comme hosties et victimaires, Zida veut le distraire de l’OPA en cours sur le futur immédiat du pays. Les Kafando, Bénéwendé, Diabré et consorts se défouleront volontiers sur les partis déchus de leurs droits. Puis, ce sera, comme dans l’histoire de la cigale et de la fourmi, leur tour de déchanter.

L’interdiction du CDP et de l’ADF-DRA par le régime Zida est donc un acte de défiance envers au moins trois instances : a) le peuple du Burkina Faso, privé d’institutions fiables depuis les 31 octobre 2014, et livré aux caprices de nouveaux maîtres en treillis de Ouagadougou qui commencent à croire en leur étoile et s’enivrer de leur pouvoir inespéré ; b) les citoyens du CDP et de l’ADF-RDA qui espéraient que la chute du Président Compaoré leur laisse ne serait-ce que le répit nécessaire pour réorganiser leur participation à la dynamique démocratique républicaine au Faso ; c) la communauté internationale (CEDEAO, UA, ONU, BM, FMI) qui par certains côtés aura fait preuve jusqu’ici d’un certain laxisme envers les imposteurs de Ouaga qui ont fini par y voir la source principale de légitimité de leur pouvoir. Par cette triple trahison, la transition devient dès lors un repère délétère de Judas en transit vers de sérieuses déflagrations politiques.

III

Interdiction politique et violence au Burkina Faso

La transition burkinabé se mue donc tous les jours en flagrante trahison. L’interdiction scandaleuse du CDP et de l’ADF-RDA est donc la preuve ostentatoire du choix du Lieutenant-Colonel Zida de fausser la transition burkinabé en prenant le parti de l’ancienne opposition burkinabé contre le reste du peuple. Zida cesse d’être un arbitre neutre dès lors qu’il ligote les mains d’un camp et arme l’autre de gourdins pour assommer les ligotés. Zida se positionne dès lors en Chef de Campagne du CFOP Diabré et de ses acolytes du MPP et Cie pour la présidentielle truquée qui s’annonce au Faso. Comme le Général Guéi, encouragé en cela par le FPI, osa exclure de la présidentielle 2000, les présidents Bédié et Ouattara, ainsi Zida prépare-t-il les germes de la frustration et de la fracture civile burkinabé que l’élection étriquée qu’il prépare viendra enflammer. Qui ne voit pas que ce premier ministre de circonstances en nuisible, qui confond volontiers décret et arrêté ? Se comporte en conseils de ministres comme s’il était président de la république ? Qui ne voit pas la rustrerie de ce soldat sans finesse qui flingue la diplomatie de son pantin de partenaire Kafando, en signant dans son dos des textes revanchards alors que le supposé Président de la Transition se trouve précisément à Abuja où il joue les apôtres de paix et de réconciliation ?

Dans l’ancien parlement burkinabé, régulièrement élu, il est incontestable que le CDP et l’ADF-RDA représentaient la majorité effective des burkinabé. Que leur laisse comme espaces d’expression et d’existence l’interdiction des deux partis politiques qui portaient leurs aspirations ? On ne saurait contourner la question du rapport entre la violation d’un droit politique essentiel des citoyens et leur droit de résistance civique. Lorsque le pouvoir bâillonne toute opposition et veut faire cavalier seul devant le peuple, il déclenche de fait la légitime défense des spoliés qui tôt ou tard le mettent face à sa forfaiture. Interpréter aujourd’hui le silence de la majorité brimée du CDP et de l’ADF-RDA comme une impuissance éternelle, n’est-ce pas s’exposer aux prochaines surprises de l’Histoire du Burkina ?

Il urge, sans conteste, que la tragédie de la fracture civile que les décrets liberticides des nouveaux césars de Ouaga favorisent soit évitée au Faso. Ceux qui rêvaient de confier leur liberté aux militaires de la junte de Zida en ont désormais pour leur frais. Que faire d’autre que de reprendre l’initiative de la pleine vie démocratique qui battit le plein dans ce pays sous le magistère du président Blaise Compaoré ? Ceux qui croyaient qu’en reniant le président Compaoré, ils seraient à l’abri des ennuis ont bien compris aussi qu’il n’y aura d’espoir que dans la reconnaissance de leur bilan, l’assomption de leur engagement et la persévérance dans la lutte pour le respect de leurs droits et libertés dans ce pays, comme le leur a du reste courageusement prescrits l’actuel prisonnier politique Assimi Kouanda, très courageux Secrétaire Exécutif du CDP. Enfin, la communauté internationale aura bien compris qu’il ne sert à rien de prolonger davantage cette transition burkinabé qui chaque jour s’enlise en cauchemar pour les libertés individuelles et collectives que les progrès politiques accomplis sous le président Blaise Compaoré dans ce pays avaient entérinées. Et comme l’a si bien souligné l’Ambassadeur des Etats-Unis à Ouagadoudou, plus tôt la transition cessera, mieux ce sera pour le Faso. Car laisser ces loups peaufiner la transition, c’est donner loisir aux préparatifs d’implosion de l’union nationale burkinabé par quelques médiocres par effraction parvenus au pouvoir pour le malheur des justes espérances du peuple du Faso. Sans le respect strict du pluralisme politique au Burkina Faso, il faudra s’attendre à ce que les voix injustement étouffées s’expriment bientôt d’une manière. Ou d’une autre. On l’a largement vu ailleurs. A bon entendeur…

[1] http://democratie.francophonie.org/IMG/pdf/burkina.pdf

[2] http://www.lefaso.net/spip.php?article62307

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30 novembre 2014 7 30 /11 /novembre /2014 13:48
Enjeux politiques de la francophonie du XXIème siècle

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Professeur agrégé de philosophie, Paris, France

Le partage d’une langue commune, croit-on communément, soude exceptionnellement les sociétés qui habitent le même univers symbolique, au point qu’elles partagent la même vision du monde, la même sensibilité esthétique et pourquoi pas, la même perspective d’avenir. Ainsi estime t-on dans les milieux idéalisant le phénomène francophone, que nous sommes de fait dans le même bateau social, économique, politique et culturel que les près de quatre cent millions d’habitants de la terre qui parlent français comme nous, vibrant au rythme du roulis de la langue de Molière, de Césaire et de Mongo Beti. La générosité d’une telle vision de la francophonie est indéniable. Elle exhale incontestablement le doux parfum des bons sentiments. Pourtant, ne faut-il pas davantage pour affirmer que le français fonde réellement une communauté de destin entre ses peuples locuteurs? Ne faut-il pas aller au-delà du chorus éphémère des grandes assemblées internationales et des raccourcis aisés des idéologues de la francité pour penser ce que la francophonie de notre époque veut dire, et notamment à quelles conditions cet ensemble de nations est promesse d’originalité et de convivialité réelles pour le monde actuel et à-venir? L’esprit de la présente tribune est fixé dans ce questionnement audacieux. J’aimerais pouvoir fixer, en une description phénoménologique, 1) la francophonie que nous, francophones de bonne volonté, ne pouvons raisonnablement plus vouloir à travers les pays francophones du monde; et 2) la francophonie que nous , francophones de bonne volonté, pouvons légitimement espérer, si sérieusement, les peuples unis par la pratique de la langue française sont réellement conduits vers un espace public démocratique solidaire, exigent et fécond, en valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité et de créativité.

I

La francophonie qu’on ne veut plus: paternalisme, hypocrisie et arriération

Une métaphore géographique mérite d’emblée d’être démantelée dans les esprits, quand on pense la francophonie. L’idée éculée de francophonie est celle qui veut que l’ensemble francophone soit un agrégat de pays regroupés autour de la France. Elle, la mère-patrie des droits de l’Homme et du Citoyen, auréolée de la gloire de sa révolution originale de 1789, serait le centre du phénomène francophone, pendant que les nations-filles de la France, née du processus tragique de la colonisation, seraient les lieutenantes de la périphérie francophone, chargées de relayer aux confins de l’univers habité, la bonne parole venue des bords de Seine ou du Temple de l’Elysée. Il s’agit du modèle assimilationniste, venu tout droit de la pensée coloniale et du mépris quotidien des dominés, né des pratiques coloniales d’antan, qui nient de fait le pluralisme culturel et la légitimité des divergences de visions dans l’espace francophone, et soumettent les peuples au forceps d’une culture dominante qui n’exprime ni leurs saveurs, ni leurs valeurs.

La seconde vision inacceptable de la francophonie est celle qui fonderait sur quelque supériorité culturelle native l’hégémonie économique, et finalement politique de la France sur ses ex-colonies du monde, qui bénéficieraient en retour de la couverture géostratégique tutélaire de l’ex-puissance coloniale. On assiérait ainsi la francophonie sur un pacte de soumission à la Thomas Hobbes, où en échange de la renonciation des citoyens à leur droit de belligérance mutuelle, le souverain assurerait la sécurité de tous et de chacun contre la mort violente. La doctrine stratégique qui inspire cette seconde inacceptable approche de la francophonie est celle de la suzeraineté, qui nierait de fait la capacité des peuples à s’autodéterminer, à penser leur présent et à assumer leurs erreurs, fautes et turpitudes à travers l’Histoire du monde.

La troisième vision inacceptable de la Francophonie est évidemment celle de l’incontestable exemplarité morale de la France, après près de cinq siècles de vie commune avec les peuples de ses ex-colonies. Il est temps que le discours du président français cesse d’être le clou des rencontres francophones. Il est temps que la création des idées francophones cesse d’être l’affaire exclusive des politiques francophones rassemblés tels des disciples dociles pour écouter le maître de l’Elysée. L’esprit de la francophonie ne peut-il pas se renouveler dans l’extraordinaire féérie de ses espaces de création diversifiée? La vérité de l’esclavage et de la colonisation, s’il en demeure une, c’est que les valeurs proclamées dans les idéaux de la France furent très rarement respectées dans ses rapports réels avec les autres peuples francophones: coups d’Etat organisés, soutiens multiples et ostentatoires aux dictatures, contrôle financier des ex-pays coloniaux par la Banque de France, exploitation discrétionnaire des matières premières stratégiques africaines, captation des voix de l’Afrique dans les cénacles politiques internationaux, etc. Voici autant de faits qui remettent à plat toute prétention à l’hégémonie morale française dans l’espace francophone.

On peut donc conclure ce premier volet de notre réflexion: nous, francophones de bonne volonté, ne voulons plus d’une francophonie assimilationiste, suzerainiste et autosatisfactionniste, si l’on nous permet ces néologismes. Quelle francophonie voulons-nous donc?

II

La francophonie que nous voulons: un espace public de liberté, d’égalité, de fraternité et de solidarité réelles

D’emblée, il s’agit de reconstruire l’idéal francophone sur une mémoire collective assainie de ses scories tragiques. Non pas qu’on doive ou même puisse effacer des mémoires l’esclavage et la colonisation auxquels la France officielle de tous bords idéologiques s’adonna pendant de longs et atroces siècles contre moult peuples francophones. Le passé demeure le passé et l’effacer, c’est s’exposer à son retour brutal, selon les lois mnémoniques du retour inévitable du refoulé, quand les situations de crises rendent nécessaire le repli sur soi des dominés. On peut pourtant s’en sortir autrement. Ce qu’il faut maintenant, c’est nommer ensemble, avec tous les francophones de bonne volonté, les tares dommageables de l’histoire commune et instituer des mécanismes collectifs efficaces pour les éliminer systématiquement des relations présentes entre peuples francophones. C’est aussi discuter collectivement, librement et de façon critique du monde partagé. Sortir du modèle assimilationiste, c’est justement introduire dans les cultures de l’ensemble des peuples francophones, une relation vivante aux productions culturelles réciproques, afin de faire sens ensemble dans le monde. Il faut décomplexer les francophones de tous bords, pour qu’ils fassent monde ensemble, sans inhibition. Pour illustrer ce premier point, je donnerai l’exemple de l’expérience innovante que je vis actuellement à l’Université de Rouen en France: alors que depuis le temps des colonies, on étudie la philosophie française dans tous les pays francophones d’Afrique, on n’étudiait toujours pas, en ce début de XXIème siècle, la philosophie africaine en France. Les temps changent. L’Université de Rouen, en m’offrant l’occasion de donner des leçons de philosophie africaine aux jeunes étudiants français, opère une rupture exemplaire dans le paternalisme culturel assimilationiste à la française. N’est-ce pas cette structure dialogue, sans a priori, qu’il faut étendre à l’ensemble interculturel francophone à travers le monde?

Ensuite, il n’y aura pas de francophonie proprement humaine tant que les mécanismes de sujétion économique et géostratégique des pays du Sud ne seront pas déconstruits au coeur de la Francophonie. On ne peut continuer de célébrer de cénacle en cénacle la Francophonie alors que la Banque de France contrôle encore financièrement les activités économiques de 13 pays africains. Je fais partie de ces rares franco-africains qui s’échinent à expliquer depuis de longues années aux Français et aux Africains qu’il faut changer sans attendre les patterns de la coopération franco-africaine, avant que les populistes de tous bords ne jettent le bébé et l’eau du bain dans cette affaire. D’abord, aux Français, il faut expliquer que la France peut parfaitement trouver son compte dans la remise à plat des mécanismes financiers actuel du FCFA, à condition qu’elle accepte d’entrer dans une véritable concurrence loyale avec toutes les autres puissances convoitant les richesses et potentiels économiques africains. L’Allemagne est première puissance économique d’Europe, sans le moindre coussin financier posé sur les pays du Sud. La France peut se maintenir aux meilleurs rangs des économies du monde si elle prend l’initiative de se désengager du contrôle monétaire des Africains et de se positionner en partenaire d’excellence, en concurrence avec les Chinois, les Américains, les Russes, les Brésiliens ou les Japonais qui ne la dépassent pas en savoir-faire. L’ouverture courageuse de la concurrence suppose que des marges bénéficiaires indues ne soient plus garanties en Afrique à la France simplement du fait de sa stature d’ex-puissance coloniale, mais que la France gagne au change en raison du savoir-faire et de la compétitivité exemplaire de ses entreprises multinationales, sans oublier leur avantage culturel indéniable en terres francophones.

Ensuite aux Africains, il convient d’expliquer qu’ils ne pourront construire de véritables économies francophones compétitives que s’ils ont le plein contrôle de leurs outils financiers. Rien à voir ici avec les slogans de l’anticolonialisme dogmatique. Il ne s’agit pas d’un dogme idéologique, mais d’une réalité pragmatique. Aucune grande puissance économique au monde ne fait contrôler sa monnaie par une puissance tierce. La régulation de l’économie par la monnaie est un B-A-BA de la responsabilité du devenir d’un système économique. La CEDEAO et la CEMAC ne deviendront de grandes puissances économiques, au partenariat fructueux avec les autres grandes puissances du monde que lorsqu’elles ne prendront plus leurs crédits à l’économie à la Banque de France et ne confieront plus leurs avoirs économiques au Compte d’Opération FCFA à la banque de France. Il appartient aux Français, aux Africains et aux Franco-Africains de bonne volonté d’impulser en ce début de siècle, les réformes financières que la modernisation postcoloniale de la francophonie impose. Pour cela, il faudra aider Paris à vaincre la peur d’une perte d’influence qui en résulterait, comme il faudra aider les Africains à surmonter les logiques de vengeance stériles qui pourraient s’en inspirer. L’avenir économique de la Francophonie requiert courage, justice et lucidité à tous.

Enfin, la francophonie, une fois que seront articulées les réformes culturelle et économique sus-évoquées, a besoin de sérieuses réformes politiques. Ce ne sont pas les principes de liberté, d’égalité, de fraternité et de solidarité qui doivent être critiqués. Le bon sens les requiert comme guides et horizons nécessaires d’un monde réellement partagé par des personnes de bonne volonté. Ce qu’il faut maintenant questionner et restructurer, c’est la mise en oeuvre de ces principes éthico-politiques à travers les sociétés diversifiées qui constituent l’espace francophone, du nord au sud et de l’est à l’ouest de la planète. Dans cette mise en oeuvre, il importe de considérer comme inévitables les différences de systèmes politiques inspirées par l’histoire et la sociologie respectives des nations francophones. Il n’y aura donc pas uniformité des démocraties francophones, mais consensus principiel. L’uniformité signifierait la rédaction d’une seule et même constitution politique pour tous ces Etats, comme si leur historicité propre ne signifiait plus rien. L’uniformité signifierait la négation du génie propre des individus et des peuples, dans l’invention de leur futur. Ainsi par exemple, des clauses de limitation ou d’illimitation des mandats présidentiels dans les constitutions francophones. Comment ne pas croire que les seuls juges en cette affaire soient les peuples eux-mêmes, et non pas les foules instrumentalisées par des militaires, comme on l’a par exemple vu au Burkina Faso? On glisse sur une mauvaise pente lorsque le message politique dominant dans l’espace francophone consiste finalement en la légitimation a posteriori des coups d’Etat contre les régimes démocratiques.

Le consensus principiel signifierait au contraire, une ferme cohérence politique de l’espace organisationnel francophone contre tous les dictateurs en herbe, et en puissance. Il faut objectivement examiner les processus politiques qui ont conduit les différents chefs d’Etats francophones actuels au pouvoir et séparer le bon grain de l’ivraie. On verra que les paradoxes ne manquent pas. Il ne suffit pas qu’il y ait eu rébellion ou guerre civile pour qu’un gouvernement élu ne soit pas légitime. Il ne suffit pas qu’il y ait eu élection dans une paix relative pour qu’un régime qui se prétend démocratique ne soit pas une démocrature, une pseudo-démocratie ou un régime bassement autoritaire. La logique politique nouvelle, qui redonnera confiance aux peuples francophones envers l’ensemble culturel qui les lie, supposera donc une approche lucide, diversifiée, mais cohérente des crises politiques francophones, autour de trois critères essentiels, ce me semble: a) La légalité et la légitimité réelle des institutions; b) Le respect des droits humains par les autorités constituées ; c) La résorption judiciaire du phénomène massif de la corruption économique des élites politiques dans l’espace francophone. Du bon pain sur la planche, autant le dire…

Comment ne pas voir, dès lors, que la Francophonie est encore à inventer, toujours à bâtir comme ces oeuvres que le défi du temps contraint sans cesse à se rajeunir? Il faut reprendre le bâton du pèlerin de la Francophonie de projet et de partage, et quitter résolument les arènes de la Francophonie de l’autosatisfaction et de l’hypocrisie. Une langue commune ne suffit pas à bâtir un monde réellement commun. Encore faut-il que Vérité et Justice accompagnent le processus, avec persévérance, pour la juste espérance des peuples et des citoyens du monde. Et pour une telle francophonie, il faut des consciences résolument débarrassées des prisons du nationalisme, des réflexes de prédation économique et de la soif irrationnelle du pouvoir politique. Il faut des hommes et des femmes de bonne volonté, mais aussi d’action, qui conspirent ensemble pour un monde encore plus humain. Dans cet atelier de l’avenir cependant, de nombreux ouvriers manquent encore, hélas, à l’appel.

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