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3 décembre 2011 6 03 /12 /décembre /2011 22:15

 

Franklin Nyamsi

Professeur Agrégé de philosophie.

Université de Rouen, France.


Onze ans après mon dernier long séjour dans ce pays,  c’est avec profonde et vive émotion que j’ai renoué le lundi 28 novembre 2011 au soir avec la terre ivoirienne  où m’attendait le représentant officiel du ministre ivoirien de Culture. L’ambiance de l’aéroport Félix Houphouët-Boigny de Port-Bouët m’est naturelle. Le calme et la politesse des fonctionnaires de douanes, de police, des agents de santé et des militaires qui y travaillent aussi. On observe du reste chez bon nombre d’agents un surcroît de réserve sans doute dû aux dernières épreuves traversées par le pays. Il n’y avait pourtant rien de routinier - pour l’intellectuel engagé dans la défense de la démocratie ivoirienne que je suis - à retrouver vivant le pays dont j’ai revendiqué le respect de l’expression souveraine et du choix des dirigeants dès l’annonce des résultats du second tour de l’élection présidentielle par la CEI (Commission Electorale Indépendante) en décembre 2010.  J’étais là, au cœur d’un lieu stratégique du duel ivoiro-ivoirien. J’étais là, dans l’air chaud et lourd d’Abidjan, devant ces visages de femmes, d’hommes et d’enfants s’efforçant de reprendre langue avec le quotidien et d’affirmer l’immémoriale puissance des forces de vie. J’étais là, au cœur de cette Côte d’Ivoire qui m’adopta quand mon pays natal me rejetait, déterminé à le chérir de toutes les forces du cœur et de celles de la raison. J’étais là,  en cet espace aéroportuaire ivoirien où quelques années plus tôt, régnaient en maîtres les clameurs xénophobes et pestilentielles de la Galaxie « patriotique », horde de jeunes gens livrés par le désoeuvrement aux bassesses de la haine, de la gouaille, de l’encanaillement et de l’ensauvagement. 

Le cahier de mon retour en Côte d’Ivoire prendra un tour solennel quand je saurai qu’ au moment même où j’y atterrissais -  comme par une correspondance symbolique qu’éclairent les seules divinités des circonstances -,  un avion conduisait l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, devant des juges de la Cour Pénale Internationale de La Haye, pour y répondre des atrocités commises sous ses ordres pendant la crise postélectorale déclenchée par son refus de céder pacifiquement le pouvoir perdu par les urnes le 28 novembre 2010. Le choc émotionnel pour les partisans de l’ancien président est évident. J’en percevrai la densité en écoutant le Professeur Séry Bailly, l’un de ses anciens ministres. Certains lecteurs de la présente chronique pourraient s’attendre à ce que je la consacre donc à la description de cet étrange chassé croisé entre l’avion du fils de Mama et le mien. Je suis pourtant au regret de devoir les décevoir, car je considère ce transfert comme la suite logique des responsabilités illimitées prises par Laurent Gbagbo dans la dernière crise postélectorale ivoirienne, et je suis en outre convaincu que la jurisprudence que ce transfert instaure ne manquera pas de frapper d’autres acteurs politiques de l’impunité en Afrique, tôt ou tard. Qu’ils soient de Côte d’Ivoire, du Cameroun, du Burkina, du Tchad, du Congo, ou de quelque autre pays, les assassins impunis d’Africains auront davantage que jamais, bien du mal à se cacher. N’est-ce pas, au demeurant, une nouvelle source de crainte et de tremblement pour l’anticolonialisme dogmatique, ce déguisement idéologique de l’anti-démocratie qui fut au cœur de mon discours du 30 novembre 2011 au Colloque organisé par le Ministère de la Culture et de la Francophonie de Côte d’Ivoire ? Les assassins impunis de citoyens africains – le vieux despote Paul Biya du Cameroun en premier-  n’ont qu’à comprendre ce que j’appelais il y a quelques années « la mondialisation des destins », qui va de paire avec une inéluctable mondialisation de la justice, condition du progrès du projet cosmopolitique. Je reviendrai donc ailleurs sur la nouvelle destination de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo et des conséquences insoupçonnées de son jusqu’au-boutisme  enfiévré.

 Invité par le Professeur Yacouba Konaté, Commissaire du Colloque sur « La Renaissance Africaine et les Leçons de la Crise Ivoirienne »,  sous le haut-patronage du Ministère de la Culture et de la Francophonie dirigé par le grand écrivain Maurice Bandaman, je viens en fait de passer trois jours en Côte d’Ivoire, dans le feu du débat critique et la proximité des esprits les plus alertes de ce pays en réémergence.  Je voudrais justement consacrer les lignes qui suivent à une brève monographie subjective – c’est incontestable, mais d’une subjectivité argumentative -  de l’état de la Côte d’Ivoire, sous le scalpel des questions suivantes : Qu’ai-je senti dans Abidjan ? Qu’ai-je entendu et compris des uns et des autres de tous les camps ? Que faut-il espérer des prochains jours, mois et années de Côte d’Ivoire ?

 

Eglise Harriste d'Abobo Té, Côte d'Ivoire

I

Esthétique d’Abidjan, vitrine de la Côte d’Ivoire

Abidjan a de tout temps, depuis sa naissance, été une ville vivante, active et déployée dans toutes les originalités du commerce. Petits et grands commerçants, grands et petits immeubles, hommes et femmes d’affaires de tous acabits y trouvent un lieu de prédilection pour la création et l’accumulation de richesses. Cela n’a pas changé. On entre dans Abidjan comme dans un grand marché. Et l’on comprend pourquoi cette ville, bien que placée au cœur des convulsions les plus critiques de la crise politique ivoirienne entamée après la mort de Félix Houphouët-Boigny, est restée l’indice vivant de l’attachement des gens du pays à cette paix que conditionne et anime le commerce quotidien des gens et des choses. Le baron Charles Segondat de Montesquieu, visitant autrefois la Perse, ne s’y était pas trompé qui voyait dans le commerce en général, un agent invisible de cette paix de l’interdépendance des besoins qui catalyse toute communauté humaine. Mais, que peut-on avoir senti d’Abidjan, au-delà de sa fonction éternelle de ville commerçante appuyée sur les flancs de l’Océan Atlantique ?

Avec ses quelque quatre millions d’habitants, la métropole d’Abidjan est « le pays dans le pays », le miroir vivant de la Côte d’Ivoire métissée et brassée de tous les confins de l’intérieur. Elle est le microcosme du macrocosme national ivoirien. Passer trois jours dans Abidjan, ce n’est certes pas assez pour en découvrir toutes les pulsations intimes, mais les passer à l’écoute des gens de tous les camps, c’est compléter la carence de la brièveté du séjour par la pluralité des regards sur la réalité de ce temps. Qu’est-il donc donné à mes sens pendant ces trois jours ? Voilà ce que je voudrais restituer par une « esthétique » - théorie de la sensibilité au sens de Kant- de la ville d’Abidjan, qui serait en filigrane une approche sensible de la Côte d’Ivoire de cette fin d’année 2011.

Pour le voyageur qui arrive de l’Aéroport de Port-Bouët, il y a d’abord cette inégalable originalité de l’espace lagunaire de la métropole abidjanais, présence de l’eau dans les confins de l’urbanité locale qui rappelle la fluidité des échanges, l’intercommunicabilité des émotions d’un quartier à l’autre de la ville, mais aussi l’importance des ponts lagunaires et la centralité distributrice du quartier du Plateau d’où tout va et revient, quand Abidjan s’éveille des deux yeux ou s’endort d’un oeil. Les cinq sens du visiteur sont ensuite frappés par l’effort de salubrité des voies publiques, se poursuivant nuit et jour dans la ville par des équipes de travailleurs acharnés, et faisant des avenues et rues, des reflets visibles d’un changement politique qui n’a pas hésité à frapper un grand coup dans les esprits, en abolissant par exemple à titre pédagogique le bordel à ciel ouvert de la Rue Princesse de Yopougon. A ce renouveau de la propreté dans la ville, s’ajoute la nette présence d’agents de police et de gendarmerie dévoués à la facilitation de la circulation, alors même que les activités séculaires de ces corps furent souvent consacrées au très lucratif contrôle de pièces d’identité et des dossiers de véhicule, activités de gloire pour nos mange-mil humains d’Afrique. J’apprendrai qu’un décret du Gouvernement Ivoirien réduit à un ou deux jours dans le mois, le contrôle des papiers par la police et la gendarmerie, enjoignant à ce corps de se draper d’éthique de toute urgence, mais lui donnant aussi tout pouvoir, pendant les jours de contrôle, pour contraindre les usagers indélicats à se mettre en règle avec la Loi, sous peine de fort lourdes pénalités.

Dans cette esthétique de la propreté et de l’ordre qui ressort de mon ressenti de la ville, je ne puis manquer de signaler enfin ici l’autre chose qui aura retenu mon attention: les nombreux chantiers publics çà et là lancés dans la capitale économique ivoirienne, lui donnent une allure de monde en métamorphose. L’université de Cocody, le troisième Pont sur la Lagune Ebrié, sont entre autres chantiers, les indices vivants d’un  régime qui prend à cœur de passer aux actes et de convaincre les sceptiques par ses réalisations. On peut donc résumer notre esthétique d’Abidjan en trois concepts : interactivité vitale des gens, salubrité publique accrue des espaces, métamorphose de la ville en projets d’avenir. Au fond, n’est-ce pas par ce qu’il aura fait de concret pour tous les ivoiriens que le Gouvernement d’Alassane Ouattara sera à même de convaincre ses adversaires les plus déterminés parmi les citoyens qu’une ère nouvelle et heureuse a résolument commencé avec lui ? Tout me porte à voir dans cette esthétique de la ville d’Abidjan la preuve d’une confrontation à l’œuvre entre le conflit des discours et la différence des pratiques entre l’ancien et le nouveau pouvoir ivoirien. Cette problématique esthétique est redoublée par la déshérence humaine née des années tragiques de la double décennie ivoirienne précédente. Le nombre écoeurant de jeunes gens désoeuvrés qui abondent dans les rues de la ville, se livrant aux génuflexions intempestives de la débrouille inhumaine, s’improvisant serviteurs de l’occasion propice, courant après les promesses creuses d’un business de l’instinct dans l’instant qui toujours, davantage, les déshumanise, ce nombre, dis-je, est le défi lancé à l’intelligence sociale, économique, culturelle et politique de l’équipe gouvernementale du président Ouattara, qui s’est annoncé comme « l’homme des solutions ». A l’heure des premiers bilans, dans cinq ans, il sera toujours possible d’y revenir, afin de voir si cette esthétique positive d’Abidjan s’est durablement installée dans la substance de l’agir politique national du régime Ouattara.  Que se dit-il donc en attendant dans la ville ?

II

Logique des discours d’Abidjan, d’un camp à l’autre

Je distingue nettement dans ce que j’ai entendu, une vision métapolitique commune à presque tous les abidjanais, mais cohabitant avec une vision politique cette fois-ci centrée sur les choix subjectifs de chacun d’entre eux. Deux thèses s’affrontent ainsi sans cesse dans et entre les discours des ivoiriens que j’ai pu écouter, que ce soit dans les transports en ville, au hasard des conversations au marché, chez le coiffeur, dans les restaurants ; ou dans le milieu beaucoup plus aseptisé des universitaires, des colloques, des cadres de l’opposition,  des administrations publiques ou des élites du nouveau régime.


De la normalisation comme idéal partagé par tous les camps


Selon la thèse que j’estime  dominante dans la ville en raison de sa répétition par la quasi-totalité de mes quarante interlocuteurs directs en trois jours, l’essentiel est que la paix soit de retour, que l’on puisse enfin faire des affaires, que les militaires soient en passe de tous rentrer dans les casernes, que les tracasseries policières et l’insécurité collective soient en baisse, que des réalisations publiques commencent à faciliter la vie des populations. Cette thèse peut être caractérisée comme une reconnaissance et une défense de la normalisation de la vie en Côte d’Ivoire, indépendamment des duels politico-politiciens qui sont finalement perçus comme inessentiels par rapport à la survie du pays. Cette perception commune aux ivoiriens de tous les camps indique la persistance malgré tout, chez tous, d’un désir de vivre ensemble qu’aucune tragédie n’a réussi à détruire. On en retrouve trace chez les houphouetistes, les frontistes, les militants de la nouvelle opposition libérale du LIDER de Mamadou Koulibaly, et dans l’opinion populaire commune.

Nouveau Pouvoir et  Nouvelle Opposition : le duel des visions continue

Il y a ensuite, selon que l’on a affaire à des partisans LMP du président Laurent Gbagbo, ou à des partisans du RHDP, des présidents Bédié et Ouattara, une différenciation tranchée de l’opinion politique,   restituée par les titres des principaux organes de presse que j’ai utilement consulté au moment de l’annonce du transfert de Laurent Gbagbo au Tribunal Pénal International de la Haye. La thèse politisée des partisans du RHDP est la suivante : le camp Gbagbo ayant refusé de reconnaître publiquement sa défaite électorale, il importe de le garder  sous contrôle car il n’hésitera pas à utiliser toutes voies de fait disponibles pour la reconquête du pouvoir d’Etat. Les partisans du RHDP sont ainsi convaincus que la crise postélectorale a été aggravée par le refus du FPI de participer aux élections législatives du 11 décembre. Par conséquent, rien n’urge autant que de garder les partisans de Gbagbo à l’œil et de continuer à imposer, par le rouleau compresseur des réalisations des promesses de campagnes, une différence qualitative entre la politique de la Refondation et celle des houphouetistes rassemblés. Conscients de l’impossibilité d’une réconciliation effective avec une opposition frontiste qu’ils disent murée dans une mauvaise foi sans recours, les houphouetistes veulent bâtir le pays malgré cette opposition et au-delà d’elle, sans pour autant dormir sur leurs lauriers quant à sa nuisance potentielle et active.

Cependant, trois écueils se dressent à l’horizon du renouveau houphouétiste. Le premier obstacle actuel au succès du nouveau régime, avouent les partisans du RHDP, c’est le non-renouvellement suffisant du personnel politique, la non-prise en compte suffisante du rajeunissement massif de la population ivoirienne, et donc la marginalisation persistante de nombreuses ressources humaines nouvelles dans la mouvance houphouetiste, par la voracité des barons.  Le deuxième obstacle est la persistance de certains réflexes népotistes, la recréation çà et là de pools de captation et de partage tribal du pouvoir d’Etat, toutes choses qui imposent aux présidents Bédié et Ouattara de faire de toute urgence des déçus dans leurs propres rangs, pour lever toute ambiguïté sur la radicale nouveauté du projet de société dont le RHDP s’est voulu porteur et qui lui a valu les suffrages majoritaires des ivoiriens aux présidentielles. Enfin, le dernier obstacle à la montée en puissance plénière du régime Ouattara est bien sûr la question de l’équité dans la justice politique concernant la dernière crise postélectorale. Le signal des signaux en matière de justice politique en Côte d’Ivoire ne sera-t-il pas, qu’on le veuille ou non, la condamnation effective des violations de droits humains commises par certains militaires des FRCI, qu’ils aient agi ou non sous les ordres de leur directoire politique ? Comment un pouvoir qui doit tant au sacrifice des jeunes ivoiriens engagés dans le feu contre le despote Gbagbo pourra-t-il faire passer la pilule de la sanction de certains de leurs chefs aux hommes de troupe qui leur sont affectivement liés ? Une sérieuse impasse s’annonce en cette affaire et le président Alassane Ouattara sait sans doute mieux que quiconque qu’il s’agit là d’un des défis majeurs de sa présidence actuelle.

De l’autre côté, le Camp de la Refondation du FPI du prisonnier Laurent Gbagbo,  rassemblé autour du président intérimaire Miaka Oureto, maintient une thèse qui lui paraît si viscérale qu’elle fonde de fait une politique de la nuque raide et de la terre brûlée contre le régime Ouattara : non seulement les refondateurs nient encore l’effectivité de la défaite électorale de Laurent Gbagbo au deuxième tour de la dernière présidentielle, mais avec détermination en outre ils posent qu’il n’y aura point de réconciliation politique, tant que tous les responsables politiques du FPI et de sa mouvance ne seront pas libres de tous leurs mouvements dans le territoire national. Quid du bilan calamiteux des dix années de pouvoir FPI, laissant un peuple et un espace national paupérisés comme jamais auparavant ? Quid des responsabilités des refondateurs emprisonnés dans les milliers de morts de cette crise postélectorale ? Quid des appels à la haine et aux crimes lancés par de nombreux responsables LMP durant cette période cruciale ? Quid des atrocités commises, y compris au cœur du Palais de la présidence, sous les ordres du couple présidentiel ? Mieux encore, redoublant de surdité à l’appel nécessaire de la conscience, les partisans de la Refondation estime infondés le procès international en cours contre leur leader qu’ils estiment victime d’une cabale organisée. Comment ignorer que le choix de la guerre comme moyen de maintien au pouvoir fut implicite dès la précampagne 2010, à travers le slogan du « Ou bien on gagne, Ou bien on gagne » de Laurent Gbagbo ? Comment oublier la mythologie du film western mobilisée par Gbagbo lui-même pour dessiner le finish du duel politique ivoirien ? Gbagbo n’avait-il pas, de toutes façons, prévu de faire la guerre contre ses adversaires, s’il perdait l’élection 2010 ? union Aficaine6

Je caractériserai volontiers la thèse du FPI comme celle du TOUT ou RIEN. On comprend davantage l’impasse dans laquelle cette thèse jette ce parti et ses militants en la confrontant à une réalité politique qui sans cesse s’effrite sous ses pas : non seulement la crédibilité de l’anticolonialisme allégué de Laurent Gbagbo a été mise à mal par ses implications révélées dans la vie de la Françafrique – 3 millions de dollars offerts à Chirac en 2002 pour sa campagne présidentielle française, entre autres concussions colossales - , mais en outre, le transfert réel de l’ancien chef de l’Etat à La Haye achève de doucher l’illusion d’une reconquête du pouvoir pour Gbagbo par des armes via les frontières guinéenne ou libérienne. Décapité, le FPI peut-il toujours faire de la politique en Côte d’Ivoire, en s’alignant derrière un leader désormais coupé de toute possibilité d’être à court terme opérationnel sur le terrain national ? J’ai perçu durant ces trois jours le désarroi des partisans de l’ex-président ivoirien quand on leur pose ces questions. A l’incapacité d’argumenter, j’ai vu parfois se substituer sur certaines de leurs lèvres, le discours de l’émotion victimaire, la tentation de menace, d’intimidation et de fait de vengeance, toutes manières de faire qui prospérèrent dans le populisme criminel de certaines agoras où la mort abjecte se donnait au jugé du désaccord. Fort heureusement, le nouveau régime semble avoir à cœur de désarmer durablement la violence des discours en Côte d’Ivoire. Tout sera juste et parfait, si une justice politique impartiale venait à couronner le processus de réconciliation nationale en cours. L’avenir de la Côte d’Ivoire n’appartient-il pas aussi à la séparation effective des trois pouvoirs d’Etat ?

Le duel des visions qui se poursuit de fait en Côte d’Ivoire ne sera plus - je l’espère pour ce pays en raison de la qualité des mesures sécuritaires en cours - tranché par les armes,  mais par le contraste de la cohérence des actes et promesses du nouveau régime avec celle de l’ancien. La logique opposée des discours, faite de méfiance et de détermination réalisatrice pour le nouveau pouvoir, d’une part, et d’autre part, marquée de désir de vengeance et de déni de réalité chez les partisans de l’ancien pouvoir, devra connaître le verdict de l’Histoire quand se confronteront les bilans respectifs. N’est-ce pas pour cette raison qu’on peut parler d’un renouveau de l’espérance ivoirienne par la prise de conscience de la centralité de la démocratie représentative dans l’épistémê politique de l’Afrique contemporaine ?

III

Téléologie abidjanaise, renaissances ivoirienne et africaine

La Côte d’Ivoire, à travers son microcosme abidjanais, est résolument le lieu d’une téléologie, d’une polarisation de l’humanité africaine par des fins dignes d’être poursuivies. La téléologie abidjanaise, - du grec télos qui veut dire « finalité », et logos qui veut dire « discours »-  c’est l’appel de l’idéal qui sourd de l’effort des filles et fils de Côte d’Ivoire de refaire de cette ville le reflet du projet cosmopolitique houphouetiste qui lui donna ses premières lettres de noblesse. Il s’agit de rehausser Abidjan à la hauteur de la Côte d’Ivoire et de rehausser la Côte d’Ivoire à la hauteur de l’idéal panafricain d’universalité. Comment se manifeste concrètement cette téléologie active ? Par le nouveau visage international de la Côte d’Ivoire au travail, impulsée par la rigueur et la compétence politique de son président, Alassane Ouattara. Mais aussi par quantité de signes qui manifeste l’opiniâtreté du désir d’excellence à l’œuvre dans ce pays. Il me paraît nettement que l’événement du Colloque d’Abidjan sur le thème « La renaissance africaine et les leçons de la crise ivoirienne » témoigne de cette dynamique nouvelle. Organisé par le ministère ivoirien de la Culture, ce Colloque commencé – encore une coïncidence symbolique heureuse – le 28 novembre 2011, soit exactement un an après le basculement du pays dans la crise postélectorale le 28 novembre 2010,  donne à voir une Côte d’Ivoire qui veut donner toute sa valeur à l’effort de la pensée critique dans le projet de panser ses fléaux. Je ne résumerai pas ici les richesses des communications entendues lors de ce Colloque International, et je ne saurais restituer la chaleur des rencontres impromptues,   des croisements d’analyses et de trajectoires personnelles qu’il a réunies. J’ai eu l’occasion d’y échanger avec des anciens cadres du pouvoir Gbagbo et les nouveaux cadres du pouvoir Ouattara. L’avenir dira ce que valaient leurs confidences.

 


J’insisterai seulement, à titre d’illustration de la richesse de l’événement, sur deux textes prononcés par le philosophe Augustin Dibi Kouadio et moi-même. Ecrits sans pré-consultation mutuelle de leurs auteurs,  leur convergence est une œuvre impromptue de l’alchimie des pensées essentielles à la fondation cosmopolitique des contours de l’Afrique en gésine. Le texte du Professeur Dibi Kouadio, analyse la notion de frontière comme entente d’un nouveau commencement. A la conception essentialiste et nombriliste de la frontière coloniale comme enjeu d’une ontologie patriotique appauvrissante, violente et xénophobe, le penseur hégélien de Cocody nous invite à dialectiser la frontière comme limite ouverte vers l’Autre ; comme cela même qui, en traçant un lieu de rencontre entre le national et l’international, crée l’inter-monde où peut s’accueillir l’Autre en tant qu’Autre, c’est-à-dire l’Etranger, le Pauvre, l’Orphelin, et la Veuve, figures de l’altérité humaine d’ici et d’ailleurs. La renaissance africaine, n’est-ce pas précisément l’émergence - contre le discours lénifiant d’un patriotisme substantialisant des limites nationales qui furent reçues du diktat de l’imperium colonial - d’une entente nouvelle de la frontière comme appel à une mise en commun équitable et responsable des ressources planétaires de la vie et du sens ?

Ma  propre contribution, basée sur une distinction conceptuelle entre colonialisme et colonialité d’une part, et anticolonialisme et anticolonialité d’autre part, se focalisera sur l’anticolonialisme dogmatique. L’analyse pointera justement les impasses d’une manière de contrefaire la politique africaine, qui aura prospéré notamment sous les régimes Gbagbo, Mugabé et Kadhafi : celle qui consiste à masquer le refus de la démocratie et à occulter la violation massive des droits humains par l’instrumentalisation du discours anticolonialiste, à des fins de conservation de pouvoir. Les actes du Colloque du 28 au 1er décembre, sous la direction du Pr. Yacouba Konaté, devraient témoigner, dans les jours qui viennent, de ce qui constitue désormais l’orientation quintessentielle de la Côte d’Ivoire : son désir d’incarner non plus seulement le miracle économique qui fit la carte d’identité politique de l’ère Houphouët, mais aussi et surtout le progrès politique articulé au renouveau économique. Dans cette combinaison du politique et de l’économique dans la rénovation de l’espérance ivoirienne, réside sans doute le défi lancé au siècle ivoirien par le président Alassane Dramane Ouattara. Le maçon étant au pied du mur, n’aurons-nous pas tout loisir de pouvoir le juger sur pièces à la fin de son mandat en cours ?

Au pied des morts de Côte d'Ivoire

Avant de quitter la Côte d’Ivoire le 1er décembre au soir, content et satisfait de l’hospitalité demeurée exceptionnelle de mes amis et pairs en ce pays, j’ai tenu à consacrer un profond moment de recueillement auprès de ses morts illustres et anonymes, de toute extraction et condition, dans le cimetière d’Abobo-Té en Côte d’Ivoire. En ce lieu qui m’aura servi de repère d’ une méditation compassionnelle pour tous les disparus de ce pays, victimes directes ou indirectes de sa déchéance à remédier, j’ai senti les sucs d’espérance et reçu les grâces solennelles qui font de la Côte d’Ivoire, une école de référence inébranlable pour tous les bâtisseurs de l’Afrique. Ainsi m’en allai-je à nouveau de cette Côte d’Ivoire qui au fond, jamais ne m’a quittée. C’est en gardant vivante la mémoire de ses morts inutiles et utiles que la Côte d’Ivoire saura accompagner de dignité, la vie de tous ses habitants d’aujourd’hui et de demain. Car tendu vers l’avenir, ce pays, plus que jamais, est pour ainsi dire «  à devandougou » - au village des devants- , pour parodier le parler nouchi populaire dont j’ai retrouvé les saveurs pendant trois jours dans mon fief existentiel d’Abobo.

 

 

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