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25 janvier 2011 2 25 /01 /janvier /2011 13:52

Tiken Jah Fakoly était à Rouen : mélanges de Normandie Africaine.

par Franklin Nyamsi, mardi 25 janvier 2011, 12:49

 

 

Tiken Jah Fakoly était à Rouen : mélanges de Normandie Africaine.

Une chronique du  Professeur  Franklin Nyamsi

Rouen, France.

 

 

 

         Il faudra un jour qu’on écrive l’histoire des africains non-parisiens de France. Elle est pleine de divines surprises. A quelques cent trente bornes de Paris, la ville de Rouen, patrie du long exil du grand écrivain  Mongo Beti, ville du vibrant musicien upéciste Yves Beng, est le lieu où je vis depuis bientôt trois ans. Non sans bonheur, dans la nostalgie avivée des odeurs de mon propre pays natal que je retrouve parfois dans le quartier de St-Sever et la joie du partage de  cette terre d’adoption qu’est devenue pour moi la France, comme il en fut de même de 1995 à 2000 pour Abidjan et Sikensi de Côte d’Ivoire. Rouen, capitale de la Haute-Normandie est un haut lieu de faits artistiques. Mais tout n’est pas si rose ici. Les logements sociaux, rive Gauche surtout, où se concentre la misère sociale de la ville, continuent de tancer toute bonne conscience. Et certes, il y a aussi le climat. Le temps normand n’est ni à plaindre, ni à blâmer. Froid et pluvieux à souhait, il provoque autant de jurons chez l’africain qui vient de Douala que chez le vieux normand né dans le bocage environnant. Mais, le temps ne modifie pas tant que cela les humeurs de ce pays enraciné dans ses profondeurs catholiques, agricoles, maritimes et traditionnelles. Au pire, le temps laisse les habitants de Normandie sceptiques, hésitant entre leurs fameux «  peut-être bien que oui, peut-être bien que non »  légendaires. Non contente d’abriter dans son architecture de craie blanche les mémoires des princes, des prélats normands et des ducs anglais,  insatisfaite de s’enorgueillir des traces héroïques de Jeanne d’Arc qu’ils brulèrent, la ville de Rouen bouillonne de désirs du lointain. Elle recueille autant les échos du monde atlantique par son port de commerce fluvial que les échos de la grande métropole parisienne, qui se veut la plus belle ville du monde selon certaines bonnes langues de France.

         Or, comme l’ont chanté des artistes congolais il y a quelques dizaines d’années, « Paris, c’est aussi l’Afrique ». Et quand vient à passer dans la ville de la Tour Eiffel, un baobab du reggae africain et mondial de la trempe de Tiken Jah Fakoly, c’est Rouen la bienheureuse qui jubile, aux deux rives de sa Seine lumineuse. Rouen ne laisse rien passer de grand par Paris qu’elle ne savoure à son tour. Boulimique de rencontres impromptues, la ville attire vers elle, les talents que Paris fascine, comme elle se prépare par ailleurs à entrer dans le Grand Paris de tous les rêves, future mégalopole qui irait de l’Ile de France à la Normandie, comme envoûtée par le vieux fleuve français qui traverse ces deux terroirs avec force et vigueur.

         C’est ainsi que par la grâce d’un soir de lumières et de sons, j’ai fait la rencontre du grand Tiken Jah Fakoly dans le studio 106 de la nouvelle Salle de Spectacle que la ville de Rouen s’est offerte sur le Quai Jean de Béthencourt, à quelques pas du futur éco-quartier du Pont Flaubert, non loin du Palais des Sports et du Port de Plaisance de la Ville de Rouen. 3800m2 d’espace dédiés aux musiques actuelles, avec deux salles de 1100 et 320 places, 1 studio de radio, 5 studios de répétition, 1 studio de maquettage, 1 studio de création d’image numérique. Un joyau d’ouverture au monde, orienté dans trois axes : la programmation musicale éclectique, la création musicale et l’action culturelle. Et comment ne pas rêver de voir chaque grande ville kamerunaise munie d’une telle infrastructure de grande portée esthétique !

 

 

 

         Le lecteur attend toujours le sujet des sujets de cette tribune, mais il n’en regrettera pas les préliminaires. C’est donc dans le studio-radio de la salle du 106 de Rouen, qu’en prélude à son concert le samedi 22 janvier 2011 passé, j’ai participé -  en ma qualité de Président de l’Association Territoriale Survie Haute Normandie - avec la reggae star africaine Tiken Jah Fakoly à une émission sur sa thématique musicale. L’entrée de Tiken Jah dans le studio où je l’avais précédé fut remarquable. Grand, costaud, d’un teint noir ciré, les cheveux en rasta libérés de toute contrainte et la barbe grisonnante, Tiken Jah Fakoly transpire une sorte d’aura de Dozoya, comme une force magique tranquille née sans doute de son initiation symbolique dans les ordres du Poro mandingue et sénoufo. C’est le descendant des Fakoly Doumbia. Enfant enraciné dans la légendaire culture malinké et dans le cosmopolitisme typique des ouest-africains, Tiken Jah respire l’universel dans l’exception même de sa singularité. Fils de la veine de Soundjata Keita, Tiken Jah exprime la beauté, la force et la sagesse des héritiers authentiques de l’expérience historique mandingue. Sa présence vibre d’un savoir-vivre, d’un savoir-faire et d’un savoir-dire multiséculaires, incarnés dans la tradition des griots du Grand Mali dont il est un héritier sublime. L’auteur deMangercratie, Cours d’Histoire, African Revolution, est d’un abord calme et poli. L’homme m’a tendu la main, l’a serrée longuement, m’encourageant à cisailler davantage l’énigme de la domination françafricaine dont j’éclairais depuis un quart d’heure l’auditoire de la Radio de la Salle 106.

 

         Vint alors le quart d’heure du dialogue, autour de questions et réponses simples. Pourquoi Tiken Jah Fakoy chante-t-il ? Tiken Jah chante parce que c’est ce qu’il sait faire le mieux. Il chante parce qu’héritier d’une tradition de caste de griots, il sait que le son rythmé atteint plus profondément l’âme que les concepts desséchés de la substance de la vie. Le chant enchante, le son fait vibrer et dépareille les strates subtiles de l’âme humaine. Fille des muses, la musique réveille les génies endormis dans le cœur de l’homme et le rend disponible à la célébration du temps. Comment a-t-il rencontré le thème de la Françafrique ? Tiken Jah me révèle que la rencontre du regretté François-Xavier Vershave, premier Président National de l’Association Survie, au milieu des années 90, fut l’occasion d’une profonde révélation et des convergences thématiques qui existent  aujourd’hui entre sa musique et les buts poursuivis par cette association de lutte contre la Françafrique. Le reggae, style de Tiken Jah est d’emblée une musique spirituelle négro-africaine, le culte rastafari renvoie à l’originalité de l’animisme chrétien d’Ethiopie, modèle syncrétique exceptionnel dans l’histoire de la réappropriation africaine du christianisme. Chanter du reggae, c’est dans le même geste même célébrer le droit des africains de disposer d’eux-mêmes, d’élire en toute transparence leurs dirigeants, de vivre des richesses généreuses de leurs terres et mers, d’être tout simplement des humains debout, résolument debout dans le siècle. Le reggae est la musique naturelle de l’appel du Très-Haut dont le soleil resplendit sur le Kilimandjaro et requiert nos bonds verticaux vers sa transcendance. Le danseur de reggae, à l’exemple du masaï kenyan, prie avec son corps en l’élevant par ces bonds en offrande à Jah, qui n’est lui-même que le principe intérieur du Moi, « Yes I, Jah Jah ».

         Ma rencontre profonde avec Tiken Jah Facoly à Rouen, ce 22 janvier 2011 s’est tissée autour de cette intuition commune profonde de la nécessité permanente de réaliser individuellement et collectivement en Afrique et dans le monde, des existences libres, raisonnables, rationnelles, sensées et puissantes de vie. Nous nous sommes littéralement jetés dans les bras l’un de l’autre, à la fin de l’émission de Radio, unis comme l’Afrique Fédérale que nous espérons de toutes nos forces, unis comme le monde cosmopolitique pour lequel nous luttons. Unis par cette passion de l’art qui n’est rien d’autre que l’amour des idéaux les plus nobles de l’espèce humaine, contre toutes les barbaries rampantes. Unis par l’exigence de voire naître, résolument, dans toute l’Afrique - et notamment dans cette Côte d’Ivoire chérie que nous avons en commun Tiken Jah et moi -  des régimes politiques exemplairement démocratiques, où pourront éclore en sécurité les pondeuses merveilleuses de la créativité de l’Homme.

 

 

 

 

 

Après une émission radiotélévisée, avec Tiken Jah Fakoly, reggae star africaine, à Rouen, le 22 janvier 2011. Un échange mémorable sur l'anti-colonialisme critique. Et un message convergent sur le respect du verdict des urnes en Côte d'Ivoire.

 

 

Pendant l'émission de radio le 22 janvier 2011, au 106 de Rouen, Franklin Nyamsi et Tiken Jah Facoly, la reggae star africaine. Concepts et rythmes au rendez-vous du donner et du recevoir, pour la dignité de l'Afrique et l'expansion de la démocratie dans le monde.

 

 

Une vue du concert de Tiken Jah le 22 janvier 2011 à la Salle 106 de Rouen.

 

 

Le studio radio de la salle 106 sur les quais de Rouen. Lieu de l'émission du 22 janvier 2011 avec Tiken Jah Fakoly.

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Published by professeurfranklinnyamsi.over-blog.com - dans Analyses culturelles
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