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13 septembre 2012 4 13 /09 /septembre /2012 00:43

 dires à Dieu pour demain

Par Franklin Nyamsi

Agrégé de philosophie

Secrétaire Exécutif du Comité du 13 septembre

 

Au moment de saluer ce treize septembre deux mille douze la mémoire de ceux, anonymes ou connus, dont les chairs évanouies nourrissent le suc des terres du Cameroun actuel, pour y avoir été lâchement précipités par l’incurie des ogres qui sacrifient la vie aux seules facilités de la gloriole et aux dérisoires lumières du siècle, s’impose inévitablement à la conscience des survivants que nous sommes, lancinante et virulente d’actualité, la question : pourquoi sont-ils tous morts, ces Camerounaises et ces Camerounais que nous habillons du linceul solennel de l’héroïsme et du martyre ? Cette question, on l’aura peut-être compris, mérite d’être mise à l’abri de quelques mésinterprétations, en une époque où l’usage des morts dans les manœuvres de propagande politique, mais aussi dans un certain dolorisme victimaire et infécond, achève de rendre suspectes les manifestations parfois trop ostentatoires, car peu sincères, d’un attachement médiatisé à leur funèbre sort.

Questionner sur les causes de la mort des héros et martyrs du Cameroun, ce n’est immédiatement pas tancer la question centrale de l’humaine condition, celle de la finitude de tous les vivants, car après tout, « dès qu’un homme naît, il est assez vieux pour mourir », comme le suggérait Martin Heidegger. On pourra toujours revenir sur cette dramaturgie originelle de la condition humaine plus tard, et reconnaître que nos raisons ultimes de vivre et nos raisons ultimes de mourir peuvent difficilement survoler la question suprême du sens profond de notre laps de temps en cette planète perdue parmi des milliards d’étoiles, dans un univers qui désormais se révèle comme multivers, si l’on en croit les dernières avancées des sciences de l’espace infini. Au fond, n’est-ce pas pour avoir le droit de vivre, vieillir et mourir en paix chacun en la terre de ses rêves que nous nous battons pour un meilleur Cameroun ? Paradoxalement, l’enjeu de la cité terrestre est là. Non pas quête d’une rédemption extra-mondaine, mais recherche acharnée d’une bien terrienne aisance de vie, dans l’harmonie provisoire des mortels conquis à une certaine sagesse éternelle de la transmission de l’éphémère.

Questionner sur le « pourquoi » des morts de nos héros et martyrs, ce n’est pas non plus demander ce que leur aura rapporté leur sacrifice, car le genre de vie qu’ils menèrent n’est sans doute pas sans rapport avec le genre de mort que les ogres séculaires leur infligèrent. Au demeurant, comment peut-on imaginer que des êtres humains violemment arrachés à l’existence, qui dans la torture sous toutes ses formes, qui dans la faim et la soif, qui dans la banalité d’une exécution impitoyable, qui encore dans le silence mat d’un corps qu’on bat et qu’on jette lourdement et sourdement en terre, comment peut-on imaginer, dis-je, que ces morts tragiques aient tiré bénéfice de leur calvaire ? A moins de rentrer ici dans le fragile domaine des prophéties et des visions de l’au-delà, tout nous intime la probité de ne pas nous avancer davantage dans cette hypothèse.

Il nous reste alors une chance au moins de questionner sérieusement : pourquoi sont-ils tous morts ? Sans doute parce qu’ils tenaient à vivre d’une certaine manière qui pour eux, était une manière certaine : vivre dans la dignité de personnes humaines. Ils voulaient vivre en conservant ce que leurs bourreaux coloniaux et postcoloniaux tenaient à leur ravir : leur humanité irréductible. Et c’est d’avoir refusé d’abdiquer cette hauteur incessible que ceux qui tuent le corps ont cru les détruire en avilissant leurs âmes. C’est en raison du genre de vie que nos héros et martyrs choisirent qu’on leur imposa un certain genre de mort, celui de l’abjection du massacre, du bruissement des mouches sur les charniers infects, et des lambeaux de restes humains livrés aux chiens et aux charognards. Et c’est précisément parce qu’ils ont refusé l’indignité d’accepter la loi de la mort qu’on leur a donné la mort abjecte pour éprouver leur foi en la vie sensée. Fiers comme Ruben Um Nyobè, comme Félix et Marthe Moumié, comme Ernest Ouandié ou comme Eric Taku ou Jacques Tiwa, ils sont descendus dans le Schéol, nous léguant dès lors un seul devoir : de leur mort, tirer les forces de vie qui fonderont demain une Cité Bienveillante au Cameroun. Transmuter le pourri en vivant, la boue en or, le désespoir en espérance. Mouler, dans la chair de l’upécisme, les nouveaux enjeux stratégiques qui serviront de ciment à la naissance d’un nouvel espace d’humanisation, en l’honneur de ceux qui, indignés devant les indignes, partirent d’ici bas sans avoir dit « au revoir » aux gens bien de là bas. Sans crier gare, comme happés entre terre et ciel. Sans véritable sépulture de pleurs et de fleurs, sans les chants d’ombre que les grands départs requièrent. Sans l’honneur sonore de nos pleureuses. Morts sans décors.

Et je dis pour nos morts dans Dires à Dieu pour Demain, cette oraison d’une humanité révoltée que je viens de publier à l’adresse du peuple Camerounais :

 

« La terre du Cameroun accueille

Depuis deux cents ans nos cercueils

Chaque jour, béante est la malemort !

Le crime organisé est sans remords

 

Mais le zéro-zombie-zigoto-gigolo

Ne vaudra jamais nos fiers héros

 

[….]

Quand nos fiers et valeureux héros

Orienteront le peuple loin des zéros-zombies-zigotos-gigolos !

Ce sera un treize septembre, plus un six novembre !

Seul le Fako sait notre divin secret. »

 

 

Franklin Nyamsi

Agrégé de philosophie

Secrétaire Exécutif du Comité du 13 septembre

pour les Héros et Martyrs du Cameroun

 

 

Paris, ce 13 septembre 2012.

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27 août 2012 1 27 /08 /août /2012 02:26

 

Une Chronique de Franklin Nyamsi

Agrégé de philosophie

Depuis Abidjan, Côte d’Ivoire

Dimanche 26 août 2012

 Couverture d'annonce 'Pour un anticolonialisme critique' (D

 

Je suis de nouveau en Côte d’Ivoire, à la rencontre des gens et des lieux où l’avenir de ce pays et de l’Afrique se fomente et s’invente. Le livre donc j’affiche ci-dessus la quatrième de couverture témoignera davantage encore de cet intérêt humain et épistémologique. A la tranquille assurance des éditorialistes éloignés des réalités sur lesquelles ils pérorent pompeusement, me voici a contrario au cœur du pays dont je défends la vocation à redevenir un phare de l’espérance africaine.  Pourquoi persisté-je en cette voie mienne depuis près de vingt ans ? C’est que, autrefois exclu de mon pays natal, j’ai épousé la cause des exclus de mon pays d’exil et la victoire démocratique récente de ces exclus de Côte d’Ivoire, je le crois, annoncerait en filigrane, celle des exclus de mon Cameroun natal, si ceux de ma génération savent saisir toutes les opportunités du temps présent.  Je m’explique. Si pour les intellectuels occidentaux du 19ème au 20ème siècle, il était impossible de penser la politique de leurs pays respectifs sans penser la Révolution Française, je me dois de dire ici que pour tous les intellectuels africains de mon temps, les événements ont tendance à prouver qu’on ne peut penser aucune expérience politique africaine contemporaine sans s’imprégner de la problématique de la Révolution Démocratique Ivoirienne menée  par la majorité politique qu’incarnent le président de la république Alassane Ouattara , le président de l’assemblée nationale Guillaume Kigbafori Soro et le premier ministre Jeannot Ahoussou Kouadio. J’en ai touché un mot dans « Trois visages majeurs de la Côte d’Ivoire contemporaine », publié au mois de juillet 2012. Lorsque la lutte d’un peuple épouse celles de peuples semblables, au point de les réverbérer exemplairement,  il appartient aux éclaireurs de conscience d’en souligner l’importance, sous peine de rater le rendez-vous de l’Histoire avec la science. J’affirme donc ici et je voudrais prouver davantage encore que la réussite de l’émergence démocratique en Côte d’Ivoire consacrera un vent de changement dans toute l’Afrique francophone. Certes, l’ordre ivoiritaire ancien se signale encore çà et là par des actes de guerre, qui signent clairement l’incompatibilité intime entre le parti ivoiritaire et la démocratie comme mode de dévolution pacifique du pouvoir. Mais, comment nier, au regard de ce pays en pleins travaux innovants, que le changement, c’est bel et bien maintenant en Côte d’Ivoire ? J’ai traversé Abidjan de long en large ce dimanche 26 août et j’ai vu l’avenir s’y incarner.

C’est précisément pourquoi la défense de la démocratie ivoirienne est un enjeu majeur pour toute l’élite des humanistes, démocrates, républicains et progressistes africains. Dans ma précédente tribune «   La démocratie ivoirienne : miroir de l’Afrique francophone », j’ai mobilisé la métaphore du miroir, que malheureusement certains esprits trop pressés d’en découdre n’ont pas saisie en sa pleine signification. Faisant preuve de malveillance interprétative, certains ont réduit le miroir à la célébration narcissique du moi, à la recherche d’une autoglorification de la nouvelle majorité politique de Côte d’Ivoire par ses soutiens dans la classe intellectuelle africaine. Une telle mésinterprétation ne saurait davantage prospérer, la veille de la démocratie ivoirienne nous imposant de produire les concepts nécessaires à la pénétration intérieure de sa nouveauté, de sa modernité, de son exemplarité et de sa difficulté. Mon métier n’est-il pas de cisailler les concepts afin qu’ils rendent compte de la réalité, mais aussi pour qu’ils soient susceptibles de faciliter la transformation positive du monde ? On a cru voir dans le miroir de ma métaphore, le suicide de Narcisse, tellement amoureux de son image qu’il s’y plonge et s’y noie. Mais, tous ceux qui se sont trompés sur le sens de ce miroir démocratique étaient-ils nécessairement de mauvaise foi ? Peut-être en porté-je une part de responsabilité, pour n’avoir pas spécialement creusé le sens de cette image que je croyais évidente au commun des lecteurs. Je voudrais la réélaborer en la présente tribune, en l’approfondissant et en la densifiant pour les lecteurs de bonne volonté. En quoi la Côte d’Ivoire contemporaine est-elle le miroir de notre Afrique francophone entière ? J’y répondrai de nouveau ici pour rendre compréhensible la nécessité d’une défense de la démocratie ivoirienne par toutes les forces spirituelles et matérielles dont notre temps dispose.

Pourquoi dis-je que la démocratie ivoirienne est un miroir de notre Afrique ? Se mirer, c’est prendre le risque de se voir tel qu’on apparaît, et non plus simplement tel qu’on croit apparaître. Passer de la fiction de soi à la plate réalité du soi. La beauté d’une femme, nous dit-on, se voit à son réveil. On peut étendre ce constat à toutes les affaires humaines. Epreuve de vérité, où l’on découvre son meilleur ennemi en soi-même, l’épreuve du miroir est une véritable confrontation de l’être et du paraître, du moi extérieur et du moi intérieur. Elle oblige celui qui se mire à reconnaître ce qui ne va pas, à souligner ce qui va mieux. Evidemment, ce constat, en soi, n’est ni bon, ni mauvais. C’est l’usage que l’on fait de ce qu’on voit qui déterminera l’utilité ou l’inutilité de l’épreuve du miroir. Trois raisons président au fond à cette métaphore du miroir dans mon analyse de l’expérience ivoirienne : une raison descriptive, une raison normative et une raison géostratégique.

D’abord, la démocratie ivoirienne rassemble à mon sens, toutes les forces négatives et positives qui s’affrontent partout ailleurs en Afrique. Elle ressemble de ce fait à ce qui se joue ailleurs en Afrique, d’une façon certes moins visible et moins tangible. Elle nous offre à voir la confrontation entre les conceptions nativistes et les conceptions républicaines de la nation africaine. D’une part, le camp idéologique suranné de ceux qui réduisent la politique africaine à la revendication d’identités nationales farouchement recroquevillées sur les frontières coloniales. Ce patriotisme verbeux, fondé sur la haine de l’Occident, en récupérant le ressentiment légitime de nos peuples contre la violence impériale du colonialisme, jette cependant le bébé et l’eau du bain dans son anticolonialisme dogmatique. Car dans la rengaine victimaire qui est ainsi nourrie, se masquent de graves manquements d’humanité entre Africains, sous couvert de la lutte contre l’Autre occidental.  D’autre part, rivalisant d’adresse pour faire échec au patriotisme d’apparat, la vision démocratique et républicaine de la nation s’inscrit dans l’horizon ouvert de l’intégration africaine sous-régionale, mais aussi dans une dialectique maîtrisée de la mondialisation économique. La Côte d’Ivoire qui émerge avec le président Alassane Ouattara de longues années de batailles successorales et électorales est celle qui s’inscrit dans le désir d’avenir de la modernité africaine. Il s’agit d’une nation consciente de la nécessité de l’ouverture maîtrisée à l’Autre comme condition du renouvellement de soi. Ceux qui pérorent contre le soutien de la communauté internationale au nouveau gouvernement de Côte d’Ivoire devraient donc prendre conscience d’un fait : c’est le visage nouveau, fait de dignité et d’humanité dans la relation à l’Autre, qui donne crédit et confiance en la nouvelle Côte d’Ivoire auprès des bailleurs de fond, partenaires économiques et amis politiques de ce pays en renaissance.

Ensuite la démocratie ivoirienne incarnée par le trio ADO-GKS-JAK est le résultat d’une résurrection morale de la Côte d’Ivoire. C’est ici que je fonde la métaphore du miroir sur un critère normatif. A la mort de Félix Houphouët Boigny, la concurrence déloyale créée par l’instrumentalisation du thème de l’identité nationale avait éloigné la Côte d’Ivoire de sa nature profonde de terre d’inspiration, d’ouverture, de création et de fraternisation. Comme l’Afrique contemporaine toute entière, la Côte d’Ivoire a vacillé sur l’axe ébranlé de ses valeurs ; elle a douté d’elle-même, trimballée comme l’âne de Buridan entre la potion de l’enfermement narcissique en soi et l’appel du bons sens vers l’instauration définitive d’une véritable tradition démocratique arbitrant objectivement toutes les prétentions. La lutte citoyenne entreprise par les exclus de la nation rassemblés dans le RDR, puis par les martyrs de l’ivoirité rassemblés dans le MPCI, mais enfin aussi reprise dans une nouvelle alliance houphouétiste assagie des errements des héritiers du vieux parti, cette lutte citoyenne dis-je donc, était menée au nom des valeurs supérieures de l’humanité. A contrario, les tentatives des revanchards qui oublient que 2002 n’était qu’une réplique à plus de 10 années de frustrations concertées par certains Ivoiriens contre d’autres Ivoiriens, s’inscrivent dans un paradigme moral inférieur : celui de la haine gratuite transformée en facteur de lutte. Du charnier de Yopougon aux traques de citoyens exclus au faciès, sans oublier la saga des escadrons de la mort, les idéologues et les sbires de la vulgate ivoiritaire ont affaissé l’âme de la Côte d’Ivoire dans les cachots du désespoir. Or telle est exactement la situation de l’Afrique contemporaine, prise à l’étau entre des sacrifices de mort (ceux de l’anticolonialisme dogmatique) et les sacrifices de vie (ceux de l’anticolonialisme critique ou démocratie). Qui oserait prétendre que la démocratie ne soit pas à la fois notre raison de vivre et notre raison de mourir la plus haute en cette époque ? Je ne puis que m’étonner des cris d’orfraie qu’on pousse çà et là après que le chroniqueur Félicien Sékongo ait thématisé la haine de la démocratie comme étant l’autre nom du terrorisme investi comme nouveau fond de commerce politique. Comment qualifier autrement un parti politique qui refuse de reconnaître ses responsabilités illimitées dans la tragédie récente de ce pays, parlant le jour le langage apparent du dialogue et la nuit celui de la revanche gratuite, le couteau entre les dents ? Que ne lit-on pas les tombereaux d’injures et de menaces ad hominem à peine voilées, déversés sans arrêt par la presse bleue contre les personnes du chef de l’Etat, du président de l’assemblée nationale ou du premier ministre de Côte d’Ivoire ?

J’en viens enfin à la troisième raison pour laquelle la démocratie ivoirienne est le miroir de notre Afrique. J’ai nommé la raison géostratégique. Elle signifie que pour gouverner aujourd’hui utilement un pays d’Afrique francophone, il convient impérieusement de sortir de la langue de bois pour voir le monde des rapports de forces réelles tel qu’il est. Il y a en présence : les peuples, plus ou moins organisés en sociétés civiles et associations politiques ; il y a les héritiers de l’ordre politique issu de la colonisation, persistant à défendre çà et là sur le continent, une conception successorale et héréditaire de la transmission du pouvoir politique ; il y a des oppositions politiques, bien souvent laminées par des querelles interminables de leadership que méprise le menu peuple désabusé ; il y a les  grandes puissances occidentales, déterminées en toute logique à garantir leurs approvisionnements en matières premières, mais en même temps l’émergence d’un leadership africain doté d’une crédibilité populaire suffisante pour servir d’interlocuteur valable ; il y a les forces encore frêles du renouvellement démocratique des républiques africaines, qu’incarnent excellemment les présidents Ouattara, Macky Sall, Mahamadou Issoufou, par exemple, en ce qui concerne l’Afrique francophone ; il y a enfin l’immense houle des peuples ballotés au gré des affrontements des pachydermes du marigot politique. Or toutes ces forces en présence se sont montrées exemplairement en Côte d’Ivoire, à tel point que celui qui veut comprendre l’Afrique ne perdrait rien à bien comprendre la révolution démocratique ivoirienne, comme celui qui voulait comprendre l’occident des 19ème et 20ème siècles ne pouvait se passer des révolutions française et russe. J’ai voulu montrer que le jeu de ces forces en Côte d’Ivoire était un prélude magistral au jeu probablement imminent des mêmes forces ailleurs en Afrique. Ceci suffira-t-il à convertir les esprits retors à la patience de penser ? J’en doute. Mais il faut faire œuvre de pédagogie, y compris dans une classe de sourds volontaires.

La défense de la démocratie ivoirienne, c’est la défense de la possibilité de briser la chaîne infernale de la transmission héréditaire du pouvoir d’Etat en Afrique pour instaurer la chaîne d’union de la transmission démocratique et pacifique des emblèmes de l’autorité publique. De ne l’avoir pas bien compris, certains despotes africains attardés ne manqueront pas, sans coup férir, de rejoindre à  La Haye un ancien grand sourd volontaire de Côte d’Ivoire. Ou bien ?! Dans mon recueil poétique Dires à Dieu pour demain, qu’il me soit permis de citer cette strophe qui illustre l’importance de l’enjeu ivoirien pour notre temps :

 

Cette seule chance et cette chance si seule

C’est que la portée universelle de nos actes

Devienne le rythme même de nos choix

Que notre cœur batte à l’unisson des catastrophes

Qui s’amoncellent sur la terre du fait de la démission de l’homme…[1]



[1] Franklin Nyamsi, Dires à Dieu pour demain, Oraison d’une humanité révoltée, Abidjan, Balafons, 2012, p.49

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17 août 2012 5 17 /08 /août /2012 12:23

 

Samir El Maarouf : A fleur de peau, à fleur de mots : la poésie épique césairienne de Franklin Nyamsi dans Dires à Dieu pour demain

100 0153 Samir El Maarouf

 

"Créer, c'est résister.

Résister, c'est créer."

Stéphane Hessel, Indignez-vous !

 

 

  

"Oui. C'était hier."[1] C'était hier, c'était en 2008, que Franklin Nyamsi naquit à la poésie. C'était hier, c'était en 2008, que ce "rêveur", atteint dans la chair de son peuple, atteint dans la chair de son amitié, poussa, de plein cri, des mots de douleur et de révolte. Et c'était aussi hier, c'était aussi en 2008, qu'Aimé Césaire, à bout de souffle, passait la plume à gauche et rendait au monde l'entière substance de son être poétique. C'était donc hier, c'était donc en 2008, qu'à Fort-de-France un vénérable volcan s'éteignait, tandis que, de l'autre côté de l'Atlantique, un cœur solitaire et exilé s'embrasait, en prêtant allégeance à la Muse de l'Indignation.  

 

 

Car, aux accents rugissants de cette vox clamans in injuriae deserto, on pense à Césaire. Comme celle de son prédécesseur, la poésie de l'auteur de Dires à Dieu pour demain est profondément orale et déclamatoire. La force volcanique du verbe de l'un s'est, semble-t-il, versée, par imprégnation, dans la verve jaillissante de l'autre. Dans la tradition de l'épicisme polyphonique, ce recueil est littéralement hanté par des voix multiples. Car, sur le terrain du dire, le poète Nyamsi (fou de football) ne joue pas "perso". Il écoute, il délègue, il passe, il appelle à lui. Des cris, des plaintes, des pleurs, des râles, des murmures. Celles et ceux de son peuple :

 

Les cris de l'enfant affamé

Les pleurs de la veuve dépouillée

Les hurlements de l'orphelin dépenaillé

Les voix lourdes des pleureuses de Bandem[2]

 

Une communion de voix dans la douleur. Mais ce dolent concert se trouve bientôt troublé, à contretemps et comme en sourdine, par la syncope sifflante, au chant I, des satrapes et de leurs sbires, et les dysharmonies grinçantes, au chant II, des "voix ricaneuses" des cyniques[3].

Cette symphonie fantastique laisse ensuite place à la parole nécessaire et sacrée du sage : celle du vieux Mangoulou-Ngoueke, figure de la sagesse immémoriale, véritable Socrate au cœur noir, qui dynamise le chant IV de ses sermons philanthropes et de ses remontrances aux "ogres d'Afrique"[4]. D'autres passages de la partition sont encore dominés par les arias sensibles du "poète du Volcan de Fako", Doppelgänger de l'auteur, qui laisse éclater l'ire de sa lyre. Au milieu du fracas fou de l'histoire, il fait entendre les notes suaves de son élégie pour les morts de Madrid[5], et, ailleurs, l'allegro de ses "vers tragiques sur le zéro et le héros"[6].

Parfois même d'insoutenables silences creusent la partition. Le silence des morts. D'outre-tombe, l'ami Jacques Tiwa Gnintedem, apparaît dans la pâleur de son martyre. Tout comme Montaigne, rendant un hommage ému et franc, au sein du chapitre XXVIII du premier livre de ses Essais, à Etienne de La Boétie, l'auteur du Discours de la servitude volontaire et l'ami de toujours, Franklin Nyamsi creuse, au cœur même de son dit, un poétique tombeau, tisse un suaire de mots pour le "mpodol", pour le "brada"[7], pour le frère. Car si le "visage de l'ami"[8], "nénuphar mnémonique"[9] qui hante les eaux dormantes de la psyché du poète, est exhumé, c'est pour en faire un emblème, un "emblème rebelle"[10],  pour donner un visage aux sans-visages.

 Véritable passeur de paroles, le poète Nyamsi fait de son hymne polyphonique une authentique symphonie beethovénienne en cinq mouvements - la structuration en cinq chants n'est sans doute pas anodine -, où le Bien triomphe toujours de l'angoisse du Mal, au mouvement final, dans le chœur sacré d'une humanité retrouvée.

 

On pense également à Césaire, à la lecture de ces vers ciselés et sonores. Nyamsi, comme l'auteur des Armes miraculeuses, est un artisan du mot ; il fait se heurter les signifiants pour mieux entrechoquer les signifiés. Car la poésie est musique avant tout. Ainsi, les vers de Nyamsi dansent, bondissent et rebondissent, en un rythme endiablé, sur fond de tam-tam et d'Assiko :

 

Dans le corps d'ébène brillant du danseur

qui bondit en rythmant

le tam-tam du Nkamba de Bandem

Dans les pas fins du Maître d'Assiko

Aux pas finis du divin Essewé

Dans la colère punitive de Papa Shango

Dans le blues guttural d'Armstrong mon frère[11]

 

 Ces vers s'inscrivent indéniablement dans la pulsation entêtante de célèbres poèmes de Césaire comme "Tam-tam de nuit", "Tam-tam I", Tam-tam II" et "Batouque", dans Les Armes miraculeuses[12].

 Mais quand le peuple s'avance, qu'il demande audience pour sa souffrance ineffable, qu'il écarte les bords de ses plaies profondes, le verset césairien ne suffit plus. Il faut une pause. La pause de la prose :

 

Les Camerounais en colère sous l'effet pervers de la misère étaient allés manifester contre le régime impopulaire qui suce leur sang depuis les décennies des colonies

Paysans abandonnés, chômeurs des villes, jeunes sans promesse ni jeunesse, parents fatigués de n'être modèles qu'en guise d'êtres déchus, menu peuple camerounais au corps flasque comme le long jour sans pain qui se poursuit inexorablement, le peuple a dit "non à la misère organisée", "non aux détourneurs", "non à la présidence à vie", "non à la corruption", "non au bradage du sol et du sous-sol", "non au génocide lent des pygmées" !

En 2008, une soldatesque corrompue a tiré à vue sur des Camerounaises et des Camerounais, pendant que la planète s'émouvait sur les seuls morts du Tibet ![13]

 

Débarrassé des oripeaux d'une poésie trop sublime, il est nécessaire alors d'éclabousser et de salir de contingence le verbe haut, pour laisser place au verbe nu et plain de la poésie en prose, seul en mesure d'accompagner la douleur simple et nue du martyre silencieux. L'esthétique poétique de Nyamsi se situe donc, semble-t-il, quelque part entre l'obscur mais sublime verset césairien et la "poésie impure" d'un Pablo Neruda[14], entre l'aria du poète et le récitatif du peuple.

 

On pense encore à Césaire lorsque l'on se laisse porter par la grande épopée de l'homme africain. En 2008, il fallait répondre au discours de Dakar d'un certain président de la République française, qui proclamait, un an plus tôt, aussi maladroitement que scandaleusement, que l'Afrique, enfermée dans l'éternel recommencement des cycles naturels, avait été incapable de se construire un destin moderne. Face à cette forme de négationnisme ignorant, il fallait faire ressurgir le panthéon des héros africains, les sacrifiés de l'indépendance des peuples d'Afrique, dont la liste est longue et que Franklin Nyamsi égrène dans une subtile prétérition :

 

Le panthéon des héros nègres est l'un des plus fournis de l'histoire

 

Et je n'ai besoin, ni de convoquer les esclaves marrons, ni les princes résistants, ni les martyrs de la désobéissance civile, ni ceux des luttes africaines pour l'indépendance

 

Et je n'ai besoin ni de convoquer Mandela ou Sankara, ni d'évoquer Lumumba ou Samora ; à quoi bon crier le courage de Sékou Touré ou le génie de N'krumah ? Que dire de Um Nyobé, de Félix Moumié, d'Osendé Afana ou d'Ernest Ouandié ?[15]

 

Voilà une vérité de rétablie : face à l'histoire aveugle et autocentrée de l'homme blanc, voici la contre-histoire de l'homme africain. Car la postmodernité n'est pas une posthistoire. La lutte pour l'indépendance démocratique des peuples a simplement changé de continent. Il fallait apprendre à la vieille Europe et à la jeune Amérique à décentrer leur regard, à contempler plus au Sud. Tel était le combat de la "négritude", cher à Césaire, Senghor et Damas, qui se retrouvait inattendument ressuscité.

Et pour cause, née dans la gueule ardente du volcan de Fako et façonnée par l'argile du fleuve Wouri, l'âme du poète Nyamsi est avant tout camerounaise, africaine avant tout. Mais l'intelligence de sa générosité lui interdisait toute restriction ou toute bassesse de vue :

 

Et j'ai pensé comme grâce contre la pesanteur de la rancune, toutes les paroles qui m'ont échappé pour dire la misère universelle

Quand je ne songeais au départ qu'à parler des peuples noirs que l'on trucide depuis cinq siècles avec l'appui de leurs propres enfants.[16]

 

Ainsi, la "négritude" est-elle convoquée pour être immédiatement dépassée et son combat, encore trop restreint et qui oppose trop, doit céder le pas à un combat universel, un combat contre le "zéro-zombie-zigoto-gigolo"[17], hydre moribonde à mille têtes, répugnant et cadavérique Goliath de l'obscurantisme, sorte d'allégorie de tous les dictateurs et ennemis de la liberté des peuples humains, et non plus seulement africains.

L'un des ressorts essentiels de la poésie épique est, en effet, la pratique de la vision allégorique. Franklin Nyamsi s'en empare en tentant une fresque de l'humanité post-moderne, idolâtrant les faux dieux Cumul et Cathodus. Belle fable, assurément, de la médiocrité rampante qui guette et ronge nos cœurs indurés. La vision de ce vice-dieu Cathodus, dont l'étrange miroir trône au centre de tous les foyers, fils bâtard de Morphée et de la déesse Apathie, vizir du dieu Cumul (lui-même incarnation du capitalisme débridé), frappe l'imagination du lecteur, donne un visage allégorique à une situation bien réelle : le scandale de consciences chloroformées par des médias futiles. Car en évitant le Charybde de l'amnésie, on tombe dans le Scylla de l'indifférence. On pensait notre monde vidé de tout épicisme, voilà que le poète Nyamsi, par ses visions allégoriques, nous démontre le contraire.

 

Mais c'est dans le chant cinq que tout se noue. A fleur de peau, à fleur de mots, le poète n'y transige pas avec la sincérité. Il y retrace honnêtement, son parcours personnel et spirituel ainsi que les circonstances de son engagement, tout en s'essayant à pressentir l'avenir. Dans cet autoportrait en "rêveur"[18], le personnel et l'universel s'entrelacent ; c'est là la clé de cette vaste oraison.

La poésie se fait alors élan, élan jouissif et jaculatoire. Franklin Nyamsi dépasse, d'un Victor Hugo, le vaste et lyrique rêve d'un embrassement universel - son rêve, au siècle de charbon, d'Etats-Unis d'Europe. L'auteur de Dires à Dieu pour demain lui emboîte le pas et songe, au siècle de pétrole, à des "Etats-Unis d'Afrique", et mieux encore, à des "Etats-Unis de la Terre". Tant il est vrai que si, comme à Socrate, l'on posait à l'auteur la question de son appartenance et de ses origines, il répondrait, volontiers, comme lui : "Je suis un citoyen du monde."

Ainsi, la meilleure mondialisation que l'on puisse espérer aujourd'hui n'est pas une mondialisation des capitaux, sur fond de loi de la jungle financière, ça n'est pas non plus une mondialisation des cultures, qui conduit bien souvent à l'effacement des richesses de chacune d'entre elles : non, c'est avant tout et surtout une mondialisation des cœurs. C'est ce que suggérait déjà le chant III :

 

Une seule chance, la chance désespérément seule de l’homme

 

Une chance seule que les inondations de Rangoon traversent de leurs flots impétueux le cœur sensible d’un homme du Cameroun

 

Une seule chance que les pleurs de cet enfant de Nouvelle-Orléans se transforment en sanglots du bourgeois de Beijing

 

Une chance seule de voir le sidéen

agonisant à Johannesbourg

ouvrir le cœur du bonhomme de la thébaïde de Paris

 

Une seule chance que l’angoisse du refugié du Soudan rejoigne celle du privilégié de Manhattan[19]

 

Si elle reconstruit le passé, la poésie de Franklin Nyamsi est également tout entière tendue vers l'"avenir des hommes, / qui se joue hic et nunc"[20], tout entière tendue vers cette "chance si seule et si seule chance"[21] de contempler un jour une humanité réconciliée.

Et, dans le parcours personnel du poète lui-même, cette vaste fresque d'une humanité en devenir n'avait rien d'usurpé : elle constituait le prolongement logique d'un engagement de tous les instants. Dans l'œuvre globale de Franklin Nyamsi, le passage de la philosophie politique à la poésie épique se fait donc sans cahot.

 

Que pèse et que peut la poésie aujourd'hui ? Très peu, diront certains. Elle reste, néanmoins, cette "arme miraculeuse", pour reprendre une formule césairienne, la seule arme possible d'un monde uni et pacifié. Si la posture du "mage romantique", intermédiaire entre Dieu et les hommes, est quelque peu frappée d'obsolescence, le poète a néanmoins toujours un rôle d'importance à jouer dans la cité du vingt-et-unième siècle : celui de catalyseur d'émotions et d'accélérateur de consciences. Une seule mission alors pour le lecteur : écouter le poète qui nous parle et qui nous prend, et se laisser atteindre par la salubrité de son ire.

"Le poète n'est rien pour répondre du mal métaphysique / Mais il peut témoigner de ses orages intérieurs."[22] Ainsi la poésie épique revêt-elle une fonction à la fois testimoniale et mémorielle : entre oralité et choralité, il faut témoigner pour ne pas oublier. Et quand "personne [n'est là] ou presque pour relayer la divine colère"[23], il appartient au poète, et à lui seul, d'entonner pour ses semblables la prière urgente et nécessaire. C'est ce qu'a bien compris l'auteur de Dires à Dieu pour demain, cette si bien nommée "oraison pour une humanité révoltée".

Saine colère, violence virile, musicalité, polyphonie, conscience historique : le verbe de Franklin Nyamsi réunit donc tous les ingrédients d'une poésie épique profondément césairienne, adaptée aux combats d'aujourd'hui. L'auteur se fait ainsi le porte-étendard d'une révolte infrangible, qui, toujours et lentement, écrasera, soyons-en sûrs, dictatures, injustices et autres aliénations. Car, comme le dit la célèbre parole du Rig Vara : "Il y a des aurores qui n'ont pas encore lui." Et la poésie doit vivre pour les contempler.

Samir El Maarouf,

Professeur agrégé de lettres modernes à l'Université de Rouen.



[1] Franklin Nyamsi, Dires à Dieu pour demain, oraison d'une humanité révoltée, Abidjan, éd. Balafons, 2012, chant V, p. 65.

[2] Ibid., chant IV, p. 60.

[3] "J'entends des voix ricaneuses dire, dans la pénombre de mon ire : / "Que de "ils" dans cette prière !?"" Ibid., chant II, p. 27.

[4] Ibid., chant IV, p. 59.

[5] Ibid., chant III, p. 53-54.

[6] Ibid., chant II, p. 31 et suivantes.

[7] Ibid., chant II, p. 30.

[8] Lire, en tête de la même édition, la pénétrante préface de Tanella Boni, poète, romancière et essayiste de Côte d'Ivoire, intitulée précisément "Le visage de l'ami". Ibid., p. 9-14.

[9] Ibid., chant II, p. 31.

[10] Ibid., chant II, p. 29

[11] Ibid., chant I, p. 17-18.

[12] Voir respectivement aux pages 100, 113, 114 et 125 à 131 d'Aimé Césaire, La Poésie, éd. de Daniel Maximin et Gilles Carpentier, Paris, Le Seuil, 1994 (rééd. 2006).

[13] Ibid., chant II, p. 29.

[14] Dans un article intitulé "Sur une poésie sans pureté", Pablo Neruda appelle de ses vœux un ancrage de la poésie dans le réel le plus profond, dans la contingence la plus triviale : "Faisons en sorte que la poésie que nous cherchons soit elle aussi corrodée par les devoirs de la main, mouillée par la sueur et envahie par la fumée, qu'elle sente l'urine et le lis éclaboussé [...]. Une poésie impure comme un vêtement, comme un corps, montrant des taches d'aliments, avec des comportements blâmables, des rides, des observations, des rêves, des veilles, des prophéties, des déclarations d'amour et de haine, des incongruités, des chocs, des idylles, des opinions politiques, des refus des doutes, des affirmations, des impositions." (voir Pablo Neruda, Né pour Naître, Paris, Gallimard, "L'Imaginaire", 1980, p. 160-161)

[15] Ibid., chant II, p. 28.

[16] Ibid., chant V, p. 69-70.

[17] Ibid., chant II, p. 31.

[18] Ibid., chant V, p. 67.

[19] Ibid., chant III, p. 48.

[20] Ibid., chant III, p. 50.

[21] Ibid., chant III, p. 52.

[22] Ibid., chant V, p. 67.

[23] Ibid., chant II, p. 43.

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14 août 2012 2 14 /08 /août /2012 23:26

Couverture-d-annonce--Pour-un-anticolonialisme-critique---D.jpg

 

L'ouvrage sera en vente chez Balafons, Abidjan, Côte d'Ivoire. Via le site abidjan.net et en France, via le site www.franklinnyamsi.com, à compter de la dernière semaine du mois d'août 2012.

 

Salutations distinguées

 

Dr. Alexis Dieth,    Pr. Franklin Nyamsi

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12 août 2012 7 12 /08 /août /2012 01:40

 

Dialogue avec Guillaume Soro 7 juillet 2012 001

Une chronique de Franklin Nyamsi

Agrégé de philosophie

Paris, France

 

Malgré les soubresauts ponctuels et sanglants que les soldats de l’ordre ivoiritaire ancien imposent à la nouvelle Côte d’Ivoire, les élections présidentielles de 2010, les législatives de 2012, et bientôt les municipales de ce pays auront opéré un renouvellement politique spectaculaire et profond de son armature citoyenne. Comment s’étonner dès lors que la Côte d’Ivoire inspire tant de plumes ? Telle une immense spirale sur l’océan infiniment mouvant des opinions africaines, le changement politique opéré en 2010 en Côte d’Ivoire continue d’irradier les consciences du continent noir, soulevant craintes et espoirs divers. On peut avec raison considérer comme précieuse pour tous les Africains francophones, l’expérience démocratique d’un des pays phares de ce qu’on appelait encore de fraîche date le pré-carré français, qui devient lentement sous nos yeux le pré-ouvert moderne  du génie collectif des Africains. Une constante s’impose : la rengaine victimaire de l’anticolonialisme dogmatique s’avère nettement en décalage par rapport aux exigences du temps présent. La pensée politique du présent africain a opéré un glissement critique vers une problématique plus originale que l’opposition binaire entre l’Afrique des héritiers-néocolonialistes et celle des nationalistes-souverainistes. La vieille distinction tranchée entre Etats africains souverains et Etats africains néocoloniaux, héritée de la Guerre Froide, a fait long feu. En soixante années d’indépendances, on a eu le loisir de constater que l’acquisition de la pleine souveraineté nationale ne s’accompagnait pas nécessairement de progrès politiques, économiques et moraux spectaculaires. Nos anticolonialistes dogmatiques ont gouverné en Lybie, en Côte d’Ivoire, au Zimbabwé, en Guinée, au Ghana, avec toutes les dérives qu’on sait. De la même façon, on a pu mesurer les limites d’un modèle de vassalité, dit de la Françafrique, qui infantilise à outrance les jeunes Etats africains ainsi maintenus sous perfusion tutélaire, débarrassant leurs dirigeants de la pleine conscience de leur responsabilité dans le devenir collectif de leurs communautés nationales. Le gaullisme africain est décédé. L’Afrique prolongation naturelle de la France, telle que la concevaient, avec des nuances diverses certes, les Houphouët, Bongo, Ahidjo, Sassou, Eyadéma, Biya ou Bokassa, est désormais surannée. Ni électron libre dans un espace indéterministe, ni pantin d’une histoire décidée ailleurs, l’Afrique en 2012 s’avère arrimée à un nouveau paradigme.

Du coup, quel visage politique l’Afrique contemporaine se dessine-t-elle ? Je voudrais répondre ici à cette question en m’appuyant sur la signification de la jeune démocratie ivoirienne pour toute l’Afrique francophone en mutations profondes. On peut d’ailleurs étendre cette projection sur les révolutions récentes d’Afrique du nord. La Côte d’Ivoire, par la visibilité et la lisibilité exceptionnelles des vingt dernières années de son histoire politique, offre à l’analyste une sorte de miroir où se réfractent les grands contours du monde nouveau où des générations neuves d’Africains  devront se mouvoir en ce 21ème siècle. La thèse que je développe dans la présente tribune est donc la suivante : l’expérience démocratique ivoirienne nous apprend que nous sommes désormais installés en postcolonie, dans un monde où les Africains ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes s’ils ne se tirent pas de leurs impasses économiques, sociales, culturelles et politiques. La vraie contradiction de notre temps est celle qui oppose la dictature à la démocratie, tandis que l’ancienne contradiction opposait les Etats dits souverains aux Etats dits vassaux, autrement dit l’Afrique à l’Occident. Est-ce donc à dire que la question du droit des peuples et Etats africains à disposer d’eux-mêmes est évacuée par la nouvelle problématique démocratique ? Ma réponse, là encore, est un peu complexe : j’affirme que si la contradiction principale de notre temps oppose désormais le phénomène dictatorial au phénomène démocratique, l’enjeu de souveraineté n’a pas disparu, mais dépend désormais largement du seuil démocratique franchi par une communauté politique en procès d’émergence. Il dépend en outre de la reconfiguration de l’Etat africain en Etat national d’intégration sous-régionale et à vocation cosmopolitique. Autrement dit, la question de la seconde indépendance de l’Afrique dépend désormais de celles de la démocratisation et de l’intégration régionale en Afrique, et non l’inverse, comme le prétendent les propagandistes de l’anticolonialisme dogmatique.

 

L’endogénisation ouverte de la politique africaine francophone

 

La crise politique ivoirienne, venue de la fin pénible des années 80, provenait de la combinaison de plusieurs paramètres critiques : à l’aggravation des difficultés du modèle socio-économique d’agriculture de rente mis en place dans les années soixante, se greffaient les contestations du monolithisme politique dominant, mais aussi la demande de reconnaissance de groupes sociaux longtemps tenus pour subalternes dans l’ancien équilibre des temps de vaches grasses. Ce qui est apparu nettement dès lors en Côte d’Ivoire, c’est la capacité propre des acteurs internes ivoiriens à faire et défaire les majorités politiques gouvernantes. La guerre successorale de l’après Houphouët-Boigny symbolise dans les années 90, comme celle qui aura opposé Paul Biya aux partisans d’Ahmadou Ahidjo au Cameroun dans les années 80, le pouvoir intrinsèque des Africains d’élaborer des stratégies de conquête, de conservation, de contestation, voire de destruction de l’autorité établie. Loin de se réduire aux jeux d’échecs organisés dans la cellule foccartienne de l’Elysée, les mécanismes mis en branle par les entrepreneurs politiques ivoiriens réussissent à échapper à la maîtrise supposée de l’ancienne puissance coloniale, qui s’initie dès lors à l’art de faire avec l’existant. En posant en termes d’alternance démocratique, et non plus en termes de succession dynastique la question de l’accès à la magistrature suprême, les manœuvres du FPI de Laurent Gbagbo, du RDR d’Alassane Ouattara, puis celles de l’UDPC de Robert Guéi, voire du MPCI de Guillaume Soro, indiquent clairement que les Africains se sont réappropriés l’essentiel des cartes du poker politique de leurs pays. Certes, les exemples archaïques de pays francophones où des successions dynastiques ont réussi jusqu’ici à s’imposer témoignent de la persistance éperdue du modèle ancien, dans les décombres de sa ruine dans les opinions. On pourrait croire, à la force de ces soubresauts d’agonie, que la Françafrique est éternelle. Mais, la Côte d’Ivoire, avec le Sénégal, le Niger, le Mali, le Bénin, notamment, nous rappellent que le paradigme des présidents-héritiers ne convainc même plus ses bénéficiaires. Si depuis 1993, la Côte d’Ivoire, grand pays d’Afrique francophone a connu quatre présidents de la république, c’est bien parce qu’il y a une norme qui a été inconsciemment ou consciemment rompue dans toutes les opinions francophones : le pouvoir doit être rendu aux peuples afin que les peuples le délèguent aux dirigeants. Désormais, la norme démocratique prime sur la norme dynastique.  Si l’on ajoute à ce processus les acquis des luttes démocratiques d’Afrique australe et d’Afrique du nord, il devient clair que les peuples africains feront de plus en plus leurs dirigeants, au moins autant que les dirigeants continueront d’influer sur la santé de leurs peuples. On peut donc, en contemplant le miroir politique ivoirien, parler à juste titre d’une endogénéisation ouverte de la politique africaine francophone.

 

La puissance française, variable stratégique des acteurs endogènes

 

Certes, on ne gouverne pas un grand Etat d’Afrique francophone en faisant fi de la France, ou en la défiant pompeusement. Il y a des David que les Goliath écrasent. La politique n’est-elle pas la saine appréciation des réalités tangibles et l’usage conscient des possibilités d’autonomie qu’elle nous concède ? La puissance française, il importe de s’en pénétrer encore, demeure dans le cadre de la répartition géostratégique des zones d’influence planétaire entre vainqueurs de la seconde guerre mondiale, le géant politique qui garde l’œil ouvert sur l’Afrique noire francophone. L’équilibre des grandes puissances décidant des grands axes de la politique planétaire est en ce sens un paramètre objectif qu’une dénonciation émotionnelle ne suffit pas à prendre en charge. Mais, ce que la Côte d’Ivoire nous apprend aussi,  à travers la présence de la Chine, de la Russie, des Etats-Unis, mais aussi du reste des puissances politiques africaines (Nigéria, Afrique du Sud, CEDEAO, UA) dans son équation politique, c’est que le pré-carré français d’Afrique est dans tous les cas devenus un grand pré-africain ouvert, où la diversification partenariale issue de la mondialisation économique et progressivement reconnue dans les nouveaux accords franco-africains, tourne à plein régime, offrant d’autres registres d’ancrage aux élites gouvernantes et entrepreneuriales.  On peut du reste prévoir qu’à court terme, le commerce avec l’Amérique du Sud anime l’Atlantique Sud qui relie de nombreux Etats du Golfe de Guinée au grand Brésil en émergence, tout comme on voit l’océan indien devenir l’axe de l’ouverture de l’Afrique australe vers l’Asie. Ne peut-on pas aller plus loin ? Ce que prouve l’expérience démocratique de ces vingt dernières années ivoiriennes, c’est bien aussi la capacité des élites africaines francophone de tous bords à rivaliser dans l’intégration de la puissance française comme variable d’ajustement de leurs propres stratégies et intérêts dans la prise, la conservation ou la destruction de l’autorité politique. Qu’on ne s’y trompe donc pas : si Laurent Gbagbo - dont les partisans, à la remorque des thèses faciles d’un Charles Onana crient au complot de la France contre la Côte d’Ivoire – avait pu obtenir l’aval des forces françaises pour écraser l’opposition du RHDP et entériner son élection au forceps en 2010, il n’aurait pas hésité une seconde à le faire. La sollicitation de l’aide militaire française contre la rébellion du MPCI en 2002, l’appui des socialistes français en 2000, le secours des Instituts de sondage français, le recours au duo Vergès-Dumas, ou à certaines figures de l’extrême-droite française, sont autant de manœuvres que l’on peut comparer à la maestria avec laquelle l’alliance du RHDP a obtenu le bombardement des forces pro-Gbagbo par l’aviation française sous pavillon onusien. Gbagbo a simplement échoué dans sa tentative de s’approprier la variable géostratégique française contre ses adversaires, probablement en raison de la crise de confiance créée par sa pseudo-défiance envers la puissance française, mais aussi parce qu’il n’a jamais imaginé que la France veuille désormais négocier ses intérêts ivoiriens avec le président véritablement élu par les Ivoiriens. Par voie de conséquence, la lutte démocratique ivoirienne nous apprend que loin de subir unilatéralement la France, les élites politiques africaines, davantage que par les actes de générosité discrets des satrapes africains envers des élites françaises corrompues, ont acquis l’extraordinaire aptitude à faire agir la France en convergence avec leurs intérêts, stratégies et tactiques propres. Pour tout dire, les politiques africains ont leurs Foccart africains, parfois plus habiles que Foccart ne le fut.

 

Voix des urnes et voie des armes : vivre ou mourir pour la démocratie

 

L’expérience démocratique ivoirienne a abouti à l’asservissement progressif de la voie des armes à la voix des urnes. L’expérience historique africaine du 20ème siècle nous avait habitués à disjoindre ces deux horizons. Pourtant, dès le coup d’Etat de 1999, le Général Guéi n’obtenait une année de répit que parce que la jurisprudence venue d’Amadou Toumani Touré au Mali lui était devenue norme opposable. L’ancien coup d’Etat africain a fait long feu. Il suffisait alors de prendre le palais présidentiel, la radiotélévision, les garnisons stratégiques, l’aéroport, de feindre de contrôler les frontières du pays, et le tour était joué. Un nouveau président, reconnu bon an mal an par les Africains puis le reste de la communauté internationale, était installé au pouvoir jusqu’au probable coup d’Etat suivant, ou jusqu’à sa mort. Désormais, la jurisprudence malienne nous apprend que la légitimité des armes est soumise à la mise en œuvre effective et objective de la légitimité des urnes. N’est-ce pas la raison pour laquelle le MPCI de Guillaume Soro ne se transformera pas en parti politique, pour ne pas faire oublier que sa finalité et la restauration d’un jeu démocratique national effectivement ouvert à tous les Ivoiriens, sans considération d’origine, de religion, d’ethnie ou d’idéologie ? La Côte d’Ivoire contemporaine apprend aux Africains que toutes les coalitions civiles ou militaro-civiles motivées par l’instauration de processus démocratique de désignation des dirigeants en situation de dictature sont conformes au paradigme dominant désormais l’éthique politique sur le continent et à travers le monde. Soumettre la voie des armes à la voix des urnes, c’est clairement se révolter au nom d’un idéal partagé par-delà les frontières de la nation et du continent, l’idéal démocratique, dont le professeur Raymond Aron me semble avoir donné la formulation la plus pragmatique possible dans son cours célèbre, L’Introduction à la philosophie politique : « L’organisation pacifique de la concurrence en vue d’exercer le pouvoir ». Pour aboutir à cette paix de la démocratie, Aron ne nie pas que des guerres aient parfois été nécessaires. Cela signifie donc in fine que la démocratie comme finalité, est la suprême raison collective de vivre ou de mourir de notre temps, car elle s’impose comme la seule forme d’organisation politique qui puisse réduire drastiquement l’impact de la violence, résoudre les conflits entre groupes politiques rivaux par des mécanismes objectifs de distribution de l’autorité politique, prévoir les conditions d’alternance, les droits de l’opposition, les conditions de protection de l’entreprise individuelle et collective, mais aussi le respect pour tous des libertés fondamentales de la personne humaine.

 

Anticolonialistes critiques et anticolonialistes dogmatiques

 

Du coup, la concurrence, voire la défiance politique africaine contemporaine se déroule désormais entre deux camps précis. 1) Celui des anticolonialistes dogmatiques, qui se réfugient derrière les grilles de lecture écornées d’un nationalisme qui absolutise sans sourciller les frontières des colons qu’il était supposé précédemment combattre. Ils aspirent à gouverner leurs Etats sur le fond d’un nationalisme souverainiste qui a l’inconvénient de s’isoler en outre dans une conception exclusiviste de la nation. Les dérives des Mugabe, Kadhafi  et Gbagbo et de leurs littérateurs respectifs les ont ardemment préparé à la fosse du temps. Les épousailles entre le FPI de Laurent Gbagbo et la doctrine de l’ivoirité élaborée par les intellocrates du régime d’Henri Konan Bédié aura coupé pour de longues années les socio-démocrates ivoiriens de l’humanisme internationaliste  du courant auxquels ils disaient avoir adhéré. 2) Celui des anticolonialistes critiques ou démocrates, qui s’efforcent de produire une éthique africaine de la démocratie comme présupposé fondamental de la conquête d’une réelle autonomie de pensée et d’action pour les collectivités politiques africaines. Ils ont compris que les nations issues des frontières coloniales sont obsolètes et qu’il faudra, sans pour autant nier la pluralité des identités collectives, voire l’existence effective d’une multinationalité africaine, penser leurs républiques dans de grands ensembles régionaux et continentaux intégrés sur les plans économiques, socioculturels, écosystémiques et politiques. L’Etat-Nation de l’Afrique du 21ème siècle pour lequel la nouvelle majorité politique ivoirienne travaille sera sans aucun doute un Etat-National intégré dans un sous-ensemble régional ouest-africain homogène, capable de participer d’une action politique locale et continentale efficace et bénéfique à ses populations. L’Etat-Nation ivoirien qui se construit sous nos yeux irradiera sur toute l’Afrique et autant que possible sur la planète entière, en assumant son identité comme entité spécifique ouverte à une vision cosmopolitique du local, tout comme à une vision locale de l’international. Ce sera, pour reprendre une métaphore du penseur de la créolité Edouard Glissant, un Etat ancré dans le Tout-Monde.

 

Guerre et paix légitimes et illégitimes

 

L’expérience ivoirienne nous apprend que toutes les guerres africaines ne se valent pas. La guerre africaine légitime de notre temps est celle que le camp des démocrates  et républicains africains doit livrer à celui des despotes archaïsants, pseudo-anticolonialistes. Il s’agit d’abord d’une guerre morale, d’un conflit de principes ultimes qui justifient le risque suprême. Qu’elle se configure comme lutte civique pour l’accès à de nouveaux droits ou pour la défense des libertés fondamentales, ou comme lutte armée menée pour l’émancipation des masses citoyennes violentées par de cyniques despotes, la guerre africaine qui promeut la naissance de cités bienfaisantes, est juste. Elle relève de la sphère des sacrifices pour la vie. Sa légitimité vient précisément du type de paix qu’elle recherche : un vivre-ensemble dans l’égalité, la liberté et la solidarité des personnes, sous l’égide d’institutions fortes tempérant les tentations des hommes forts. Par contre, la guerre africaine illégitime est celle qui est faite au nom d’un idéal nationaliste éculé, quand on sait comment sont nées nos nations africaines actuelles. Ce type de guerre haineuse est foncièrement injuste et ténébreuse. Elle relève de la sphère des sacrifices pour la Mort. Elle est illégitime quand elle veut conforter le règne de l’exclusion, de la violence des escadrons de la mort, de la xénophobie interafricaine, du mépris des Africains par ces mêmes imposteurs idéologisants Africains qui se voient trop tôt dans la peau d’un Lumumba ou d’un Um Nyobé que chacun de leurs actes quotidiens contredit pourtant allègrement. Pour le dire autrement, faire la guerre pour combattre les ravages sanglants de l’ivoirité, comme l’ont fait Guillaume Kigbafori Soro et ses compagnons du MPCI, ce n’est pas exactement la même chose que faire la guerre pour rétablir l’abjection ivoiritaire, comme s’y essaient aujourd’hui les acteurs de la nébuleuse pro-Gbagbo, des Laurent Akoun, Abel Naki, Hervé Blé, Charles Blé Goudé, Koné Katinan,  Gouanou, etc.  La guerre pour l’ivoirité ne vaut pas la guerre contre l’ivoirité, puisque la guerre pour la dictature ne vaut pas la guerre pour la démocratie. La paix voulue par les Refondateurs ivoiriens ivres de revanche, désireux de reprendre le pouvoir de la manière dont ils estiment l’avoir perdu, confond l’usage des armes pour la justice à l’usage des armes pour l’injustice. Ils confondent De Gaulle et Hitler, Mandela et Botha, Che Guevara et Batista.

 Or, l’une des leçons d’une défaite militaro-politique, n’est-ce pas qu’elle exige, à tout le moins, avant de reprendre éventuellement le combat, de se demander si la cause pour laquelle on risque sa vie en vaut vraiment la peine ? La démocratie ivoirienne, par ses succès et ses ratés, par ses avancées et ses hésitations, témoigne si bien de l’Afrique francophone qui se cherche que ceux qui sauront rester à son écoute, auront sans doute une longueur d’avance certaine sur l’avenir des satrapies d’Afrique centrale francophone, comme des rares poches de despotisme qui persistent en Afrique de l’Ouest. Il va falloir savoir scruter ce miroir, ce microcosme qui reflète notre macrocosme, car ce qui se passe en Côte d’Ivoire en bien, comme en mal, est probablement l’indice vivant de l’histoire imminente de l’ensemble de l’ex-pré carré français, désormais devenu un grand pré africain ouvert. A bon entendeur, comme à bon voyant, salut !

 

 

Ps : A paraître bientôt aux Editions Balafons à Abidjan, un livre revient sur les thèses développées dans cet article. Le livre s’intitule «  Pour un anticolonialisme critique & contre l’anticolonialisme dogmatique ». Ecrit par les professeurs Franklin Nyamsi et Alexis Dieth, il est préfacé par le professeur Augustin Dibi Kouadio de l’Université d’Abidjan et postfacé par le philosophe politique Paul Aaron Ngomo, de New York.  

 

 

 

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8 août 2012 3 08 /08 /août /2012 16:00

dires-a-Dieu-pour-demain.jpg

Ce livre de poésie prosaïque est une prière virile inspirée par la révolte des Camerounais en février 2008.  Publié chez Balafons à Abidjan avec une préface de l'écrivaine Tanella Boni, il inaugure ma prise de langue avec le destin du peuple Camerounais. Il sera distribué en version numérique sur le net par abidjan.net à partir du 15 août. En version papier, par les Editions Balafons Abidjan. Opuscule consacré au démantèlement spirituel des dictatures, il témoigne de la profonde pauvreté d'un sièce à repenser et à refonder dans une cité démocratique bienfaisante.

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28 juillet 2012 6 28 /07 /juillet /2012 13:34

Hollande-et-Ado.jpgRéponse aux mécompréhensions de l’Association Nationale Française Survie

 

 

 

Franklin Nyamsi

Agrégé de philosophie

Docteur de l’Université de Lille3

Paris, France

 

Un billet[1] publié par l’Association Nationale Survie en date du 25 juillet 2012 appelle carrément l’Etat français à opérer ni plus ni moins qu’une  «  rupture avec le régime ivoirien » actuellement incarné par le président de la république Alassane Ouattara. En ma qualité d’intellectuel franco-africain, mais aussi de citoyen ivoirien d’adoption, engagé de longue date dans la défense de la démocratie et de la république en Afrique, spécialiste de la question ivoirienne de surcroît, je voudrais exprimer ici mon profond désaccord envers le ton grand seigneur adopté par cette association dans son approche de la situation politique nationale et internationale du pays des éléphants. Autant les éditorialistes de cette association s’estiment fondés à publier leurs interprétations exclusives de la situation ivoirienne, autant les citoyens français, mais aussi ivoiriens ou africains, voire toute voix qui porte, ont le devoir de leur opposer la liberté de penser autrement les questions africaines qu’ils abordent. Je m’insurge donc ici contre la prétention des éditorialiste nationaux de Survie à dire la messe finale sur les affaires africaines, tentant d’instaurer ainsi une terreur inhibitrice parmi les progressistes franco-africains qui ont très tôt compris, avec François Hollande, que le régime Gbagbo était devenu infréquentable, bien qu’il ne faille pas balayer du revers de la main, cent ans de commerce réciproque entre la France et la Côte d’Ivoire. Venons-en donc au différend : pour quelles raisons l’Association Nationale Survie appelle-t-elle les foudres de la nouvelle majorité politique française contre la Côte d’Ivoire d’Alassane Ouattara ? Que valent-ces raisons ? Quelles leçons faut-il tirer des errements de certaines organisations internationales non-gouvernementales sur la nature et la gravité du différend politique ivoiro-ivoirien ? Je voudrais, dans la présente analyse, passer les raisons alléguées au crible de l’analyse historico-critique, afin de montrer pourquoi le bon sens et la connaissance des réalités politiques de notre temps devraient conduire les contempteurs de la démocratie ivoirienne à remettre leurs grilles d’analyse de la politique africaine à jour, s’ils ne veulent pas se livrer pieds et poings liés au péril de l’insignifiance.

 

Dès le premier paragraphe du texte du billet de Survie, le titre du billet est contredit par son contenu. Alors que le titre clamait qu’  «  une rupture avec le régime ivoirien est impérative », le premier paragraphe conseille plutôt à François Hollande de réduire les relations avec la Côte d’Ivoire « au minimum protocolaire ». C’est à n’en plus rien comprendre. Que veut au fond Survie  dans cette affaire? Une rupture ou une autre forme de continuité ? Les mots ont leur sens, mais malheureusement pas tout à fait dans ce billet. Si la rupture avec le régime ivoirien est impérative, le corollaire de cette rupture n’est-il pas le rappel de l’ambassadeur français de Côte d’Ivoire à Paris, et le rappel de l’ambassadeur ivoirien de France à Abidjan ? Mais les éditorialistes de Survie ne vont pas jusque-là. Velléitaires, leur argumentation fait du sur-place et surproduit des cercles vicieux. Que croire ? Ils défendent en sous-main la thèse d’une rupture hypothétique, voire d’une autre forme de continuité sous les apparences spectaculaires d’une rupture qu’ils savent bien improbable. Très réalistes, nos éditorialistes grands seigneurs, conscients de leurs intérêts en tant que Français en Côte d’Ivoire, conscients de l’importante communauté franco-ivoirienne, mais aussi française vivant en Côte d’Ivoire, conscients de l’importance des revenus drainés vers la France par toutes les multinationales françaises installées en Côte d’Ivoire depuis le temps des colonies et successivement confortées dans le pays par tous les régimes ivoiriens, y compris celui de Laurent Gbagbo, n’osent pas aller jusqu’à défendre une rupture en bonne et due forme. Comment comprendre cependant qu’une association qui est supposée savoir que la France aurait au moins autant à perdre que la Côte d’Ivoire, dans une telle rupture impérative, surfe sur les vagues purement fictives de l’extrémisme politicien auquel les officines de l’anticolonialisme dogmatique ont tristement habitué les opinions africaines et française ?

Le billet publié par Survie cible en particulier deux pôles de rénovation de la coopération ivoiro-française : la sécurité et l’économie. Là encore, comment comprendre qu’une telle coopération soit jugée anormale entre deux partenaires de longue date consentants comme les Etats de Côte d’Ivoire et français ? Consentants en raison d’accords de coopération et de défense jamais dénoncés par un seul régime ivoirien, sous Houphouët, Bédié, Guéi, Gbagbo ou aujourd’hui Ouattara. Consentants en raison des réformes qu’ils ont introduites, à travers le nouveau partenariat, dans lesdits accords de coopération et de défense signés en janvier 2012. Qui, mieux que les dirigeants légitimes de Côte d’Ivoire et de France, a vocation à choisir le contenu de la relation entre ces pays ? Faut-il en déduire que Survie veut faire rompre les Etats ivoirien et Français «  à l’insu de leur propre gré », pour emprunter l’expression d’ un célèbre cycliste qui se défendait maladroitement ainsi de s’être sciemment dopé ?  L’absurdité de l’exhortation à la rupture est d’autant plus flagrante que les deux domaines incriminés sont de nature, en cas de gestion superficielle des dossiers qui y pendent, à engager gravement la responsabilité des deux Etats dans les drames qui en découleraient. Si la France renonçait à aider la Côte d’Ivoire à faire face aux menaces de déstabilisation venues des frontières ghanéenne, malienne, ou guinéenne, que s’ensuivrait-il pour la sécurité des citoyens et intérêts français dans le Golfe de Guinée ? Une grave crise économique ivoirienne serait-elle sans conséquence pour la France ? Avec ses 60% de présence dans les investissements économiques en Côte d’Ivoire, la France  de François Hollande, n’a aucune bonne raison de la quitter, voire de refuser de l’aider à émerger comme partenaire performant.  Nos éditorialistes grands seigneurs font décidément de la politique- fiction. Or comme toute illusion tenace, la fiction ainsi instrumentalisée cache un déni des faits.

En réalité, la condamnation par Survie de la coopération sécuritaire et économique entre la Côte d’Ivoire et la France se fonde sur un déni fondamental de démocratie : Survie, contre toute évidence, s’arroge la prétention de nier que le peuple de Côte d’Ivoire ait réellement et librement choisi de se donner le Dr. Alassane Ouattara comme président de la république. Survie, contre toute évidence, se donne le libre ton de mépriser le choix des Ivoiriens de faire de Guillaume Kigbafori Soro leur député, puis leur président de l’assemblée nationale, au terme de consultations électorales dont aucun acteur politique n’a été exclu, et qui avaient la certification des meilleures organisations internationales. Survie, en réalité, joue à entonner le refrain de la Refondation gbagboiste, qui œuvre auujourd’hui encore à déstabiliser la démocratie et la république ivoiriennes par l’instrumentalisation des conflits intercommunautaires à l’ouest du pays, mais aussi par la réactivation de milices fières de l’entrée officielle en barbarie du FPI, signée par le charnier inaugural de Yopougon en octobre 2000. Dès lors que Survie a nié la réalité de la démocratie ivoirienne, en bafouant le droit des Ivoiriens d’élire leurs dirigeants et de se débarrasser par tous moyens légitimes de ceux qui veulent fourvoyer leur démocratie, le ronronnement idéologique du billet que je récuse tourne en roue libre.  Il est nécessaire de rappeler, devant ce déni par Survie du droit des Ivoiriens à être dirigés par les représentants qu’ils ont effectivement choisis, que les élections présidentielles et législatives de Côte d’Ivoire ont été régulières et transparentes ; que ceux qui en refusent les résultats, les partisans du « On gagne ou on gagne » de Laurent Gbagbo, ne sont pas simplement opposés à la vérité, mais davantage à l’essence même de la démocratie. Dire comme le fait Survie, que «  la présidentielle fut entachée de très forts soupçons d’irrégularité, de part et d’autre », c’est littéralement noyer le poisson dans un équilibrisme douteux que nous rappelle bien l’hésitation, voire la contradiction précédente des mêmes éditorialistes entre « rupture impérative » et « relations au minimum protocolaire ». Les irrégularités les plus massives furent en réalité tentées par Gbagbo, au grand jour : en déchirant à la télévision des procès-verbaux de la CEI et en en braquant les commissaires pour la paralyser à dessein, en faisant retrancher du décompte des votes sept régions électorales, c’est bel et bien le FPI de Laurent Gbagbo qui a décidé de tordre le cou à une élection démocratique dont le premier tour, qui lui était déjà défavorable, semblait pourtant lui agréer en raison de son espoir de voir le thème ivoiritaire fédérer les voix des candidats Bédié et Gbagbo. Funeste erreur ! Mûri par dix années d’une imposture sans nom, l’électorat ivoirien a dévolu sa confiance au candidat de l’alliance du RHDP. Il faudra simplement qu’on s’habitue à la reconnaissance de ce fait objectif de l’histoire récente de Côte d’Ivoire.

L’argument d’une rupture de la France en matière de sécurité avec la Côte d’Ivoire est amnésique. Survie procède ici par cercle vicieux : on condamne l’insécurité qu’on attribue aux Forces républicaines de Côte d’Ivoire, mais en même temps, on condamne l’effort des autorités ivoiriennes de former les Forces républicaines de Côte d’Ivoire afin qu’elles assument exemplairement leurs missions régaliennes.  Comment comprendre ce jeu sibyllin ? Survie veut-elle réellement que l’insécurité prenne fin en Côte d’Ivoire ou veut-elle en prendre prétexte pour fragiliser le rayonnement diplomatique incontestable du gouvernement ivoirien actuel ? N’est-ce pas pour améliorer les prestations de l’armée ivoirienne que le gouvernement légitime de Côte d’Ivoire a requis l’expertise française ? Tout ce que la France fait en matière militaire est-il automatiquement mauvais ?  Il va falloir que nos amis parisiens se calment. La Françafrique doit mourir, certes. Mais la France n’a aucune bonne raison de tourner le dos aux Etats Africains et vice-versa. D’ailleurs, aucun régime ivoirien n’a jamais requis une telle rupture. Laurent Gbagbo, que certaines nébuleuses de l’anticolonialisme dogmatique s’acharnent à présenter comme le parangon de la résistance anti-impérialiste en Côte d’Ivoire a régulièrement fait appel au parapluie sécuritaire français quand son régime était menacé. Dès 2000, c’est la France socialiste de Lionel Jospin[2] qui s’empresse de reconnaître la victoire du camarade de l’Internationale Gbagbo, lors d’une élection pourtant étriquée, mensongère et honteusement réservée aux défenseurs de la doctrine ivoiritaire. En 2002, c’est cette même France, sous Chirac, qui fait jouer à minima les accords de défense ivoiro-français, en assurant aux forces gouvernementales un soutien logistique contre l’assaut de la rébellion du MPCI, qui est ainsi de fait cantonnée au Nord du pays. En 2003, c’est encore la France, avec l’accord de Gbagbo comme des autres protagonistes de la crise ivoirienne, qui organise les négociations de Linas-Marcoussis. C’est elle qui donne à l’ONU, à travers la Licorne, la dissuasion nécessaire pour éviter le bain de sang auquel Laurent Gbagbo conduisait gravement son peuple. A la doctrine toute jospinienne du « ni indifférence, ni ingérence », n’est-il pas heureux que la France sous Sarkozy ait au moins compris, avec l’approbation de la gauche de gouvernement,  que sans sa prise de responsabilité dans le cadre juridique onusien, elle s’exposait en Côte d’Ivoire, au même procès en abandon qu’elle subit encore à propos du génocide rwandais en 1993-1994 ?

 

On peut comprendre en définitive, avec l’angle inespéré de cristallisation qu’ offre l’actualité sur la Côte d’Ivoire, que de nombreuses Organisations non-gouvernementales dévouées à l’Afrique, parfois en panne d’inspiration, ou craignant de descendre dans l’estime des hordes haineuses qui n’entendent par démocratie que le maintien ou l’accès d’un des leurs au pouvoir,  se précipitent sur les sujets qui attirent et attisent, voire focalisent les passions. Par temps de curée, il est très difficile de rester sage. L’intérêt médiatique, socioéconomique et politique de cet agglutinement médiatique sur la Côte d’Ivoire est dès lors évident. D’une part, échauffés par la forte probabilité d’une longue condamnation du principal responsable[3] des 3000 morts de la crise postélectorale ivoirienne de 2010-2011 à La Haye, les nébuleuses xénophobes, criminelles et assoiffées de vengeance de la galaxie « patriotique » du FPI sont en branle à travers l’Europe. Les ONG portées sur l’actualité africaine peuvent y voir une aubaine pour se faire aimer des foules excitées par la haine déraisonnée de la France, cet aliment de l’anticolonialisme dogmatique que nous voulons suppléer par l’anticolonialisme critique, c’est-à-dire la priorité de la civilisation démocratique sur les rivalités politico-idéologiques en Afrique. D’autre part, il y a bien sûr l’ouest endolori de la Côte d’Ivoire, où les seules victimes que le FPI et ses nébuleuses de propagande xénophobe pleurent, ce sont celles qui résultent, hélas, des représailles maladroites de populations harcelées depuis des années par les miliciens pro-Gbagbo. Comme si les « allogènes de l’ouest » qu’on tue délibérément depuis des décennies n’étaient pas des hommes égaux en droits et devoirs aux « autochtones de l’ouest » qui les vouent à l’exclusion citoyenne. Qui défendra donc ces dioula, ces mossi, ces baoulé, ces burkinabé, que l’on sabre dans l’ouest ivoirien depuis belle lurette, si seules les victimes de leurs actes de vengeance méritent justice ? La Côte d’Ivoire s’en relèvera, malgré tous les vols de charognards. En attendant, disons-le tout net et c’est heureux : François Hollande ne rompra pas avec la Côte d’Ivoire et il a parfaitement raison. Le reste n’est que propagande mensongère et déni de démocratie.

La lutte civique menée par Alassane Ouattara[4] depuis le milieu des années 90, celle menée par Guillaume Soro[5] avec l’entrée en rébellion des Ivoiriens du MPCI contre le régime de Laurent Gbagbo en 2002, renvoient fondamentalement au nœud principal de la crise politique ivoirienne[6] : la question de la citoyenneté, aggravée par celles du foncier rural et des inégalités socioéconomiques produites par la longue crise venue de la détérioration des termes des échanges commerciaux entre la Côte d’Ivoire et le reste du monde dans les années 80. C’est parce qu’ils étaient menacés d’exclusion définitive de leur propre pays, menacés de mort et livrés de façon abjecte à la malemort au quotidien que ces leaders politiques ont soulevé une adhésion populaire à leurs insurrections civique  et militaire. La conquête du pouvoir par le RHDP aurait pu se faire sans effusion de sang si Laurent Gbagbo, dans une ultime et bien tragique roublardise, n’avait voulu faire à tous ses adversaires, le coup tordu qu’il a infligé à son acolyte d’un temps de xénophobie bien récent, le regretté Général Guéi. Mais, quelques jours avant de subir le cynisme de Laurent Gbagbo, le général dépité avait prédit que ce boulanger de Gbagbo finirait bien, un jour, par avoir sa farine lui ressortant par le nez. Le 11 avril 2011, on a pu mesurer l’exactitude de la prophétie du défunt. Il est temps que tous les excités s’en imprègnent…

 

 

Paris, le 28 juillet 2012.



[1] Voir ce billet sur le site Survie.org du 25 juillet 2012

[2] Le livre de Thomas Hoffnung, La crise ivoirienne : de Félix Houphouët-Boigny à la chute de Laurent Gbagbo, Paris, La Découverte, 2011, montre bien la continuité de la coopération française avec le prétendu Lumumba ivoirien…

[3] J’ai largement établi de qui il s’agissait dans mon article prémonitoire, « La responsabilité illimitée de Laurent Gbagbo dans la tragédie ivoirienne », du 5 avril 2011, publié sur www.afrik.com/article22532.

[4] Lire impérativement Cissé Ibrahima Bacongo, Alassane Dramane Ouattara : une vie singulière, CEDA, Abidjan, 2007

[5] Guillaume Soro, Pourquoi je suis devenu un rebelle, Paris, Hachette Littératures, 2005.

 

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20 juillet 2012 5 20 /07 /juillet /2012 02:28

Pendant-le-Discours-du-President-Soro--le-7-juillet-a-Par.jpgRéflexion sur les scandales universitaires de l’ethnicisme camerounais.

 

Franklin Nyamsi

Agrégé de philosophie

Paris, France

 

La publication récente d’une lettre de Monseigneur Tonye Bakot, Archevêque de Yaoundé et Grand Chancelier de l’Université catholique d’Afrique centrale replace au cœur du débat l’une des épines dorsales de la crise du vivre-ensemble au Cameroun : la question ethniciste. En celle-ci, j’ai vu depuis belle lurette l’une des sources vives du ravitaillement quotidien de l’obscurantisme et du dogmatisme à la camerounaise. Quelques polémiques désormais célèbres, m’ont du reste, en ces matières, opposé ces derniers mois aux prétentions des Mono Ndjana, Mouangué Kobila, Shanda Tonmé, entre autres, à nous priver du fond du débat sur l’ethnicisme. Privés de citoyenneté par 60 ans de mascarades électorales et de bricolages politiciens, livrés à la misère rampante par 50 ans d’indépendance gérée par une élite anti-nationale, privés d’éducation, de santé et d’avenir par deux régimes violents et ivres de mensonges, les Camerounais se sont repliés dans leurs bantoustans ethniques, espérant y trouver l’ultime barrage contre la malemort et l’insignifiance sans vergogne qui les étreignent. A la misère matérielle, l’empire ubuesque de la corruption d’Etat dans les mœurs collectives a ajouté les affres d’une misère morale et intellectuelle qui désormais, s’attaque aux fondements même de la spiritualité de la personne humaine, telle que la proclament les textes les plus généreux du christianisme. Incapable de construire un paradigme d’universalité exemplaire pour la communauté nationale, voici que les universités elles-mêmes s’agenouillent devant le veau d’or du repli ethniciste. Lorsque l’université d’un pays ne pense plus l’universel, n’est-ce pas une saison de machettes qu’on prépare ? Lorsque l’Eglise, cette vocation à la communion intérieure des personnes morales, se sent prisonnière des ornières de l’ethnie, n’est-ce pas l’enfer même qui nous sourit ? N’est-ce pas ce que révèle le désarroi profond de la lettre sortie de la plume de l’Archevêque de la capitale à l’adresse d’un de ses administrés ?

J’aimerais cependant aller plus loin que les seuls cris d’orfraie qu’on entend pousser çà et là dans la plaine de l’opinion nationale et internationale camerounaise. Contrairement à la vulgate émotionnelle qui se répand dans les ondes de la médiasphère, je soutiens que paradoxalement, Monseigneur Tonye Bakot ne fait que mettre en application les principes énoncés dans les revendications ethnicistes des professeurs Kobila, Shanda, voire même dans la théorie de la « justice ethnique » élaborée par le Dr. Ernest Mbonda, professeur de philosophie à l’Université catholique de Yaoundé. Ironie du sort. Comment reprocher à Monseigneur Bakot de vouloir rétablir les quotas qu’on voudrait faire respecter par le régime impénitent de Paul Biya ? Je voudrais donc, dans la présente tribune, rappeler d’abord en quoi les principes des revendications ethnicistes renvoient à la continuation abusive de la propagande mensongère dite de « l’équilibre régional » ; ensuite, j’aimerais montrer que Monseigneur Bakot, comme tous les doctrinaires de l’équilibre régional « amélioré » par la surenchère à la majorité ou à la minorité ethnique, ou sous les concepts de justice ethnique, se trompe profondément de projet collectif pour le Cameroun ; enfin, j’insisterai de nouveau sur la seule voie de succès qui s’offre au peuple camerounais, à savoir la construction d’une nation démocratique, pluraliste, solidaire, écologique et prospère, où la question ethniciste sera liquidée par la réalisation acharnée et déterminée de l’Etat-national. C’est le projet upéciste qui est l’humanisme camerounais par excellence.

 

 

Une analyse du courrier du 12 juin, adressé par Mgr Bakot au Révérend Père Martin Briba sous le n° de référence VTB/06/12/106/2263/een, montre d’emblée qu’il s’agit de la poursuite d’une tâche que l’institution lui aurait collectivement confiée, à savoir « se pencher sur les statistiques des étudiants et des enseignants de la faculté de sciences sociales et de gestion », lesquels travaux se seraient du reste poursuivis «  du 07 au 09/06/12 ». Ainsi, la question « statistique » est loin d’être une affaire taboue à l’Université catholique d’Afrique centrale, puisqu’en moins d’une année,  entre 2011 et 2012, pas moins d’une demi-dizaine de réunions l’ont mise à l’ordre du jour. Mais, par quel extraordinaire phénomène de cristallisation les statistiques des étudiants et des enseignants, fait banal de monitoring éducatif, ont retenu comme unique critère de classification l’appartenance ethnoculturelle des concernés ? Pourquoi n’avoir pas, par exemple, pris en compte les critères intellectuels, économiques, géographiques, les choix d’orientation, ou tout simplement le déterminisme fluctuant du hasard ?

 Il y a dans le courrier de Mgr Bakot, omission absolue de cette précaution épistémologique élémentaire en matière de statistiques appliquées au recrutement universitaire. Pourtant, je suis loin d’être surpris par cette omission. C’est un effet de la normalité ambiante au Cameroun de Paul Biya. Elle révèle le paradigme qui gouverne la moralité politique là-bas. Lequel ? C’est la notion qui veut que la citoyenneté commence chez nous par l’appartenance ethnique et que par conséquent, l’individu doive être a priori intégré dans la nation à partir de cette grille primaire. On connait le poids de plus en plus massif de la fameuse question : « tu es d’où ? » au Cameroun d’aujourd’hui. Que de Camerounais vous diront aujourd’hui encore : « je suis d’abord de mon ethnie avant d’être du Cameroun » ? N’est-ce pas que Shanda se définit d’abord comme Bamiléké, tandis que Kobila se définit d’abord comme Duala ? Combien d’entre-nous avons encore la lucidité de nous considérer simplement d’abord comme des êtres humains avant de nous attribuer comme des hérédités éternelles, les déterminismes de nos héritages culturels ? C’est dans la défense de la citoyenneté ethnique que Mgr Bakot – qui n’en est pas à son premier mouvement d’humeur ethniciste-  puise son référentiel aveugle. Largement revendiquée par les Shanda et Mouangué Kobila, mais aussi par le philosophe Ernest Mbonda, la citoyenneté ethnique est le refus du plus grand mouvement de transcendance au Cameroun, ce vouloir-vivre ensemble impulsé par le projet national upéciste des années 50 qui s’engageait à fonder le pays sur les trois bases de son triptyque : la souveraineté démocratique et citoyenne, l’unité nationale, l’élévation socioéconomique et culturelle de tous.

Sans s’en rendre explicitement compte, la citoyenneté ethnique, c’est l’idéologie différentialiste et primitiviste nourrie par l’administration coloniale française au Cameroun d’une part, par les réflexes ethnocentristes propres aux groupes socioculturels humains en général, mais aussi par l’échec du projet national à répondre aux aspirations légitimes des peuples africains, d’autre part. Ce paradigme, dis-je, c’est le mythe éculé de l’équilibre régional, cette fausse bonne idée qui veut que la justice politique au Cameroun procède essentiellement d’une distribution équitable des richesses et positions sociopolitiques entre les deux cent cinquante groupes ethniques qui composent le pays, et que certains ont cru bon de compartimenter en cinq grands ensembles géostratégiques clos : le grand Nord, le grand Centre-Sud-Est, Le grand Ouest, le pays Sawa, et le Cameroun anglophone. Mgr Bakot veut justement rétablir un équilibre ethnique là où il croit percevoir objectivement un déséquilibre ethnique. Qui, des grands défenseurs d’une meilleure application de l’équilibre régional pourra légitimement le lui reprocher ? Deux hypothèses absurdes s’imposent dès lors, dans le réduit mental étriqué de l’équilibre régional, bien entendu : ou bien on présuppose que les Bamiléké sont majoritaires dans la démographie du pays, et dans ce cas il serait normal que Mgr Bakot entérine leur présence majoritaire dans les effectifs de l’Université Catholique ; ou bien on doute de cette présupposée majorité démographique des Bamiléké, et alors, Mgr. Bakot serait fondé à rétablir une péréquation des statistiques ethniques dans cette université. Mais qui ne voit pas que dans les deux cas, le réductionnisme ethniciste du problème politique national tournerait toujours à plein régime ? N’est-ce pas Mgr. Bakot qui écrit :

« A valeur égale sur le plan intellectuel, il faudrait penser aussi à recruter des enseignants venant d’autres régions, et si possible, respecter les quotas de telle manière que l’Ouest ne soit plus majoritaire en enseignants associés ni en enseignants permanents » ?

On peut seulement se demander comment un prélat de ce rang ne voit pas qu’il fout ainsi le doigt dans un bien infernal engrenage. Car si l’on doit procéder ainsi pour les enseignants de l’Université catholique de Yaoundé, comment procéder ainsi pour le recrutement des étudiants dans une université privée comme celle-là,  dont la scolarité individuelle coûte près d’un million de francs cfa par an aux familles, sans compter les frais de logement, de sustentation, de santé, de transport, de documentation, etc  ? Comment faire de l’équilibre ethnique entre les enseignants si au recrutement, seuls finalement sont scolarisés, ceux qui peuvent bourse délier pour une si onéreuse formation ? Singulière imprudence, Monseigneur. Les voies du Cameroun de demain vous restent décidément impénétrables.

On le sait, en soixante ans de désillusions. L’équilibre régional n’a pas été réalisé, parce qu’il est foncièrement irréalisable au regard de la distribution et de la dynamique des mixités ethniques en cours. Les ethnies ne sauraient être fossilisées, elles ont une histoire. L’Etat national, après l’Etat colonial, devait leur en donner une nouvelle, dans le cadre d’une vision cosmopolitique de l’intégration africaine. Hélas, l’Etat postcolonial a zappé cette orientation sublime et a aggravé les abîmes du repli identitaire.

On le sait, en soixante ans de dépits. L’équilibre régional a été exploité par les régimes Ahidjo et Biya pour constituer, chacun à son compte des Réseaux Oligarchiques Centraux, dont le cœur appartenait à la contrée du président, la périphérie étant assurée par des comptoirs d’oligarques de toutes les ethnies où des opportunistes efficaces étaient cooptables.

On le sait. La revendication par les élites du Nord de faveurs exclusives pour leurs cadets, comme la revendication par certaines élites Sawa d’un statut de citoyens péagistes éternels de la République, ou encore la revendication par certaines élites Bamiléké du droit à la sur-représentation politique en raison d’une prétendue majorité démographique, tout comme la revendication par certaines élites Béti du droit de préemption naturelle sur la magistrature suprême du Cameroun, renvoient uniformément à la même cécité : celle qui croit qu’on peut faire régner la justice au Cameroun en appliquant une bonne politique de quotas entre les ethnies.

La politique de l’équilibre régional doit résolument être derrière-nous, ou alors, nous lui paierons une terrible dîme de sang, de larmes et de sueurs. Mais comment, pourtant,  Mgr Bakot peut-il penser autrement, si un professeur de philosophie de sa propre université, le Dr. Ernest-Marie Mbonda, sans doute obnubilé par sa prétendue citoyenneté ethnique primordiale de Bamiléké, croit avoir trouvé la panacée au problème national camerounais quand il écrit dans son livre :

« Aux revendications identitaires, il est devenu dès lors inefficace ou en tout cas insuffisant de répondre par les simples appels à l’oubli de soi, au nom de la mystique de l’unité nationale. Ce que suggère en premier lieu la notion de « justice ethnique », c’est une voie de sortie de l’ethnicité de la « clandestinité » dans laquelle elle a été longtemps tenue, donnant lieu, sous couvert des idéologies insidieuses de l’unité et de l’intégration nationales, à la manipulation clientéliste. On propose ici un plaidoyer en faveur d’une certaine institutionnalisation de l’ethnicité, qui viendrait se substituer à sa redoutable manipulation coloniale et postcoloniale. »[1]

Le propos ci-dessus est inapplicable, comme nous l’allons montrer, au cas du Cameroun et par extension, ne saurait servir de paradigme pertinent à la modernisation politique de l’Afrique. D’abord, Mbonda attribue l’épithète de « mystique » à la quête de l’unité nationale au Cameroun ? Mbonda confond sans coup férir l’instrumentalisation de l’unité nationale par les dictatures postocoloniales avec l’usage qu’en firent les combattants de la liberté et de la dignité des Africains. Je lui répondrai donc volontiers que pour Um Nyobè, Ouandié, Moumié, Ossendé Afana, l’unité nationale n’était pas une mystique, mais un combat historique et tragique pour l’émergence d’une dignité humaine partagée par toutes les populations colonisées du Cameroun. Ensuite, Mbonda estime que l’ethnicité a été tenue en clandestinité ? Il confond l’attitude des régimes héritiers de l’ordre primitiviste et différentialiste du colon, avec celle des forces civiques africaines qui, dans le cas du Cameroun par exemple, se réglaient sur la pensée suivante de l’UPC du Mpodol Ruben Um Nyobè :

« Le tribalisme est l’un des champs les plus fertiles des oppositions africaines. Nous ne sommes pas des « détribalisateurs » comme d’aucuns le prétendent. Nous reconnaissons la valeur historique des ethnies de notre peuple, c’est la source même d’où jaillira la modernisation de la culture nationale. Mais nous n’avons pas le droit de nous servir de l’existence des ethnies comme moyen de luttes politiques ou de conflit de personne. Or à quoi assistons-nous ? Nous assistons précisément à l’utilisation du tribalisme et du régionalisme comme moyen de pression politique. »[2]

Bien comprendre le mot du Mpodol qui précède, c’est saisir, contre l’institutionnalisation des ethnies que revendiquent plus ou moins explicitement avec des originalités certes variées, Shanda, Mouangué Kobila, Mbonda et bien sûr Paul Biya et Mgr Bakot, l’essence de l’intention politique de l’upécisme. Quelle est-elle ? L’upécisme c’est la vision d’un Etat national basé sur un humanisme africain radical. Um Nyobè la comprime dans l’expression « valeur historique des ethnies ». C’est dans l’histoire que l’ethnie apparaît, non dans un ciel des Idées archétypiques. Elle est donc davantage une pâte à modeler qu’un emblème a priori consacré. On modèle une pâte pour en tirer le meilleur, ou alors on n’est qu’un bousilleur. Or, en cherchant bien dans l’expression culturelle de nos ethnies, nous pouvons rencontrer l’idée universelle de l’homme qui bâtira le Cameroun et l’Afrique. C’est la vision upéciste que certains s’empressent injustement d’enterrer avec la mystique des bonimenteries rdpcistes de « l’unité nationale ».

La vision upéciste signifie que le fait humain est supérieur au fait ethnique, qu’une personne est d’abord et surtout humaine avant n’importe quelle autre détermination. Um n’importe pas cette idée de l’Occident. Elle fait partie des possibles de la pensée africaine elle-même. On trouve, dans les terroirs camerounais d’alors, des idées de l’humain qui ne se réduisent pas au tribal ou à l’ethnique, qui échappent hélas aux ornières de nos philosophes du bantoustan. Le modèle politique upéciste fait de l’ethnie une création, une construction, une variable d’étape de l’expression humaine. Il s’agit d’une mise en valeur de la grandeur que confère la vie symbolique de l’humain. Non point que l’ethnie doive être dépassée pour accomplir l’Etat-Nation. L’humain est plus ancien que l’ethnie. Il doit aussi pouvoir lui survivre. Dans tous les cas, l’humain importe plus que tout. Il est la pierre de touche des grandes civilisations. Il s’agit donc, chez Um et ses compagnons de l’UPC, de produire un Etat qui élimine toutes les formes d’aliénation favorisée par l’historicité ethnique elle-même. Le statut des femmes, le statut des enfants en héritage, le statut régalien des chefs traditionnels abusifs, la gestion des terres et du patrimoine, la modernisation du système éducatif, la construction d’une citoyenneté égalitaire devaient passer non pas par l’institutionnalisation de chacun des 250 groupes ethniques du Cameroun, mais par la critique historique, par la transformation matérielle et théorique des pratiques régnantes au nom d’une idée de l’homme qui transcende toutes les appartenances historiques sans les nier pour autant.

Il s’agit donc d’ores et déjà de reprendre en main, le projet national camerounais. Dans la république upéciste que nous espérons, celle pour laquelle la marche de notre peuple commença il y a plus d’un demi-siècle, voici comment peuvent se résoudre les scandales ethnicistes des universités camerounaises : par une révolution de la méthode, qui privilégierait d’emblée, contre les arguties des coteries ethnicistes qui campent et se cramponnent arrogamment sur des pans entiers de nos universités, l’exigence révolutionnaire d’un enseignement supérieur de masse, mobilisant les meilleures ressources du pays à l’éducation nationale et à la formation exemplaire de tous les enfants du pays en capacité d’apprendre et d’entreprendre.

Dans le Cameroun pour lequel j’ai pris langue avec le destin, les Universités privées seront contraintes de pratiquer des taux de scolarités compatibles avec le niveau de vie moyen des populations, et pourront d’ailleurs sous des conditions équitables, bénéficier de subventions publiques qui rendront superflues les statistiques ethniques honteusement proférées sous nos yeux ahuris dans les temples du savoir. Dans ce Cameroun qui vient, l’on aura résolument choisi le projet national contre l’équilibre régional. C’est le seul choix qui nous appelle, Camerounaises et Camerounais. Et seul ce choix nous éloignera durablement des saisons de machettes que nous redoutons à bon droit.

 

 

Paris, le 20 juillet 2012.

 

 

 

 

 



[1] Ernest-Marie Mbonda, « La justice ethnique comme fondement de la paix dans les sociétés pluriethniques. Le cas de l’Afrique. »

[2] Ruben Um Nyobè, Lettre à André-Marie Mbida, écrite sous maquis le 13 juillet 1957.

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8 juillet 2012 7 08 /07 /juillet /2012 14:38

 

Rencontre avec  S.E.   Guillaume Soro, Président de l’Assemblée Nationale Ivoirienne

 

Rencontre-avec-S.E.-Guillaume-Soro-001.jpgFranklin Nyamsi

Agrégé de philosophie

Paris, France.

 

Il y a dans l’épure d’une génération, des figures que le destin croise pour produire l’effet maximum de sa générosité. L’Afrique d’aujourd’hui et de demain, dans le brassage de ses peuples et de ses élites, redevient ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une terre de grandes rencontres, d’échanges et de partages permettant l’émergence de grandes civilisations, construites dans le creuset de l’intelligence et du dialogue, dans la perspective de convergences porteuses de synergies utiles à la cause des causes de notre temps : la démocratie. Tels sont les sentiments et opinions mêlés qui résultent de mes retrouvailles parisiennes avec une grande figure de la jeunesse politique africaine, probablement le plus jeune président de l’Assemblée Nationale du continent noir, S.E. Guillaume Kigbafori Soro .  Quel sens donner à cette rencontre ? Par les temps de grande suspicion et de grande confusion qui courent, il m’importe de dire ici l’interrogation centrale qui m’a porté à reprendre un dialogue interrompu en 1995 avec  le camarade syndicaliste d’alors, Guillaume Soro, que j’ai retrouvé hier, drapé de l’onction solennelle de son pays. Voici ma question directrice : comment formuler une relation de la science et de la politique africaines qui puisse se traduire en révolutions et/ou réformes institutionnelles nécessaires à la victoire des Africains contre la misère, l’ignorance, la violence et l’absence de vision d’avenir ? Trois hypothèses s’offrent ici à l’analyse : la première consisterait à s’enfermer dans une vision idéologique close de la réalité, par exemple celle qu’offre l’anticolonialisme dogmatique. Est-elle la meilleure ? J’argumenterai pour la négative. La  deuxième hypothèse consisterait à s’engager dans un pragmatisme échevelé, qui consisterait à prendre au tout venant, ce qui s’offre au bonheur la chance, dans un melting pot d’initiatives politiques qui seraient supposées, par les hasards de l’alchimie, aboutir à une heureuse issue pour la démocratisation effective de notre continent. Je répondrai aussi à cette seconde initiative par la négative. La troisième voie consisterait à être ouvert au partage d’expériences et de points de vue sur l’Afrique contemporaine, afin de féconder notre science du politique par la mise en place d’un dialogue suivi entre acteurs et théoriciens, à la fois pour produire une politique raisonnable et une politique rationnelle pour tous les Africains. Je montrerai dans la présente tribune que c’est cette troisième hypothèse qui préside au dialogue que j’ai noué le 7 juillet à Paris avec le dauphin constitutionnel de la République de Côte d’Ivoire. Cette voie, loin d’être celle de la facilité, me paraît comporter les exigences de rigueur et d’exemplarité qui peuvent créer une civilité politique africaine de grande envergure.

 

Le président Soro parle 001

 

Qu’il me plaise ici de rappeler que je connais le président Guillaume Soro depuis nos années communes sur les bancs de l’Université Nationale de Côte d’Ivoire, lui en maîtrise d’anglais et moi en maîtrise de philosophie, deux départements qui se jouxtaient alors sur la fac de Cocody, dans la période allant de 1990 à 1996. Membre du syndicat des étudiants parlementaires Camerounais exilés en Afrique après l’exclusion de plus d’une centaine d’entre eux des universités camerounaises par un tyrannique Paul Biya bien assisté alors par un certain ministre Titus Edzoa, j’eus, aux côtés de mes camarades Fanon Ngomo, Néné Fadimatou Winnie, Patrick Njomo et bien d’autres encore, l’occasion de rencontrer et de partager des idées avec le secrétaire général de la FESCI d’alors, le « Che » Soro Guillaume, encore surnommé Bogota. En ces temps de grande mode gauchiste, nous avions des surnoms bien marqués, puisque j’avais adopté celui de Castro Raùl, par exemple.  La Guerre Froide était récente, et le clivage droite/gauche était encore sans ambages. Depuis lors, on a autant renoncé, en Côte d’Ivoire comme ailleurs dans le monde, à la vision binaire qui opposait sans concession socialisme et libéralisme. L’ambiance du monde tel qu’il va oscille désormais entre la social-démocratie et l’ultralibéralisme. Depuis les années 90, le Camarade Soro s’est mué en homme politique redoutable et redouté, en fin négociateur, en courageux rebelle, en poids lourd de la politique ivoirienne : chef de la rébellion du MPCI, il s’est retrouvé Secrétaire Général des Forces Nouvelles, puis ministre  d’Etat chargé de la Communication, Premier Ministre et  Ministre de la Défense, et maintenant Président de l’Assemblée Nationale de Côte d’Ivoire à l’issue des élections législatives 2012.

J’ai pour ma part continué d’appartenir à la nébuleuse exilée des intellectuels- opposants au tyran Paul Biya ; j’ai pris position dans le vieux parti nationaliste camerounais l’UPC, et ai prospéré dans la sphère de la connaissance scientifique en poursuivant jusqu’au bout mes études de philosophie commencées autrefois au Cameroun, ensuite de quoi je poursuis une carrière de fonctionnaire enseignant en France. Mais, malgré la différence essentielle de nos parcours, je suis certain que le politique Guillaume Soro et le philosophe engagé que je suis, ont pris acte de la facture nouvelle du monde politique actuel. On comprendra donc que le Guillaume Soro président de l’Assemblée Nationale que j’ai retrouvé hier à Paris ne soit pas exactement le Bogota ou le Che des années 90, tout comme les ferveurs gauchistes, un peu naïves, de ma propre jeunesse militante ne sont plus l’angle d’approche que j’ai aujourd’hui de la réalité politique de notre temps. Elle est plus complexe, plus nuancée, polymorphe, irréductible aux schémas simplistes de la pensée binaire. Elle suppose chez les cadres politiques de notre génération, une capacité d’adaptation sans mimétisme, de compromis sans compromission, de résistance en perspective de nécessaires négociations ultimes.  D’où ma récusation de l’attitude de ces anticolonialistes dogmatiques de la gouaille patriotique africaine qui ont renoncé à apprendre parce qu’ils ont renoncé à agir réellement pour les changements essentiels aux sociétés africaines contemporaines.

Mais je ne cède pas non plus à la tentation de croire que le progrès de l’Afrique qui vient dépendra de la confusion, voire de la mixture fébrile des genres politiques. Les peuples ont leur destin, les hommes politiques qui les dirigent aussi. Le style, c’est l’homme même, disait Buffon. Je n’ai pas besoin d’approuver ou de désapprouver le parcours politique de Guillaume Soro, mais par devoir d’intelligence politique et par exigence d’objectivité, j’ai lu, comme ceux que le sujet intéresse, le livre de référence de Guillaume Soro, Pourquoi je suis devenu rebelle. Et dans ce livre, il y a cet extrait singulier, que je voudrais partager avec mes lecteurs du jour. Confronté au déni de démocratie des élections présidentielles ivoiriennes de 2000 confisquées par le duo Gbagbo-Guéi, mais aussi au terrible déni d’humanité des tueries d’octobre 2000 contre les civils réclamant la démocratie contre ce duo,  Guillaume Soro écrit :

« Un dicton nous dit que « Celui qui ne sait pas est un imbécile, celui qui sait et qui se tait est un criminel. » Moi, j’ai décidé de réagir. Suivant le principe admis par les Nations Unies, j’ai décidé que l’heure était malheureusement venue de programmer une indispensable insurrection. »[1]

Quand on vient d’un pays où deux régimes despotiques et criminels se sont succédé depuis 1960 ; où près de la moitié de la population vit en deçà du seuil de pauvreté ; d’un pays où des hommes, des femmes, des enfants ont été régulièrement assassinés par la soldatesque au pouvoir ; d’un pays où aucune élection démocratique n’a été organisée depuis 1960 ; où aucune concession décisive aux revendications légitimes des populations n’a été faite par le pouvoir assis sur la sueur, les larmes, le sang et l’honneur des citoyens ; quand on vient du Cameroun de Paul Biya Bi Mvondo, l’assassin impuni de mon ami et camarade Jacques Tiwa et de bien d’autres en 2008,  dis-je, on ne peut que comprendre les tréfonds d’où jaillit la colère du rebelle Guillaume Soro. Evidemment, ceci ne préjuge pas de la nécessité de procéder exactement comme lui pour mettre fin à la satrapie de Paul Biya et Cie au Cameroun. Mais, l’exemple de Soro indique aux dictateurs africains qui en douteraient encore, que comme Ben Ali, Gbagbo ou Kadhafi, nul homme de pouvoir n’est inamovible. La trajectoire de Guillaume Soro, quarantenaire comme beaucoup de Camerounais de ma génération, nous rappelle seulement que l’avenir, d’une façon ou d’une autre, appartient à ceux d’entre nous qui se lèveront tôt, qui entreprendront avec intelligence, courage et persévérance, chacun bien sûr à sa façon et aux côtés des siens, l’émergence de la république démocratique du Cameroun. Nous ne pourrons, manifestement, faire l’économie d’une insurrection citoyenne originale dans le pays du Mpodol Ruben Um Nyobè. Elle s’avère nécessaire comme le remède au malade, ou l’eau à la plante.

D’où ma réponse par la troisième hypothèse que j’esquissais au début de cette chronique. Il me parait incontournable que nous aurons à faire l’Afrique avec les régimes et républiques africains réels, au lieu de nous gargariser d’une pureté idéale mais fictive. Pourtant, descendant dans l’arène, voire le cambouis des Dialogue-avec-Guillaume-Soro-7-juillet-2012-001.jpgsituations concrètes, nous n’oublierons surtout pas d’incarner notre idéal d’humanité pas à pas, avec acharnement.  En effet, comme le disait si bien  l’Honorable président Guillaume Soro s’adressant hier à la communauté africaine en l’ambassade ivoirienne de Paris le samedi 7 juillet 2012, ce sera toujours en tenant chacun, fermement son cap. Notre cap, mon cap pour le Cameroun, c’est d’œuvrer en bonne intelligence prioritaire avec les régimes démocratiques du monde pour élever le niveau de vie des populations du Cameroun, leur assurer l’accès à la culture critique, leur garantir l’accès à leurs droits sociaux, économiques, et politique, dans un environnement moderne qui fera honneur aux sacrifices légitimes des pères fondateurs de l’espérance camerounaise, cet humanisme exemplaire qui se nomme upécisme.

 

 

 

Le dialogue noué avec cette figure politique incontournable dans la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui et qui sait, peut-être aussi de demain ou d’après-demain, répond de cette urgence pour notre intelligence politique de se nourrir modestement de l’écoute et de l’observation quotidiennes des grands acteurs de notre modernité africaine, afin de féconder notre science du politique et notre pratique politique par la mise en place d’un dialogue suivi entre acteurs et théoriciens, mais aussi théoriciens-acteurs, à la fois pour produire une politique raisonnable et une politique rationnelle pour tous les Africains. Politique raisonnable, pour désigner la nécessaire œuvre de création de Nations et Inter-Nations africaines émergentes par la mise en commun du désir de vivre-ensemble qui signe les œuvres durables. Politique rationnelle, pour désigner la saine appréciation des réalités du moment, les nécessaires convergences pour la transformation harmonieuse de nos pays par la science et la technique, et de notre politique africaine par des institutions garantes d’une objectivité recueillant l’éternelle rosée de l’Universel. J’en suis convaincu, une telle ambition constructive vaut la peine d’être vécue et poursuivie avec bonne conscience et bonne volonté, envers et contre tous les obstacles possibles. Elle est l’axe de la cosmopolitique africaine de nos espérances. Affaire à suivre, donc…

 

 

Paris, le 7 juillet 2012.

 



[1] Guillaume Soro, Pourquoi je suis devenu rebelle : la Côte d’ivoire au bord du gouffre, Paris, Hachette, 2005, p.20

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