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16 décembre 2014 2 16 /12 /décembre /2014 11:22
La junte de Zida bâillonne le CDP et l’ADF-RDA : la démocratie burkinabé étranglée !

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Professeur agrégé de philosophie, Paris, France

Quand les signes avant-coureurs d’une monstruosité politique se montrent, ceux qui les dénoncent passent pour des empêcheurs de tourner rond, des aigris, des has been sans fair-play, ou pire des ennemis du progrès sociopolitique. Pourtant, les courtes jambes du mensonge le font vite rattraper. On a beau croire que dans un élan de modestie, les usurpateurs du pouvoir reviendront à des mœurs réellement consensuelles. C’est mal connaître la psychologie des parvenus. La médiocrité est une forme d’autosuggestion, d’autohypnose. Le monstre, à force de se donner des allures d’agneau, finit par croire qu’on le croit et par se laisser aller aux pires forfaits, espérant que le nuage de bienveillance dont il jouit s’éternisera définitivement. L’heure de la dissipation de l’imposture vient pourtant comme un voleur. Et elle prend la main dans le sac, les pseudo-démocrates dévoilant leur projet funeste. Qui niera que le régime du Lieutenant-Colonel Yacouba Isaac Zida vient d’avouer enfin au grand jour son mépris de la démocratie représentative et de basculer dans les enfers du populisme ? Au regard de l’interdiction violente et virulente prononcée ce lundi 15 décembre 2015 par la junte du Lieutenant-Colonel Yacouba Isaac Zida contre l’ex-parti au pouvoir, le Congrès pour la Démocratie et le Progrès, et contre l’allié du CDP, L’ADF-RDA, force n’est-il pas de reconnaître qu’un irréversible Rubicon a été franchi dans l’escalade antidémocratique au Burkina Faso ? Qui dira encore que Zida et Cie ne choisissent pas le parti du pire pour leur pays ? Vivement, pour agrémenter la galerie, les commentaires des pince-sans-rire de la bienpensance illuminée, assis dans leurs alcôves éthérées et sûrs de leurs jeux de mots aussi creux que leurs vies insipides. Je voudrais dans la présente tribune m’intéresser précisément à trois questions essentielles pour analyser et juger de cette interdiction de parti politique : 1) Le régime du Lieutenant-Colonel Zida – puisque M. Kafando n’en n’est que le masque impuissant- peut-il fonder en droit l’interdiction du CDP et la détention actuellement prolongée du ministre d’Etat Assimi Kouanda, secrétaire exécutif dudit parti ? 2) Les laudateurs de la « révolution burkinabé » peuvent-ils encore se gargariser de progrès politiques issus du putsch des 30-31 octobre 2014 quand on assiste à la négation des vingt-sept années de pluralisme politique que le Président Compaoré a impulsées à la tête de l’Etat burkinabé ? 3) Qu’augure cette radicalisation de la junte militaire burkinabé, en cette Afrique de l’Ouest qui n’est pas encore guérie des pitreries grossières et mémorables d’un Guéi Robert, d’un Dadis Camara ou d’un Amadou Haya Sanogo ?

I

De l’interdiction du CDP et de l’ADF-RDA : un acte illégal et illégitime

Un peu de mémoire, diantre ! En 27 ans de pouvoir, le président Compaoré n’a jamais interdit un parti politique au Faso. Quand le Chef de Bataillon Saliou Djibo dépose le président Tandja Mamadou au Niger le 18 février 2010, le MNSD Nassara parti présidentiel, n’est pas suspendu et pourra se repositionner comme deuxième force politique du pays. Mesure-t-on l’outrecuidance d’un Zida qui ose interdire le parti de l’indépendance du Faso, l’ADF-RDA pour biaiser la transition en cours ? Quel mépris des symboles fondateurs de ce pays ! L’Histoire le retiendra. L’interdiction des partis politiques du CDP et de l’ADF-RDA par la junte Zida brise une longue tradition pluraliste au Faso, ramenant le pays à l’ère liberticide et centraliste (1983-1987) du très populiste Thomas Sankara, dont la seule évocation des forfaits contre le pluralisme burkinabé rend ses adorateurs ivres de sang et prêts à la vengeance, comme si les épouses des sept militaires passés par les armes sous les ordres du Capitaine Thomas Sankara le 11 juin 1984 ne méritaient pas autant justice que n’importe quelle victime de violence dans ce pays. Here we are ! comme disent cependant les Anglais. L’heure de la vérité a sonné. Les loups ôteront les peaux d’agneaux qui les masquent. De quel droit la junte de Zida peut-elle donc interdire des partis politiques qui doivent leur existence à la garantie de la loi fondamentale encore en vigueur, à savoir la constitution burkinabé ? L’argument consiste bien sûr, pour le colonel Auguste Denise Barry qui s’essaie au dur métier de Goebbels, que le CDP et l’ADF, deux partis qui constituaient la majorité réellement élue aux législatives précédentes, sont suspendus au motif qu’ils auraient exercé « des activités incompatibles avec la loi portant charte des partis et formations politiques au Burkina ». A la question : de quelles activités s’agit-il, cependant ? L’arrêté du Colonel Auguste Denise Barry reste désespérément muet. Mystère : les entorses évoquées sont inconnues, comme dans un procès kafkaïen. On découvre alors que le seul tort des coupables, c’est désormais l’inconvénient de leur pure et simple existence.

Interdire au demeurant des partis politiques présuppose la légalité et la légitimité de l’autorité posant l’acte. Qu’en est-il de la junte au pouvoir à Ouaga ? Ni légalité, ni légitimité ne la revêtent. Le colonel Auguste Barry, comme son patron Zida, ne sont pas des représentants du peuple burkinabé, qui ne les a jamais choisis pour diriger le pays, mais qui les subit parce qu’ils les braquent au canon. Pour le premier critère, la bande à Zida se base d’abord sur le texte d’une Charte dite de transition dont nous avons établi amplement qu’elle est, en son principe et ses articulations instituantes, une trahison contre le progrès démocratiques au Faso. Comme l’a si bien rappelé récemment à Paris le président Alassane Ouattara, lors de sa conférence de presse conjointe avec le président François Hollande, le gouvernement burkinabé actuel est qui plus est illégitime car non-issu d’élections libres, transparentes et internationalement certifiées conformes aux us et coutumes démocratiques. On ne peut rien négocier ni signer de fiable, au triple plan économique, sociopolitique et géostratégique avec un gouvernement de passagers sans crédibilité démocratique.

Enfin, la loi n°32-2001/AN du 29 novembre 2001 portant Charte des Partis Politiques, invoquée par la junte militaire de Yacouba Zida pour interdire le CDP et l’ADF-RDA ne prévoit en aucun cas une suspension sans motivation précise et avec durée illimitée. En l’article 30 de cette loi, il est justement écrit, pour la gouverne de nos bidasses sans finesse :

« Article 30 : En cas de violation des lois et règlements de la république par un parti ou une formation politique et en cas d’urgence ou de trouble de l’ordre public, le Ministre chargé des libertés publiques peut prendre un arrêté de suspension de toutes activités du parti concerné et ordonner la fermeture de son siège. L’arrêté de suspension doit être motivé et comporter la durée de suspension qui ne peut excéder trois mois. »[1]

Or donc, en quoi le CDP et l’ADF-RDA qui n’ont surtout pas participé comme la junte de Zida et ses amis de l’UPC ou les sankaristes, au saccage de Ouagadougou des 30 octobre au 1er novembre 2014, ont-ils troublé l’ordre public ? Sont-ce le ministre Assimi Kouanda, le CDP, l’ADF-RDA et la FEDAP-BC qui ont brûlé l’Assemblée Nationale, pillé de nombreux domiciles privés et donné la chasse aux cadres du CDP à travers le territoire national burkinabé avec hargne et délire ? Mieux encore, comment comprendre que le soldat Barry, à la lecture de la loi du 29 novembre 2001, n’ait pas vu l’importance des clauses de motivation d’interdiction et la limitation de toute suspension – même légitime- à trois mois maximum ? Décidément, la junte du Lieutenant-Colonel Zida excelle dans l’art de noyer son chien après l’avoir accusé de rage. Voici donc les pyromanes du Faso qui jouent aux pompiers, croyant ainsi amuser davantage la galerie de leurs suiveurs aveuglés par la haine stérile. Il n’est que de lire les communiqués arbitraires servis au public pour s’en convaincre.[2]

II

La démocratie de Zida ou l’empire délétère des Judas

On a pourtant vu de nombreuses autres transitions politiques se faire dans le sous-continent africain, sans que l’ancien parti au pouvoir ne soit privé du droit essentiel de se défendre contre ses rivaux dans les urnes. Cette interdiction du CDP et de l’ADF-RDA ne vient-elle pas confirmer qu’un complot de longue date, rassemblant des segments de l’armée et de l’opposition politique burkinabé, couvait contre la démocratie dans ce pays ? Prenons, à titre d’exemple un parti comme le Front Populaire Ivoirien en Côte d’Ivoire, objectivement responsable de terribles exactions contre les populations civiles de son pays, pendant la crise postélectorale 2011, qui a été sanctionnée par la chute du régime Gbagbo. Pourquoi, alors qu’il y a eu près de 3000 morts dans le conflit fratricide entre les FDS pro-Gbagbo et les FRCI, le nouveau pouvoir Ouattara ne s’est-il pas permis d’interdire le Front Populaire Ivoirien de poursuivre ses activités dans toute l’étendue du territoire national de Côte d’Ivoire ? Non pas parce que la Côte d’Ivoire est la Côte d’Ivoire, comme on le dirait dans une tautologie vide de sens. Mais bien parce que le pluralisme politique est la condition de la transition collective vers une paix des braves dictée par un verdict des urnes lui-même ouvert aux aléas des choix effectifs du peuple.

Or comme en Côte d’Ivoire en 2000, Zida choisit la voie de Guéi pendant que Kafando, Bénéwendé et Diabré jouent les Gbagbo. Pendant que les alliés politiques de la junte militaire s’évertuent à croire qu’elle travaille à leur dégager la voie pour un accès assuré au palais présidentiel de Kosyam lors des futures présidentielles 2015, Zida et ses hommes – au mépris du reste des humeurs contrariées de Kafando-, placent à coups de décrets et de procès d’intention populistes, leurs hommes-clés aux postes-clés, afin de garder la main de leur coterie armée sur l’avenir. C’est dans le dos du peuple burkinabé, et non au nom du peuple burkinabé que la junte de Zida évolue. En offrant au peuple des cadres du CDP et de l’ADF-RDA comme hosties et victimaires, Zida veut le distraire de l’OPA en cours sur le futur immédiat du pays. Les Kafando, Bénéwendé, Diabré et consorts se défouleront volontiers sur les partis déchus de leurs droits. Puis, ce sera, comme dans l’histoire de la cigale et de la fourmi, leur tour de déchanter.

L’interdiction du CDP et de l’ADF-DRA par le régime Zida est donc un acte de défiance envers au moins trois instances : a) le peuple du Burkina Faso, privé d’institutions fiables depuis les 31 octobre 2014, et livré aux caprices de nouveaux maîtres en treillis de Ouagadougou qui commencent à croire en leur étoile et s’enivrer de leur pouvoir inespéré ; b) les citoyens du CDP et de l’ADF-RDA qui espéraient que la chute du Président Compaoré leur laisse ne serait-ce que le répit nécessaire pour réorganiser leur participation à la dynamique démocratique républicaine au Faso ; c) la communauté internationale (CEDEAO, UA, ONU, BM, FMI) qui par certains côtés aura fait preuve jusqu’ici d’un certain laxisme envers les imposteurs de Ouaga qui ont fini par y voir la source principale de légitimité de leur pouvoir. Par cette triple trahison, la transition devient dès lors un repère délétère de Judas en transit vers de sérieuses déflagrations politiques.

III

Interdiction politique et violence au Burkina Faso

La transition burkinabé se mue donc tous les jours en flagrante trahison. L’interdiction scandaleuse du CDP et de l’ADF-RDA est donc la preuve ostentatoire du choix du Lieutenant-Colonel Zida de fausser la transition burkinabé en prenant le parti de l’ancienne opposition burkinabé contre le reste du peuple. Zida cesse d’être un arbitre neutre dès lors qu’il ligote les mains d’un camp et arme l’autre de gourdins pour assommer les ligotés. Zida se positionne dès lors en Chef de Campagne du CFOP Diabré et de ses acolytes du MPP et Cie pour la présidentielle truquée qui s’annonce au Faso. Comme le Général Guéi, encouragé en cela par le FPI, osa exclure de la présidentielle 2000, les présidents Bédié et Ouattara, ainsi Zida prépare-t-il les germes de la frustration et de la fracture civile burkinabé que l’élection étriquée qu’il prépare viendra enflammer. Qui ne voit pas que ce premier ministre de circonstances en nuisible, qui confond volontiers décret et arrêté ? Se comporte en conseils de ministres comme s’il était président de la république ? Qui ne voit pas la rustrerie de ce soldat sans finesse qui flingue la diplomatie de son pantin de partenaire Kafando, en signant dans son dos des textes revanchards alors que le supposé Président de la Transition se trouve précisément à Abuja où il joue les apôtres de paix et de réconciliation ?

Dans l’ancien parlement burkinabé, régulièrement élu, il est incontestable que le CDP et l’ADF-RDA représentaient la majorité effective des burkinabé. Que leur laisse comme espaces d’expression et d’existence l’interdiction des deux partis politiques qui portaient leurs aspirations ? On ne saurait contourner la question du rapport entre la violation d’un droit politique essentiel des citoyens et leur droit de résistance civique. Lorsque le pouvoir bâillonne toute opposition et veut faire cavalier seul devant le peuple, il déclenche de fait la légitime défense des spoliés qui tôt ou tard le mettent face à sa forfaiture. Interpréter aujourd’hui le silence de la majorité brimée du CDP et de l’ADF-RDA comme une impuissance éternelle, n’est-ce pas s’exposer aux prochaines surprises de l’Histoire du Burkina ?

Il urge, sans conteste, que la tragédie de la fracture civile que les décrets liberticides des nouveaux césars de Ouaga favorisent soit évitée au Faso. Ceux qui rêvaient de confier leur liberté aux militaires de la junte de Zida en ont désormais pour leur frais. Que faire d’autre que de reprendre l’initiative de la pleine vie démocratique qui battit le plein dans ce pays sous le magistère du président Blaise Compaoré ? Ceux qui croyaient qu’en reniant le président Compaoré, ils seraient à l’abri des ennuis ont bien compris aussi qu’il n’y aura d’espoir que dans la reconnaissance de leur bilan, l’assomption de leur engagement et la persévérance dans la lutte pour le respect de leurs droits et libertés dans ce pays, comme le leur a du reste courageusement prescrits l’actuel prisonnier politique Assimi Kouanda, très courageux Secrétaire Exécutif du CDP. Enfin, la communauté internationale aura bien compris qu’il ne sert à rien de prolonger davantage cette transition burkinabé qui chaque jour s’enlise en cauchemar pour les libertés individuelles et collectives que les progrès politiques accomplis sous le président Blaise Compaoré dans ce pays avaient entérinées. Et comme l’a si bien souligné l’Ambassadeur des Etats-Unis à Ouagadoudou, plus tôt la transition cessera, mieux ce sera pour le Faso. Car laisser ces loups peaufiner la transition, c’est donner loisir aux préparatifs d’implosion de l’union nationale burkinabé par quelques médiocres par effraction parvenus au pouvoir pour le malheur des justes espérances du peuple du Faso. Sans le respect strict du pluralisme politique au Burkina Faso, il faudra s’attendre à ce que les voix injustement étouffées s’expriment bientôt d’une manière. Ou d’une autre. On l’a largement vu ailleurs. A bon entendeur…

[1] http://democratie.francophonie.org/IMG/pdf/burkina.pdf

[2] http://www.lefaso.net/spip.php?article62307

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