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28 décembre 2010 2 28 /12 /décembre /2010 15:39

Théorie de la lutte camerounaise

GAUCHES AFRICAINES EN PERDITION

Par Franklin Nyamsi

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Voici les grandes lignes de ma conférence sur "Gauches africaines en perdition" 1)Considérations générales sur l'état de la gauche dans le monde 1.1 Le contexte global du monde après 1989: la césure décisive de notre époque 1.2) Les plaies totalitaires dans l'histoire de la gauche du XXème siècle 1.3)La nationalisation des gauches occidentales. 1.3) Le désarroi des gauches africaines en crise: la menace du socialisme ethniciste ou national. Corruption des élites de gauche, noyautage des oppositions de gauche, tribalisation outrancière des enjeux de l'opposition politique, etc. 2) Quatre causes du désarroi des gauches africaines 2.1) Un problème idéologique 2.2)Un problème de génie politique 2.3)Un problème de mobilisation économique 2.4) Un grave problème éthique. 3) Des solutions nouvelles 3.1)Maîtriser le flou idéologique en dessinant le rayon d'action d'une politique de gauche. 3.2)Inventer de nouvelles formes d'opposition, de conquête et de gestion du pouvoir démocratique. Exemple: le projet CAC et son originalité dans le maillage du territoire camerounais. 3.3)Convaincre des opérateurs économiques importants qu'investir pour le changement, c'est garantir leur avenir 3.4) Expliquer et faire comprendre aux citoyens mobilisés que l'Homme passe avant toutes ses appartenances conjoncturelles. Inscrire cette perspective par des dispositions anti-tribalistes efficaces insérées dans les constitutions nationales. 3.5) AGIR, MAINTENANT, EN ADHERANT AUX ACTIONS DE CHANGEMENT.Gauches africaines en perdition Par Franklin NYAMSI Texte présenté le 10 février 2007 aux assises du CODE à Paris, salle de l’IGECA. La misère matérielle, morale, intellectuelle, la violence politique et économique battent leurs records sur le continent africain. En termes dialectiques, on pourrait même dire que les contradictions sont tellement mûres qu’elles ont commencé à pourrir, alors même qu’on s’attendrait à ce que leur confrontation produise un ordre nouveau. Les avantgardes des forces contestataires sont tellement émoussées qu’elles semblent avoir définitivement emprunté le cours fatal de l’histoire, que les concepts de mondialisation et de globalisation, décrivent comme une onde irréversible qui renverserait et assimilerait tout uniment toutes les particularités, et toutes les singularités. Les peuples africains sont couchés. Qui les relèvera ? Certes, dans toute société à travers l’histoire, c’est véritablement pour ceux qui sont sans espoir que l’espoir est permis. Qu’espérer en effet quand on bénéficie d’une injustice ? Qu’espérer d’autre si tout va bien tant qu’on bénéficie des privilèges outrageux du groupe dominant ? Qu’espérer d’autre que le maintien du statu quo quand on ponctionne allègrement toutes les caisses de l’Etat sous la protection de l’Etat ? Quand on peut tuer des étudiants contestataires et dormir en paix ? Génocider des peuples entiers sans être jugé ? Qu’espérer d’autre quand on agit sous la protection tutélaire d’un grand Etat occidental passé champion dans la scansion de valeurs auxquelles il feint seulement de croire ? L’espoir, entendu comme avènement d’une ère de nouveauté et de renaissance pour tous, n’est décidément pas du côté des ténors des dictatures africaines. Les potentats africains n’espèrent rien d’autre que la persistance de leur paradis artificiel. Dès lors, ce sont le Pauvre, l’Orphelin, la Veuve et le Veuf, le Malade, le Spolié, le Jeune sans avenir, Le Chômeur, L’ouvrier, le paysan clochardisé, les Travailleurs exploités, les Femmes, le Handicapé, l’Intellectuel humaniste, l’Artiste humaniste, l’Exilé, toutes ces figures de la déchéance africaine qui devraient servir de viatique et de fer de lance à une insurrection morale et populaire contre les structures de domination qui les rendent possibles. Pourtant, des africains ne se laissent pas faire. Mais si la volonté ne manque pas, si des africains de toutes catégories continuent d’affronter par divers moyens, l’incurie des écuries politiques néocoloniales au pouvoir, il n’en reste pas moins vrai que le statu quo résiste et persiste. Or, ce fut aussi de tout temps le destin de la gauche de tous les pays de porter la révolution pour les sans - espoir. La gauche est l’orientation de la politique contre le mouvement des aiguilles de la montre, de la domination qui est le cours naturel de la vie sociale vers l’émancipation qui suppose une révolution des mentalités, des pratiques, des institutions et des finalités de la vie sociale. La gauche, comme le soleil, va d’Est en Ouest tandis que la droite, par essence réactionnaire et conservatrice, va d’Ouest en Est, à contretemps de l’espérance des masses défavorisées. La pensée – mais pas toujours l’action dite de gauche- de gauche rame de tout temps à contre-courant de l’histoire, entendue comme fatalité des rapports de force entre détenteurs des moyens de production et non- détenteurs des forces de production. La gauche pense que l’action publique doit donner à tous et à chacun la possibilité de jouir pleinement de sa vie, biologiquement, psychologiquement, intellectuellement, spirituellement. La gauche pense que les biens de la terre appartiennent d’abord à tous les êtres humains, avant d’appartenir à ceux qui les fructifient par leur travail. La gauche pense que la vie et la mort des personnes ne peuvent passer pour naturelles si elles résultent du laisser-aller de l’histoire, où une lutte des classes éternelle contraindrait les plus faibles à la superfluité, à vivre et mourir cadeau , pour rien, comme on dit dans le parler français en Côte d’Ivoire. Pourtant, chose curieuse, on n’a vu se lever et prendre positivement le pouvoir depuis 1990, aucune force collective de gauche dans nos démocraties bananières d’Afrique, excepté l’ANC en Afrique du Sud avec Nelson Mandela. J’observe que là où ailleurs cela eut été possible, ce sont des socialistes ethnicistes ou néo-capitalistes qui l’ont emporté, tout en conservant une rhétorique nominale de forces progressistes. Dans le cas de la Côte d’Ivoire et du Zimbabwé, on a vu très clairement comment des forces de gauches ont été dévoyées dans des conflits identitaires et progressivement isolées dans une problématique honteuse que je nomme socialisme ethniciste.. Leaders par excellencede la gauche africaine dans cette période, Laurent Gbagbo[1] et Robert Mugabé, chacun dans un contexte tout à fait différent, certes, n’ont pu affronter les logiques de domination post-coloniales de la France et de la Grande-Bretagne, ou des Etats-Unis, pour une raison exactement identique : ils se sont aliénés une partie importante de leurs populations en épousant les termes de l’ostracisme identitaire. Il est curieux que nos deux leaders, exemplaires de la perdition des gauches africaines contemporaines, en soient venus ces derniers mois, face à la persistance de leurs conflits internes, à opter pour la solution du dialogue direct[2], avec ceux qui hier seulement, n’étaient que des étrangers ou des traîtres à la solde des étrangers. Comme si la politique africaine était dépourvue de toute consistance propre ! Ce qu’ils reconnaissent aujourd’hui, nous l’avions dit hier. On ne peut pas libérer les peuples africains de l’étau néocolonial avec un discours et des pratiques ethnicistes, qui reconduisent justement le schéma identitaire et stratégique de la géopolitique coloniale, dont on sait qu’elle inventa largement le fait ethnique africain et en profite encore pour déjouer les projets d’émancipation réelle des africains. Ces considérations préliminaires rendent aiguë les interrogations qui nous réunissent à nouveau ce soir à Paris, sous l’égide du CODE : Où sont passées les forces de gauche en Afrique ? Pourquoi et comment réorganiser les forces progressistes africaines pour débloquer la transition démocratique dans nos différents pays ? Que veut dire aujourd’hui gouverner à gauche, dans un environnement économique et politique globalement converti aux mécanismes dominants de l’ultralibéralisme économique ? Quels nouveaux mécanismes de prise et de gestion du pouvoir les forces survivantes de gauche réinvententelles aujourd’hui à travers le monde, et en quoi avons-nous à apprendre d’elles pour ce qui est de la situation camerounaise ? Notre thèse est la suivante : si la gauche africaine est en panne aujourd’hui, c’est parce qu’elle a au moins quatre problèmes essentiels : 1) un problème idéologique ; 2) Un problème de génie politique ; 3) Un problème de mobilisation économique ; 4) Un problème de perspective éthique. I. Un problème idéologique Qu’est-ce qu’être vraiment de gauche aujourd’hui ? A l’heure du capitalisme et du terrorisme de ‘Etat russe, à l’heure du capitalisme populaire chinois, à l’heure ou tous les anciens pays dits socialistes d’Afrique et du monde, ne revendiquent plus que timidement ou plus du tout la bannière révolutionnaire à quelle référence les acteurs africains peuvent-ils se reconnaître comme étant de gauche ? On reconnaît la gauche à l’unité de son orientation théoricopratique sur les plans économique, culturel, politique et éthique. On la reconnaît ensuite la gauche à l’unité de son orientation pratique sur les mêmes plans. L’homme est un projet de totalité inachevé. La pratique théorique et la théorie pratique, la pratique de la théorie et la théorie de la pratique, doivent l’aider à surmonter dialectiquement ses limites par le travail technicien (corporel, psychique, intellectuel, technicien, social) et par la lutte sociale. Mais dans cette lancée, l’homme est seulement agent de son histoire et non auteur de son histoire. Agent, c’est-à-dire sujet actif et passif, l’homme fait l’histoire et est fait par elle. Chacun de nous commence à faire l’histoire dans une mégahistoire qui a déjà commencé et qui se poursuivra sans doute sans nous. Le fait que l’histoire me précède et m’échappe, fait que j’en suis l’acteur et non l’auteur[3]. Le socialisme comme idéologie, croit justement qu’en s’incorporant à une classe sociale dont il a pris conscience des intérêts, l’homme peut compléter son inachèvement en faisant l’histoire aux côtés de ses pairs. Le socialisme croit qu’il n’y a que deux consciences de classes possibles et que ce sont elles qui sont en lutte dans l’histoire : la conscience de l’esclave opprimé, et celle du maître oppresseur. Chacun d’entre nous, dès lors qu’il peut en décider, a le choix de se solidariser à l’une ou à l’autre, soit successivement, soit alternativement. On est de gauche quand on est pour les opprimés et contre les oppresseurs, quand on œuvre contre la reproduction ou la conservation des rapports de domination. Le sommeil de l’homme de gauche, en ce bas monde, ne saurait donc être tranquille. 1. Qu’est-ce donc que l’homme pour la gauche ?L’homme de la gauche est l’individu, dans toute la singularité de son absoluité. La gauche saisit l’homme comme individu concret, animé de besoins matériels et symboliques. Sa prétention première, c’est de combattre partout sur la surface de la terre, la faim, la soif, la maladie, la peur, la solitude, la terreur, l’insécurité naturelle et sociale. Etre de gauche suppose un rapport non -égoïste aux richesses matérielles de la terre. Les produits du sol, du sous-sol, de l’espace aérien et interplanétaire sont alors regardés comme des possibilités offertes à l’homme – individu et espèced’être davantage humain, c’est-à-dire de progresser en sensibilité, en imagination, en entendement, en raison et en initiatives techniques, institutionnelles ou symboliques. Le rapport de l’homme de gauche aux choses est déterminé par le postulat théorique suivant : les moyens de production doivent également bénéficier à tous les humains vivant sur la planète : ceux qui furent, ceux qui sont et ceux qui viendront. Et la politique économique a pour but de rendre possible une production, une distribution et une consommation équitables des biens de la terre. Or pour qu’un tel partage des choses soit possible, la transformation de la nature ne doit pas être soumise aux intérêts de certains, aux détriments du plus grand nombre : l’or, l’argent, le cuivre, l’uranium, l’étain, le bauxite, le fer, le pétrole, le bois, les aliments, l’eau, l’air, les espaces terriens et interplanétaires, en un mot le monde ( l’univers conquis par les possibilités intellectuelles ou techniques de l’homme) n’appartient à personne, ou autrement, appartient à tout le monde. Pour affronter alors la rareté, l’hostilité, la dureté de la nature avec d’aussi nobles objectifs, la gauche veille au grain, en contrôlant la justice des mécanismes de production, de distribution et de consommation des biens. La gauche se reconnaît alors à une idéologie de gouvernement avisée de la marche du monde réel. 2. Répétons plus amplement notre question. Passons de l’homme vu par la politique de gauche à l’homme appartenant à la gauche. Qu’est-ce qu’être vraiment de gauche aujourd’hui ? A l’heure du capitalisme et du terrorisme d’ Etat russe et après l’Archipel du Goulag de Soljenitsyne dénonçant le socialisme totalitaire des soviets, à l’heure du capitalisme populaire chinois et après les purges de Mao, à l’heure du socialisme fantomal de Corée du Nord et ses millions de morts anonymes, à l’heure des convulsions et des doutes qui s’emparent de la révolution cubaine quasiment agonisante comme son leader, le Che se vendant en mascotte sur des tee-shirts à l’encan, à l’heure où tous les anciens pays dits socialistes d’Afrique et du monde ne revendiquent plus que timidement ou plus du tout la bannière révolutionnaire, à quels signes les acteurs africains peuvent-ils se reconnaître comme étant de gauche ? Peut-on garder le cap quand tous les rats semblent s’empresser de quitter le navire ? Que sont devenus l’Angola du MPLA, la Namibie de la SWAPO, l’Afrique du Sud de l’ANC, le Mozambique du FRELIMO, la Tanzanie de l’UJAMAA, la JAMAHYRIA libyenne, les révolutions éthiopienne, ghanéenne, somalienne, guinéenne, congolaise, etc. ? La flamme de gauche semble être en péril de disparition dans le monde. Elle se recycle tant bien que mal dans l’humanitaire, dans l’altermondialisme, dans l’écologie, et dans certaines tiédeurs injustement nommées social-démocraties : ainsi des gauches européennes presque entièrement faites de troupes nationalisées par les fastes individualistes de la société de consommation, où le blairisme a fait des petits : strausskahnisme, royalisme et consorts. Pourtant, malgré cette faillite historique, on reconnaît la gauche à l’unité de son orientation théorico-pratique sur les plans économique, culturel, politique et éthique. C’est cette gauche qui se réveille dans les socialismes bolivien avec Evo Morales, vénézuélien avec Hugo Chavez, brésilien avec Lula Da Silva, et dans une moindre mesure dans l’Afrique du sud post-apartheid ; c’est elle qui a failli s’éveiller dans la Côte d’ivoire de Gbagbo mais qui est morte -née de ses propres contradictions non- surmontées. Car après les grands rêves éventrés de la gauche du XXème siècle dérivant en totalitarismes, nous savons désormais une chose : l’histoire émancipatoire sera éternellement inachevée, du fait de la dichotomie acteur/auteur que nous avons au préalable identifiée. L’aventure de la gauche est donc par définition ouverte sur l’infini du temps. C’est la droite qui a vocation a vouloir arrêter le temps, à éterniser ses profits. La gauche sait que l’état d’égalité de tous contre tous sera, a toujours été et est encore une exigence ouverte. Et ce ci est une bonne raison d’agir ici et maintenant, sans plus attendre un quelconque âge d’or de l’action. Il n’arrivera pas. La fin et le commencement de l’histoire ont lieu chaque jour.3. La gauche africaine sera démocratique, humaniste, ou ne sera pas Le fait premier de la politique étant la pluralité humaine, nul ne peut s’arroger la possession de l’histoire. Et c’est pourquoi la gauche africaine ne peut pas se refuser au verdict des urnes, qui donne aux citoyens l’occasion d’attester ou de contester les succès de la politique de gauche menée dans leurs territoires. La gauche africaine ne peut plus faire fi des contre-pouvoirs théorisés par les penseurs de la démocratie, des grecs anciens aux penseurs des XV, XVI, XVII, XVIII, XIX et XX ème siècle. Il faut à tout prix réserver aux peuples la possibilité de renvoyer les mauvaises élites de gauche au travail, au lieu de camoufler leurs échecs dans le monolithisme qu’ont développé de nombreux partis progressistes une fois arrivés au pouvoir. En d’autres termes, la condition sine qua non pour être un véritable homme de gauche, c’est d’abord d’accepter la critique structurelle de l’Etat de droit moderne, à travers l’intangibilité des contre-pouvoirs. Sinon, ce sera le retour de la tyrannie totalitaire. La droitisation de la gauche en conservatisme populiste. La politique de gauche se reconnaît donc, a) au plan économique : à la maîtrise suffisante de la force publique de la collectivité nationale sur : 1° Les moyens de production, de distribution et de consommation des biens vitaux pour l’ensemble de la population : énergie, eau, terres arables, vivres de base, fournitures élémentaires, sols et sous-sols, airs et mers, par l’outil de la NATIONALISATION. 2° Les moyens d’échanges micro et macroéconomiques, permettant de doter la collectivité d’une puissance d’investissement et d’interaction internationale, par l’effort de production diversifiée, l’auto-suffisance «économique en produits de base et la maîtrise de l’outil MONETAIRE. 3° Les moyens théoriques de développement économique, à travers l’OUTIL DE LA FORMATION PERMANENTE DES CADRES ET DES TRAVAILLEURS au progrès technologique. b)au plan culturel : à l’investissement important dans les questions éducatives et en particulier dans la recherche, qui font la haute compétitivité des sociétés modernes. L’outil de l’Education est fondamental. 1° Contre l’inculture de masse : alphabétisation pour tous, un métier pour chacun 2° Pour la liberté d’expression et la vitalité de la critique sociale 3°A l’encouragement de la créativité artistique nationale 4° Au respect des croyances religieuses c)au plan politique : à l’ouverture des institutions au progrès émancipatoire des individus, dans l’intérêt général bien compris, 1° Contre l’immobilisme institutionnel 2°Contre les forces de contre-alternance 3°Contre l’émoussement des contre-pouvoirs 4°Contre toutes les formes de réductionnisme anthropologique : tribalisme, racisme, etc. II. Un problème de génie politique Comment mobiliser les masses africaines aujourd’hui, dans le contexte social, économique, culturel et politique délabré des pays qui nous concernent ? Nous étudierons l’exemple sud-africain, mais aussi l’exemple des stratégies de mobilisation dans le sud et le nord de la Côte d’Ivoire depuis 1999, pour indiquer quelques voies aux acteurs en quête de sources d’inspiration. On aboutira peut-être à notre conclusion que mobiliser à gauche suppose : a) Organiser et aider les plus défavorisés à affronter la faim, la maladie, la pauvreté et la mort abjecte ; b) Faire prendre conscience aux masses populaires que leur situation ne changera que quand elles s’engageront ellesmêmes, en connaissance de cause, à la changer ;c)mettre en place des structures d’encadrement des masses douées de matériel de communication moderne et au fait des techniques de mobilisation testées à travers l’histoire de la gauche dans le monde entier ; d) provoquer des actions de masses dirigées et concertées vers des objectifs communs à atteindre à très court terme ; e) anticiper sur la restructuration institutionnelle de l’espace public qui doit s’ensuivre ; f)communiquer avec brio et sans relâche sur la noblesse de ces objectifs. Ceux qui veulent gouverner les pays africains à gauche après leur démocratisation doivent clairement dire : 1)comment ils aideront les plus démunis 2)Comment ils responsabiliseront les citoyens 3)Comment ils administreront le pays 4)Quelles institutions nouvelles ils érigeront et quelles autres seront abolies 5)Comment en faisant tout ceci, ils sauvegarderont les libertés fondamentales de leurs concitoyens. Iii. Un problème de mobilisation économique Où trouver l’argent des luttes populaires africaines ? Où prendre l’argent des luttes populaires africaines ? Comment fructifier les alliances progressistes dans ce sens ? Comment susciter la générosité des africains du monde entier en ces temps de défaitisme cruel ? Les mouvements de gauche n’ont pas compris que l’argent des luttes populaires est par essence à prendre chez ceux qui en ont à suffisance et qui tiennent ne serait-ce qu’à la reproduction minimale des conditions de leur position socioéconomique dans la société en transformation. Compte tenu de la nature stratégique de la question, contentons-nous d’indiquer quelques pistes. La mobilisation économique tient à plusieurs leviers : 1)Compter sur les moyens financiers et humains des progressistes africains eux-mêmes et savoir mériter de ces moyens. 2) Approcher les mécènes, les vedettes du sport, les cadres supérieurs du privé et du public et leur faire prendre conscience de la fiabilité et de la gravité de la cause progressiste. 3)S’approprier les moyens financiers et humains des ennemis de la démocratie en Afrique et en faire un usage équitable et efficace. 4)Contraindre les capitalistes africains à financer le démocratisation en Afrique sous peine de perdre plus qu’il ne gagneraient à maintenir les potentats. 5)Compter sur l’aide des mouvements amis dans le monde entier et savoir mériter de cette aide. IV. Un problème de perspective éthique Le réveil des gauches africaines tient au renouvellement du sens éthique de l’engagement politique. Pourquoi lutter contre les régimes africains injustes ? L’entrisme ou la débrouille, voire nos carrières professionnelles personnelles çà et là à travers le monde ne peuvent-ils pas nous permettre, individuellement, ou en collectivités restreintes, d’accéder aux mangeoires sauvages des palais africains ou de réussir nos vies ? Qu’est-ce au fait qu’une vie réussie ?Je réponds péremptoirement : est réussie la vie qui aura rayonné de toutes ses forces au diapason de l’humanité souffrante, qui aura œuvré pour qu’il y ait plus de sens et de dignité à la vie de tous et de chacun. C’est une vie qui n’aura jamais remis à plus tard l’urgence d’être humain envers les plus déshumanisés.Ceci pose la question du sens de la vie humaine tout court. Aucune lutte populaire africaine n’en vaut la peine si ce n’est pour rendre possible la vie libre et raisonnable de chacun avec tous les autres concitoyens dans une société aux institutions justes, permettant à chacun, sans nuire aux autres, d’interpréter librement sa partition du bonheur. Au fond, il n’y a d’Etat de droit possible que sur le fond d’un pluralisme éthique radical. Cela suppose que nous nous saisissions originellement comme hommes, être doués de sensibilité, d’imagination, de raison, de langage. Sans la perspective première d’un universalisme radical, les luttes africaines seront prisonnières des irrédentismes et se dévoieront comme d’habitude en batailles de classes, de clans, d’ethnies, de tribus, toutes modalités de la solidarité des cons. La perspective éthique des gauches africaines doit être l’affirmation radicale de la dignité de l’homme, qui qu’il soit et d’où qu’il vienne. Voilà pourquoi les gauches africaines doivent se prémunir d’une tentation récurrente [4]: le nationalisme conçu comme mode de gouvernement alors même qu’il n’est qu’une posture de résistance à la domination des puissances capitalistes. La vraie perspective de l’action de gauche est l’amour de la personne humaine, entendue comme projet d’un monde plus juste, plus solidaire, plus prospère, plus heureux. Les progressistes africains doivent être particulièrement soucieux de ne pas laisser se développer dans leurs mouvements la tare récurrente du socialisme national, qui consiste à bâtir leur projet d’émancipation en en excluant certains de leurs propres compatriotes ou d’autres résidents africains sur leur propre territoire. Conclusion Je considère que les impasses de la mobilisation des gauches africaines sont convenablement prises en compte et théoriquement résolues dans le projet des CAC auquel j’invite tous les vrais progressistes camerounais et leurs sympathisants à se joindre et dans lequel je m’engage fortement. Il nous reste à plonger les mains dans le cambouis de l’action pratique. Les Comités d’Action pour le Changement (CAC), dont je vous présente aujourd’hui les projets de statuts, les textes de mobilisation, en présence de Daniel Ngon à Gouiffé et de Yves Beng, l’un initiateur des CAC et l’autre président de la Commission Provisoire des CAC en France ont l’avantage : 1) De répondre au problème idéologique : la libération du Cameroun de l’oppression anti-démocratique du régime UNC-RDPC passe par le renouvellement et la prolongation originale du combat entamé dans les années 40 par les patriotes de l’UPC. L’idéologie de l’indépendance est la seule posture par elle-même légitime de l’humain, d’où qu’il soit sur la planète. Contre le poing levé de l’opprimé, aucune puissance n’est légitime. Il s’agit de refonder un pacte républicain camerounais en confiant la production, la distribution et la consommation des richesses du Cameroun à la gestion légitime d’un Etat de droit, d’une démocratie. Um, Ouandié, Moumié, Osende, et leurs fidèles successeurs l’ont bien compris. Ils sont le repère du progressisme camerounais et nous les suivrons, marche ou crève. Je dis bien renouvellement. Car le geste de l’homme enchaîné est de tous temps la révolte, l’insurrection ou la révolution. Les CAC veulent canaliser et organiser le ras-le-bol du peuple camerounais. Je dis bien prolongation originale, car les CAC veulent réinventer une solidarité politique adaptée à l’équation actuelle du néocolonialisme camerounais, notamment en contraignant l’oppresseur étatique à se battre sur le terrain qui n’est pas le sien : LA SOCIETE CIVILE. Après l’expérience courageuse mais finalement décevante des villes-mortes au Cameroun, les CAC veulent mettre en place un maillage activiste de la société camerounaise, en mobilisant à la fois les leviers de la solidarité citoyenne nationale et internationale, et en ciblant, dès le village, la commune, la préfecture, la province, les lieux de dissémination des métastases du pouvoir Ahidjo-Biya et en les contraignant à l’improductivité et à l’impuissance. Car le pouvoir Biya est avant tout dans le fonctionnement de son économie de prédation : il vit des ports, des forêts, des sous-sols, des marchés, des banques, des camps militaires, etc. C’est là, dans les lieux-mamelles-nourricières du système Ahidjo-Biya que les camerounais doivent le contraindre à fonctionner démocratiquement ou à se démettre- ce qui revient d’ailleurs au même…Les CAC permettent : 2) De répondre au problème du génie politique : le principe des CAC est que là où deux ou trois sont présents, la libération effective du Cameroun peut commencer, à condition que tous les comités soient maillés et coordonnés par des réseaux efficaces, mobiles, et persistants. Les penseurs des CAC ont regardé les expériences de l’Afrique du Sud, de la Côte d’Ivoire, du Mali, du Bénin, etc. Ils en ont appris que l’imaginaire des résistants africains doit cesser de se faire des complexes. Les penseurs des CAC ont regardé le sort administratif trouble réservé à la vaillante UPC des fidèles par le système néocolonial et en ont tiré des leçons pour l’avenir immédiat du progressisme authentique, qui doit accepter d’être relayé par une stratégie d’ouverture et de mobilisation impossibles dans les limites étroites de ses cellules traditionnelles. Nous en appelons aux compatriotes de l’ UPC des fidèles. Nous leur demandons de toute urgence de considérer les CAC comme la prolongation imaginative de l’action et de l’intention de leur parti historique en soutenant le choix explicite et officiel de leur direction nationale de soutenir les CAC. Les statuts ébauchés et proposés par la COMMISSION DES CAC EN FRANCE donnent un cadre perfectible pour la naissance, la dissémination et l’intensification des CAC au Cameroun et dans le monde. Prenons-les et mettons-nous au travail, avec nos compatriotes les plus proches et les plus lointains. Que chacun consulte en ce sens son agenda, que chacun fasse quelque chose pour que notre révolution Orange se lève ! Les CAC permettent : 3) De répondre au problème de la mobilisation économique : car on y explore toutes les voies de financement efficace de la nouvelle lutte populaire camerounaise en conception. Bien sûr, l’argent et le temps des progressistes camerounais de tous les pays et de leurs amis sont nos premières perspectives de ressources. Mais les penseurs des CAC- et vous devez en être chers compatriotes et amis- ont entrevu la nécessité de trouver un mécanisme de participation à l’effort de lutte chez tous ceux qui jouissent heureusement de la situation camerounaise actuelle. Ils doivent être concernés par le raisonnement suivant : le Cameroun, fais-quoi, fais-quoi, va changer. Et il est dans votre intérêt bien compris que les progressistes camerounais se souviennent le moment venu et pendant leur action, que vous les avez soutenus. Les CAC permettent : 4) De répondre enfin au problème de la perspective éthique du progressisme camerounais, en affirmant dans tous leurs textes, intentions et actes la primauté radicale de l’individu humain sur toute forme de politique, d’économie et de culture. La constitution des CAC, c’est d’abord la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Et tout le reste n’en est qu’adaptation. Les CAC ne sont pas l’affaire d’une ethnie, quelle qu’elle soit, quel que soit le passé glorieux de certains de ses héros défunts ou vivants. Les CAC mourraient de se laisser enclaver de fait comme la valeureuse UPC combattue par Messmer, Pré, Ahidjo, Foccart, Biya, etc, dans un quelconque bastion ethnique. Les CAC s’attaquent dès leur fondement au virus têtu du tribalisme et comptent en faire plus tard un point de réaménagement de la Constitution Camerounaise contre l’ethnicisation du pouvoir d’Etat, d’Entreprise, etc. Il nous faut en effet constitutionnaliser l’anti-tribalisme, en prenant concrètement en compte la composition socioculturelle des populations camerounaises et en rendant impossibles par la loi la naissance de bastions de pouvoirs tribaux au sein de la vie nationale.[5] Voulons-nous vraiment agir de concert et donner chair à nos bonnes intentions pour le Cameroun ? Oeuvrons ensemble dès maintenant comme nos héros historiques pour réinventer l’insurrection populaire et légitime des camerounaises et des camerounaises contre le régime UNC-RDPC et ses satellites déguisés ou affichés. Oeuvrons en semble dans les CAC. J’en ai assez ou trop peu dit pour la circonstance. Je vous remercie de votre écoute.Pr. Franklin NYAMSI Paris, ce 10 février 2007. [1] Je me permets de faire référence à mon article publié en 2006 dans les colonnes respectives du Messager à Douala et du quotidien Nord-Sud à Abidjan, sous le titre : « L’imposture de Laurent Gbagbo : objections à Moukoko Priso sur le conflit ivoirien actuel ». [2] «Je reviens avec la certitude que plus que jamais la sortie de crise en Côte d’Ivoire appartient aux Ivoiriens et est entre les mains des Ivoiriens. Si nous ne comprenons pas cela et que nous voulons attendre que quelqu’un de l’extérieur vienne faire le miracle à notre place, nous sortirons zéro sur toute la ligne. Mais si nous comprenons que c’est nous et nous seuls qui pouvons faire la paix et la prospérité en Côte d’Ivoire, alors nous nous en sortirons » dixit Laurent Gbagbo, de retour d’une rencontre au Burkina Faso avec son nouveau médiateur Blaise Compaoré. Janvier 2007. Ainsi, nous avions raison d’écrire en 2006 dans notre article ci-dessus cité que : « La lutte des peuples africains pour leur autodétermination est loin d’avoir pris fin. La dynamique spoliatrice de l’esclavage, de la colonisation et ses succédanés, continue d’expliquer en très grande partie les drames de l’Afrique contemporaine. Les grandes puissances mondiales, détentrices des manettes économiques, culturelles et militaires de la planète continuent de peser du poids de tous leurs intérêts exclusifs sur la politique internationale, en particulier sur les décisions de l’ONU dont on sait qu’elle est chapeautée à son sommet par les vainqueurs de la deuxième guerre mondiale, détenteurs du fameux « droit » de veto. Mais cette configuration de la domination politique internationale doit être repérée dans les conflits africains avec un double souci de méthode et de justice. Du point de vue méthodologique, tous les conflits africains ne s’expliquent pas par la grille marxiste de l’effet des infrastructures matérielles sur les superstructures spirituelles. Il est faux de laisser penser que l’esclavage, la colonisation et l’impérialisme soient les seules clés de pénétration du drame néocolonial. Des drames endogènes existent, qui ne s’expliquent que par le suivi du procès interne des nations africaines : ces drames renvoient pour l’essentiel aux mécanismes stratégiques et symboliques élaborés par les groupes d’intérêts locaux pour prendre, défendre et conserver le pouvoir. Comprendre l’Afrique actuelle exige aussi de procéder d’une lecture en situation des actes des agents historiques d’aujourd’hui, en tant qu’ils inventent diversement à partir du déjà-là certes, le monde de demain, pardelà le prisme réducteur des idéologies marxiste ou libérale. » Et le conseiller spécial de Laurent Gbagbo, Désiré Tagro, d’enfoncer le clou de la reconnaissance du caractère ivoiro-ivoirien de la crise ivoirienne. Il s’adresse récemment au nouveau médiateur, Blaise Compaoré, président du Burkina-Faso : « Avec vous, les relations entre nos deux pays sont renforcées par vos liens personnels avec le président Laurent Gbagbo comme je l’indiquais tantôt mais également par le fait que votre épouse est Ivoirienne. Ce qui fait de vous un Ivoirien, au regard de nos lois. Je vous remercie donc Monsieur le président et cher compatriote d’avoir accepté de servir votre pays, la Côte d’ivoire. » Voir Nord-Sud, quotidien ivoirien, du 6 février 2007. [3] Hannah Arendt, philosophe juive et germano-américaine, aborde la question dans son maître ouvrage La condition de l’homme moderne, en particulier le Chapitre V, « L’action » : « Bien que chacun commence sa vie en s’insérant dans le monde humain par l’action et la parole, personne n’est l’auteur ni le producteur de l’histoire de sa vie. En d’autres termes les histoires, résultats de l’action et de la parole, révèlent un agent, mais cet agent n’est pas auteur, n’est pas producteur. Quelqu’un a commencé l’histoire et en est le sujet au double sens du mot :l’acteur et le patient ; mais personne n’en est l’auteur. » p.242, Paris, Calmann-Lévy, 1961 [4] Je me permets de renvoyer à cet effet à un texte présenté aux assises du CODE en 2005 à Paris sur le thème « Qu’est-ce qu’être un patriote camerounais ? » [5] Je dois cette idée à mon ami le Professeur Paul-Aaron NGOMO, ancien exilé politique camerounais, exclu des Universités camerounaises en 1993, qui poursuit à New York University un travail de qualité sur les solutions institutionnelles possibles aux mécanismes d’exclusion et d’inclusion du tribalisme d’Etat et d’entreprise. Nous en attendons pour bientôt un ouvrage, qui pourrait servir de manuel de référence pour la constitutionnalisation de l’anti-tribalisme au Cameroun et en Afrique. L’outil constitutionnel, bien réapproprié par le progressisme africain, pourrait ainsi servir à la liquidation de la gangrène tribaliste.QU’EST-CE QU’ETRE QU’UN PATRIOTE CAMEROUNAIS ? Texte prononcé à Paris le 14 mai 2005 aux Assises du Forum International de la Diaspora Camerounaise. A la mémoire des étudiants camerounais assassinés à Buéa par le régime violent de Monsieur Paul Biya. Par Franklin NYAMSI Agrégé de Philosophie Académie de Lille. Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs, Si j’ai bien compris l’intention qui anime cette assemblée, elle vise à produire dans la conjonction des volontés individuelles que nous sommes, un projet de coexistence sensée et féconde des citoyens de l’Etat du Cameroun, où qu’ils soient disséminés dans le monde. Il semble que nous voulions tous être des patriotes camerounais. Mais cette intention n’a de sens que si être camerounais a un sens. J’entends ici par sens d’être camerounais, trois dimensions. D’abord, la signification : « Qu’est-ce que ça veut dire, être camerounaise ou camerounais ? » Ensuite, l’orientation : « Vers quelle finalité regarde t-on, quand on se définit comme camerounaise ou camerounais ? ». Enfin, la sensibilité, la fibre nationale, qui débouche sur quelque chose comme un sentiment d’appartenance, au sens où on dirait : « Je me sens camerounaise ou camerounais ». Je voudrais montrer dans la présente communication, que la réponse à la question « Qu’estce qu’un patriote ( ou une patriote ) camerounais(e) » dépend largement de la réponse à chacune de ces trois questions du statut, de l’orientation et de l’appartenance au Cameroun. Je me donne trois objectifs dans le présent propos. 1) J’espère apporter une contribution à l’éclairage de la trop grande confusion intellectuelle, morale et politique qui règne en Afrique autour du thème et de l’action patriotiques. 2) J’espère établir que le patriote camerounais n’existe qu’après avoir été, c’est-à-dire à partir d’une biographie d’actes émancipatoires de portée universelle, prévalant sur toutes les formes de lâcheté ambiantes. Je distinguerai ainsi les actes patriotiques du statut de patriote. Peut-être verra t-on qu’être patriote est une chose que disent souvent ce qui ne la font pas et que font souvent ceux qui ne la disent pas. 3) J’espère méditer sur notre propre statut de camerounais de l’étranger, pour dire comment je conçois la possibilité d’un patriotisme diasporique sérieux et fécond, c’est-à-dire qui ne s’époumone pas en actions soporifiques et en interminables dialogues de sourds .I. La question de la définition ou du statut d’être camerounais. Cette première question semble résolue dans l’état civil camerounais lui-même. Le code civil nous dit comment on naît ou devient camerounais. Par filiation parentale, par droit du sol, par naturalisation, etc. Etre camerounais se définit alors tout simplement comme être reconnu, en vertu du droit civil de l’Etat du Cameroun, comme personne appartenant à la communauté nationale et territoriale de cet Etat. Mais, ici déjà des problèmes ne manquent pas de se signaler. Tous ceux qui ont le droit d’être camerounais sont-ils reconnus comme tels ? N’existe t-il pas des « camerounais » - des camerounisables si l’on me permet le néologisme -sans état civil camerounais ? N’existe t-il pas des camerounais avec plusieurs états civils ? Quand on regarde l’histoire de l’immigration étrangère au Cameroun, peut-on s’empêcher de voir des manipulations politiciennes de tous calibres s’opérer autour de cette population électoralisable ? Que dire des camerounais de double nationalité – qui ne sont pas reconnus comme tels au Cameroun – et des enfants qui leur naissent à l’étranger ? Enfin quelle est la qualité administrative et la représentativité, je veux dire la fiabilité sociologique de l’état civil camerounais ? Nous devons sereinement et objectivement répondre à ces questions, si nous voulons accéder à la véritable structure sociale et économique du peuple camerounais, car sans elle, les conditions infrastructurelles d'une justice politique au Cameroun sont faussées d’avance. Conséquence logique de ces questions irrésolues, l’Etat du Cameroun a cessé depuis plus de trente ans , juste après l’abolition du multipartisme des années 40-60 , d’organiser des élections fiables. La carte-mère de notre nation étant floue, les tripatouillages de tous genres ont pu aller bon train, le faux appelant sans fin le faux. Je n’ignore bien sûr pas qu’à côté du problème bureaucratique que pose cette situation de flou artistique sur l’état - civil camerounais, il y a, plus profond encore, l’obstacle redoutable d’une volonté politique de confiscation violente du pouvoir qui se traduit depuis le massacre des indépendantistes camerounais, par l’enlisement stratégique dans ce brouillage des données fondamentales de l’Etat. Mais justement, c’est pourquoi la simple possession de papiers camerounais ne suffit pas à épuiser le sens d’être camerounais. Nous traiterons de cet aspect dans le second moment de cette communication. Conclusion partielle cependant : au regard de la fondation juridico-politique fragile du statut du citoyen camerounais, je voudrais dire ce qui me paraît la première mission concrète du patriote : si l’on entend par ce mot le citoyen qui aime son pays et le sert avec dévouement, eh bien le patriote camerounais est celui qui va s’engager dans toutes les formes d’action individuelle et collective susceptibles de donner une visibilité et une lisibilité objectives à la nation camerounaise. Il faut que la nation camerounaise, toute la nation camerounaise, existe pour elle-même et face au monde. Le point d’ancrage pour celui qui se battra dans cette optique est le droit imprescriptible de tout homme d'avoir un pays, une terre et une communauté qui l’accueille et le reconnaît quand il vient au monde et quand il part du monde. Le ou la patriote camerounais(e) est celui ou celle qui se bat pour être entièrement reconnu(e) dans son humanité là où les hasards de l’histoire ont voulu qu’il voie le jour. De ce point de vue, toutes les formes d’action – politique, culturelle, économique - qui promeuvent cette reconnaissance anthropologique des camerounais, où qu’ils soient dans le monde, sont entièrement légitimes. L’intimidation ou le mépris ne suffisent pas à les discréditer aux yeux de ceux qui regardent lucidement notre condition d’hommes. Cette créativité citoyenne camerounaise qui se donne à voir dans l’action courageuse des héros de l’histoire camerounaise, dans certains partis d’opposition actuels, dans moult organisations de la Société civile camerounaise, dans des rassemblements comme celui ci-présent du CODE, répond en fait au besoin, non pas d’une simple citoyenneté camerounaise sur papier - brouillon, mais d’une orientation, d’une destinée citoyenne camerounaise.II. La question de l’orientation ou de la destinée Etre camerounais suppose un projet national qui m’engage, dans lequel j’ai un rôle sensé, dans lequel je puis avoir le sentiment de « faire bouger quelque chose du pire vers le meilleur ». Quel est donc notre projet national camerounais ? Existe t-il un minimum de contrat sociopolitique entre les camerounais de toutes les sensibilités ? Autrement dit, sommes-nous, au Cameroun, régis pas un Etat juste, socialement, économiquement, culturellement, politiquement ? C’est le cruel constat du contraire qui nous réunit ici : il est incontestable, sur les quatre plans que je viens d’énoncer, que l’Etat ( Législatif, Judiciaire, Exécutif ) camerounais actuel est une organisation anti-camerounaise, une machine à diviser, appauvrir, abrutir et écraser les camerounais . Je n’énonce pas ces verbes au hasard. Chacun symbolise bien la situation sociale, économique, culturelle et politique de l’écrasante majorité des citoyens d’un pays dont le gouvernement s’est réjoui d’obtenir qu’il soit reconnu et classé parmi les PPTE, Pays Pauvres Très Endettés de la planète. Analysons scrupuleusement la situation. a) DIVISER Socialement, les camerounais sont régis par la stratégie de la division. Leur vivre - ensemble est piégé par des manœuvres dilatoires. J’en donne juste un exemple. La dernière Constitution du Cameroun a introduit, à l’intérieur du territoire national camerounais, une distinction floue, polémique et bélligène entre autochtones et allogènes. Il s’agit de l’élection manifeste du tribalisme comme stratégie politique par excellence d’équilibre social. Des camerounais sont donc ainsi considérés comme étrangers, selon leur patronyme, leur langue vernaculaire et l’endroit où ils se retrouvent à l’intérieur du Cameroun. De même qu’il y a des gens qui doivent éternellement demeurer étrangers au poste de Président de la République, de même il y en a qui doivent à tout prix demeurer étrangers dans certaines régions du pays où leur naturalisation interne s’accompagnerait, estime le pouvoir, d’une menace de déséquilibre du partage politique local et national. La dernière fois qu’un tel système a porté tous ses fruits, c’était en Afrique du Sud et au Rwanda. Il se prépare à faire encore des petits en Côte d’Ivoire… b) APPAUVRIR Economiquement, l’écrasante majorité des camerounais survit. Le chômage est inquantifiable. La sous-alimentation sévit. Les salaires des fonctionnaires sont de plus en minables. Le niveau de vie général s’est considérablement affaissé. Les grandes endémies ont fait leur lit dans cet océan de débrouillardise collective. Nos propres mécanismes culturels de solidarité sont menacés d’implosion. Quand on voit le nombres de bouches et d’espoirs qui s’agglutinent autour du moindre salaire versé à un Camerounais au pays comme à l’étranger, on en reste impressionné, voire commotionné. La structure économique du Cameroun est par ailleurs laminée par les stratégies tribalistes de division des fruits du travail. Le dicton n’a pas tort qui dit qu’aujourd’hui, « ceux qui mangent ne savent même plus laisser tomber les miettes de leur table ». Le Cri de l’Homme Africain, que lançait mon Professeur Jean-Marc Ela, retentit lugubrement au Cameroun. A ceux qui contestent cette misère criante évidente, il convient simplement aujourd’hui de conseillerd’aller photocopier le dossier que le Gouvernement Camerounais, qui n’est pas des plus prodigues en informations stratégiques, a adressé aux Institutions Financières Internationales pour obtenir le classement de notre pays parmi les PPTE. J’en tire la conclusion que Chaque camerounaise et chaque camerounais est par définition, selon cette requête officielle du Gouvernement Camerounais, un « citoyen pauvre très endetté », CPTE. C’est la conséquence logique d’un véritable syllogisme de l’impuissance publique. c) ABRUTIR Culturellement, que reste t-il du Cameroun quand on tout oublié ? On s’efforce de faire croire au plus grand nombre que la culture est un package de savoirs disponibles et sanctionnés par une rhétorique, des diplômes et des titres ronflants. La vocation de la culture à répondre aux défis quotidiens de la vie est occultée à cause de sa fonction émancipatoire tant redoutée des sbires. Celui qui connaît doit bien parler et doit savoir réciter de mémoire. Cela suffit. Qu’il s’interroge ? Qu’il pose des questions imprévues ? Qu’il essaie d’appliquer son savoir à sa propre situation ? On le juge dangereux, on le décrète inculte. Ainsi, l’éducation nationale est moribonde. Les enseignants camerounais vivent de salaires inimaginables rien qu’au Gabon ou en Côte d’Ivoire. Le nombre de diplômés au chômage est exponentiel. Les artistes sont régulièrement méprisés. Les politiques culturelles sont massivement débudgétisées. Les Universités sont des laboratoires de la débrouillardise intellectuelle et de la démotivation scientifique. la saignée des cerveaux camerounais est un bon critère d’appréciation de toute cette déperdition. La diaspora intellectuelle se grossit chaque année de camerounais de tous les talents qui n’ont pas été reconnus au Cameroun, qui ont été empêchés de se réaliser au Cameroun, chassés des institutions culturelles du Cameroun, qui ont été emprisonnés, menacés, et molestés par le Pouvoir du Cameroun pour leurs idées, pour leurs opinions, pour leurs projets. Qui va aujourd’hui douter des raisons de l’exil des Ela, Mbémbé, Kom, Elango, et consorts ? Qui va nier le tragique de la malemort des Ngongo Ottou, Mveng, Ngoué, Mpondo, Tchundjang Pouémi, Mongo Beti et consorts ? J’appelle Charognards ceux qui se gaussent des circonstances tragiques dans lesquelles des Camerounais ont dû s’exiler ou mourir pour avoir simplement bien assumé l’honneur humain de penser. Seuls des charognards y trouveraient matière à rigoler. Nous devons, pour notre part, garder vigilante, notre mémoire de ces charognards des grandes âmes du Cameroun. Nous devons garder ouverte, la chasse aux Charognards des intellectuels libres du Cameroun. Contre ces « mangeurs d’âmes », c’est de leur filiation émancipatrice que les intellectuels patriotiques du Cameroun doivent fièrement se revendiquer. c) ECRASER Les stratégies d’émiettement du corps social camerounais par la création de registres inégaux de citoyenneté, par la paralysie des mécanismes de créativité intellectuelle, par la répartition arbitraire des ressources économiques nationales, ont toutes pour vocation essentielle de rendre les camerounais politiquement malléables, manipulables à merci. Il s’agit de disperser le troupeau, d’isoler chaque brebis pour la mieux cueillir. Un pouvoir politique qui ne tient sa légitimité que de sa légalité violente et toute extérieure aux individus n’a pas d’autre choix que de les écraser en permanence s’il veut se maintenir. Le mode par excellence d’écrasement du corps social et politique camerounais, c’est sa réduction au statut d’objet d’opérations coercitives rationalisées et massives. Le mot de passe de cette doctrine de l’ensauvagement politique n’est pas innocent. C’est le découpage du Cameroun en « Commandements Opérationnels », qui sous couvertde mener à leur but les tâches de sécurisation des populations que la misère livre aux bandits de tous poils, met la pression sur toutes les velléités de revendications citoyennes contre la corruption, le racket, la violence policière et militaire ordinaire, le bradage des ressources du sol, du sous-sol et de la mer, l’éducation et le salariat au rabais, la gabegie gouvernementale à ciel ouvert, les crimes politiques, la violation délibérée et unilatérale des lois par l’Exécutif, la confiscation téméraire et violente du pouvoir politique par les héritiers-continuateurs des puissances coloniales, je dis toute la gadoue dans laquelle on traîne les camerounaises et les camerounais depuis les sommeils des indépendance. Oui, le sens imposé à l’être camerounais aujourd’hui, c’est d’être soit successivement soit simultanément pris en charge par cet alphabet de la Terreur Camerounaise qui a quatre lettres de sang, de larmes, de sueur : diviser, appauvrir, abrutir, écraser. Que chacun d’entre nous, ici présent consulte un peu son histoire personnelle de citoyen camerounais, il n’y a pas un seul de ces termes qui ne puisse l’éclairer de son lugubre rayon de sens. A l’observation, chacune des constellations appelle les autres, dans un ordre dont la combinatoire multiple est aisément décelable dans une approche comparative des biographies citoyennes en néocolonie. Ainsi, il y en a qu’on écrasé avant d’appauvrir, de diviser ou d’abrutir. IL y en a d’autres qu’on a appauvri avant d’abrutir, de diviser et d’écraser. Il y en a qu’on a abruti avant d’écraser, d’appauvrir et de diviser. Il y en a qu’on a divisé avant d’abrutir, d’appauvrir et d’écraser. Vous pouvez imaginer toutes les combinaisons. Le but de toute la combine, dans tous les cas de figure, c’est de confisquer le droit des camerounais de disposer d’eux-mêmes. Leur droit de vivre en hommes à part entière sur la terre qui leur a donné, de façon contingente, accès à l’existence dans l’espace et dans le temps. J’appelle cela la Confiscation du sens d’être camerounais, de l’orientation du peuple camerounais. L’écho de cette obturation de l’horizon de ce pays retentit bien dans le dicton quotidien : « On va faire comment ? On va faire comme ça ! ». Et comme d’habitude, les mots ont leur destin, est-ce un hasard si le verbe « écraser » a connu dans le registre sexuel une excroissance grivoise que tous les camerounais connaissent ? N’est-ce pas la traduction populaire du rapport au grand Phallus étatique ? Une psychanalyse collective pourrait sans doute montrer comment dans ces langages métaphorisant la scène coïtale, il y a comme l’aveu d’une relation perverse au pouvoir, relation qui se solde comme chosification de l’Autre homme. Le texte inconscient du verbe « écraser » connoté ainsi pourrait se décrypter comme suite : « Au Cameroun, le pouvoir écrase les citoyens comme les hommes écrasent ou aiment écraser, ou croient écraser les femmes : « correctement » . Qu’est-ce qu’être patriote camerounais devant cette confiscation de l’orientation fondamentale de notre vivre-ensemble ? IL convient de se redemander s’il y a jamais eu un sens, une orientation à la nation camerounaise ou si de tous temps, elle n’a pas été un navire sans voiles, voguant au gré des circonstances dans le dédale des peuples. A cette question, l’histoire répond positivement. Le Cameroun n’a pas toujours été ce que les Colons Allemands, Anglais, Français, et ce que les Gouvernements Mbida, Ahidjo, Biya en ont fait. Dans le creuset de souffrances répétées qui est le nôtre, il nous faut puiser la force de refuser de devenir amnésiques. Remember make free. Le souvenir libère. Le Cameroun a aussi été et sera aussi ce qu’en ont fait et en feront les résistants à la Colonisation allemande, franco-britannique, les résistants aux régimes Mbida, Ahidjo, Biya. IL y a une ligne de résistance qui passe au sein de l’Histoire Objective du Peuple Camerounais. J’appelle Ligne des Occupants, la tradition de criminalité politique et économique qui vient de la Colonisation et se perpétue dans le régime camerounais actuel . J’appelle Ligne des Résistants, la tradition d’humanité et de générosité politique et économique qui résiste à la Ligne des Occupants depuis la nuit des Temps. C’est la Ligne des Douala Manga Bell, Edandé Mbita, Martin Paul Samba, Ruben Um Nyobé, Félix Moumié, Ernest Ouandié, Mongo Beti, et tous les citoyens vivants qui travaillent d’arrache-pied dans le sillon qu’ils ont creusé en payant de leur temps, de leur argent, de leurs loisirs et de leurs vies. Qu’on le veuille ou non, on appartient à l’une ou l’autre de ces deux lignes. Mais, précision de taille, on n’appartient jamais involontairement à la Ligne des Résistants.Je montrerai plus loin que ces deux lignes passent de toutes les façons ne chacun d’entre nous et que la désignation de soi-même comme patriote est un octroi précipité de la gloire des Grand Morts. Car la résistance, que je définis comme refus de la subordination diviseuse, ruineuse, abrutissante et écrasante infligée par l’Occupant, suppose un rapport lucide à l’histoire effective de la nation. Dans cette lucidité, voir nos propres faiblesses, d’hier, d’aujourd’hui et peut-être de demain doit nous préparer à une société de tolérance. On ne résiste pas par caprice, par péché de jeunesse, mais pour refuser ce qui à toutes les époques, à tous les âges, dans toutes les sociétés, est inacceptable pour la personne humaine. Or, on peut objectivement servir la Ligne des Occupants sans en avoir conscience puisqu’au quotidien le statu quo leur est avantageux et qu’ils n’ont pas le sentiment de risquer leur vie tous les jours. Mais dans tous les cas, choisir de ne pas choisir, c’est encore choisir. Dans ses plus lâches abandons, l’homme est encore libre. Que faire donc , si l’on se veut patriote, pour s’approprier le sens de la résistance à l’impolitique régnante ? Il convient d’abord d’avoir toujours a l’esprit que le Cameroun est une création historique, pas une nation tombée du ciel, descendant toute formulée dans quelque tablette transcendantale. Il n’ y a pas toujours eu de Cameroun et il n’est pas absolument certain qu’il y en aura toujours. Nom de crevettes, le mot « Cameroun », qui vient du portugais « Cameroes », n’est pas plus nécessaire à notre désignation que Haute-Volta ne l’était pour le Burkina-Faso. Nom d’un territoire préalablement déterminé par les puissances coloniales au Partage de Berlin (1884-1885), le Cameroun en tant que conglomérat de peuples ou de groupes et de territoires sociolinguistiques réunis par la puissance destinale de l’impérialisme occidental, va connaître de nombreuses modifications géographiques et sociologiques au gré des intérêts de ces puissances mondiales et des différentes stratégies de résistance élaborées par nos ancêtres. Cette conjugaison de facteurs politiques et économiques exogènes et endogènes va paradoxalement jeter les bases d’une nation camerounaise. Son socle essentiel est la souffrance collectivement subie par tous les individus et collectivités territoriales que l’impérialisme colonial soumet au même régime : spoliations, viols, bastonnades, corvées, meurtres, exterminations, déportations, emprisonnements, acculturation forcée, sont ainsi les outils de la forge originelle de la nation camerounaise. S’orienter en patriote camerounais, c’est garder ce socle de sang, de sueur et de larmes en mémoire. Le mot orientation, ce n’est pas un hasard, vient d’orienter et d’orient, qui signifient respectivement guider celui qui est perdu, et lieu de la lumière, axe du soleil. La souffrance fondatrice du peuple camerounais joue justement ce double sens. Elle est à la fois le « plus-jamais- ça » qui nous sert de borne à la bêtise humaine. En ce sens elle nous guide négativement, au moins vers ce que nous ne devons pas faire. Elle agite son spectre ténébreux sur nos consciences, nous rappelant toute l’abjection d’une vie de dominé. A la fois , cette souffrance multiséculaire est aussi la Lumière qui nous éclaire, comme un orient symbolique parce qu’elle nous propose un sens, une destination idéale, celle d’une cité débarrassée de cette souffrance immémoriale et réconciliée avec son humanité niée. Elle ouvre un avenir. Nous voulons justement aller vers un Cameroun qui ne sera plus un conglomérat d’humains traités comme des Crevettes, nous voulons sortir de la Rivière des Crevettes et laisser les Crevettes à leur place, dans la nature non-historique. Contrairement aux Crevettes qui ne font pas leur Histoire, qui n'ont pas d'Histoire, nous voulons instituer notre propre liberté socialement, économiquement, culturellement, car l’Esclavage, la Colonisation et aujourd’hui la vie en Néocolonie nous ont assez appris que « nos vies ne sont pas à négocier » selon la belle formule d’Eboussi Boulaga dans son ouvrage, fort symboliquement intitulé Lignes de Résistances. La souffrance originelle de la conscience citoyenne camerounaise fait que, ironie des mots,le sens d’être camerounais se constitue à partir de la sédimentation primaire suivante : dans son orientation native être camerounais signifie « avoir été traité comme une crevette » : arraché aux siens, crevé, déplumé, entassé, cuit, séché, vendu, mangé, craché, chié, etc. L’humanité camerounaise tient son origine et sa solidarité de cette expérience d’animalisation continue contre laquelle, malgré tout, ses forces les plus vives ont toujours protesté et résisté. S’orienter en patriote camerounais, c’est par conséquent refuser d’être traité comme une crevette. C’est refuser de se faire arracher aux siens, crever, déplumer, entasser, cuire, sécher, vendre, manger, cracher, c’est refuser de se faire chier par ceux qui nous prennent pour des crevettes. En réalité, avant d’être un Basaa, un Bulu, un Bami, un Toupouri, un Haoussa ou un Duala, le Camerounais est d’abord un humain à part entière. Le véritable patriote doit s’en souvenir : toujours être un homme avant toute chose, c’est-à-dire un animal raisonnable. Contrairement aux autres êtres de la nature, l’homme manque cruellement d’instinct. L’homme n’est pas une crevette. Il doit se fier aux acquis de la propre réflexion, qui se transmettent de générations en générations dans une tradition fragile, alors que les autres animaux ont dans leur hérédité tous les problèmes de leur existence résolus d’avance. Parce qu’il ne se contente pas d’être, mais sait en plus qu’il est, on dit de l’homme qu’il est l’animal doué de conscience, c’est-à-dire aussi de la vocation à assumer ses actes, d’être libre par sa capacité de choix et responsable en connaissance de cause. La raison, ce pouvoir d’intelligibilité de soi-même et du monde qui anime toutes les activités spécifiquement humaines, instaure donc de facto la vraie patrie de l’homme : la liberté, c’est à dire la vocation à se faire soi-même avec les autres hommes dans une confrontation intelligente à la nature et aux problèmes de la coexistence des sujets libres. Les camerounais n’ont donc aucune autre orientation possible de leur citoyenneté que la réalisation progressive et laborieuse de leur liberté individuelle et collective. Etre un patriote camerounais n’a de sens que si l’on défend les exigences de la vraie patrie de l’homme, le seul sol qu’il ne peut quitter ni en naissant ou en mourrant, sa raison et la liberté qui en découle. Ce sol spirituel est intangible, irréductible à une quelconque appartenance, à une histoire et à une géographie, bien que paradoxalement, ce soit au contact des appartenances qu’il se féconde. L’appartenance d’un être humain à une communauté historique, culturelle et territoriale n’a de sens que si cet espace promeut son humanité. IL faut donc qu’il y ait entre sa patrie matérielle et sa patrie spirituelle, un jeu, une dialectique de fécondation et d’émancipation mutuelle. Ce jeu doit être assuré par ce que j’appelle les médiations de l’objectivité socio-historiques ou autrement les institutions de la liberté, c’est à dire des structures économiques, sociales, culturelles, politiques dans lesquelles l’émergence de la valeur humaine puisse se faire victorieuse contre les forces de dislocation que nous avons appelées Ligne des Occupants. A cette seule condition, le sentiment d’appartenance aura un contenu noble. III. La question du sentiment d’appartenance Si être Camerounais suppose une reconnaissance par le droit civil du pays, une participation à un projet de coexistence libre et pacifique des libertés individuelles et des groupes socioculturels vivant sur ce territoire contingent, que valent ces deux premières conditions sans le sentiment d’appartenance ? Il convient sans doute que sublimant et intégrant ces deux premiers paramètres, la fierté d’être camerounais viennent chapeauter la totalité citoyenne individuelle que nous aspirons à être chacun dans son pays. C’est ce sentiment d’appartenance que visent le mot « patriote » et la notion subséquente de « patriotisme ». Le patriote aime sa patrie et la sert avec dévouement. Il est prêt à se sacrifier pour la défendre. Le patriotisme est la forme radicale et collective que prend laconscience patriotique quand elle se soude à d’autres consciences quand le pays est en péril. Il s’agit de la mise en mouvement social, économique, culturel et politique de la prise de conscience collective du péril encouru par le pays. Ces précisions conceptuelles sommaires méritent d’être approfondies car sur le Continent Noir ces dernières décennies, les mots patriote et patriotisme ont désigné beaucoup de choses et leurs contraires à la fois. Quand on dit que le patriote aime son pays, que veut-on dire par là ? Le pays du patriote ne se réduit pas à une géographie et à une histoire. Ce n’est pas seulement un ensemble de sols, de sous-sols, de populations, de climats, de propriétés, d’espaces aériens, de richesses, de faune, de flore, etc. Le pays du patriote radical n’est pas seulement la terre qui l’a vu naître, celle où il a des droits reconnus ou reconnaissables en vertu des us et coutumes en vigueur. Si c’était seulement cela le pays qu’aime le patriote, il ne l’aime pas plus que ses autres compatriotes. Même si certains le bradent, ils peuvent estimer que c’est pour en tirer pour euxmêmes tous les bienfaits. Si ce sont les choses du pays qui sont le critère absolu du patriotisme, le meilleur des patriotes aurait les mêmes principes que ses adversaires et le conflit entre lui et ces derniers serait juste une modalité du struggle for life, combat animal pour la survie. Il lui faut se référer, non à la sphère des faits bruts, mais à celles des valeurs intangibles. Non, Le pays qu’aime le patriote déborde de loin les seules considérations géographiques, historiques et économiques pour s’inscrire dans sa plus irréductible humanité. Le pays en vertu duquel le patriote défend son pays matériel est l’horizon irréductible du droit naturel de tout homme à vivre raisonnablement et librement parmi d’autres hommes. Si le patriote va combattre ceux qui tuent, violent, pillent, gaspillent, détruisent, etc., c’est parce qu’il veut promouvoir une société pacifique, digne, économe, créatrice, une société efficace devant les défis de la nature et capable de résoudre ses propres contradictions internes de manière féconde. J’entends venir les grands sabots du réalisme et du pragmatisme. Encore un rêve de philosophe, me dira t-on. Nous nous battons pour le Cameroun réel, et pas pour autre chose. Nous voulons que notre bois, notre pétrole, notre café, notre cacao, nos impôts, nos richesses nous reviennent de droit et rendent notre pays habitable pour les enfants qui nous naîtront. Mais n'est-ce pas revenir à ce que je disais plus haut? Ce que veut tout patriote véritable, c’est vivre humainement, c’est-à-dire raisonnablement et librement partout où les hasards de la vie veulent qu’il soit né. Tous ceux qui protestent contre l’injustice structurelle des régimes successifs d’Occupation du Cameroun disent exactement la même chose, à partir de situations diverses, d’intérêts divers. Ils aspirent tous à la reconnaissance plénière de leur statut de personne humaine, d’être de raison et de liberté. La verticalité n’est donc pas par simple hasard, la posture idéale du patriote, elle indique symboliquement l’exigence de transcendance, de dépassement de soi que sa colère manifeste contre la bêtise impolitique. L’Amour du Pays devient alors l’Amour de ce que l’Humain a de meilleur. Comment se traduit-il in concreto ? A mon avis, cet amour dévoué du pays peut s’accomplir à quatre niveaux successifs ou simultanés. Le niveau poétique ou culturel, le niveau entrepreneurial ou économique, le niveau politique et le niveau cosmopolitique . Je voudrais consacrer les lignes qui vont suivre à montrer le contenu et les dérives potentielles inhérents à chacun de ces niveaux en gardant comme référence, comme Fil à Plomb ou Rasoir d’Occam, la véritable patrie de l’Homme qui est raison et liberté incarnées dans un projet permanent de dire et de faire. III.1 La poétique patriotique ou l’ambiguïté du chant de la terre L’amour de la patrie se décline élémentairement comme amour de ma terre natale. La patriote aime son pays réel. Le Cameroun n’est-il pas un beau pays ? Qui c’est qui va détesterobjectivement le berceau de ses ancêtres ? Pays au mille couleurs, Afrique en miniature, le Cameroun est une « rainbow nation » africaine avant la lettre. Quand on est né là, entre ces fleuves, ces montagnes, ces collines, ces monts, ces savanes, ces forêts de toutes gammes, dans le grouillement de la faune et de la flore, parmi les siens, dans les jeux sonores des filles à la rivière, dans le rythme berçant et bruyant de nos saisons tropicales, comment s’empêcher de rêver, de croire qu’on porte en soi un morceau de cette terre natale où un jour notre plus secret espoir est de pouvoir reposer en paix, accompagné dans les pleurs, les pas de danse, les roulements de tambours ? Qui ne ressent un pincement au cœur, rien qu’à penser aux plaisirs simples de son enfance sur ce coin de terre, à la diversité alléchante des gastronomies, à la mosaïque des sonorités linguistiques locales, à la beauté des filles, des garçons, des adultes de ce pays multiple où toute l’Afrique semble s’être depuis des siècles donné rendez-vous ? J’appelle poétique patriotique ce rapport nostalgique au pays de notre enfance, sentiment d’enracinement qui nous lie à cette terre-là et nous donne presque l’impression d’être des minéraux, des végétaux puis des humains issus de la terre du Cameroun, comme si nous sortions tous tout droit d’un Ngok-Lituba national . Dans ce premier niveau d’appartenance, le patriotisme camerounais se donne comme chant polyphonique de la terre natale . Le patriote serait celui qui entend toujours ce chant, où qu’il soit dans le monde et qui a à cœur de revenir un jour à son point de départ, de rentrer un jour vivre ou mourir au pays. Or à mon sens ce chant de la terre est par essence ambigu, il favorise subrepticement le déploiement d’une illusion potentiellement dangereuse pour le patriote camerounais. Comment ? Ce Chant de la Terre fait passer ce qui est culturel pour ce qui est naturel, ce qui est historique pour ce qui est anhistorique. La terre natale est une synthèse de souvenirs qui se forme avec mon évolution psychosociologique dans un lieu, une époque, une société, un environnement technique, économique, culturel, politique, que je n’ai pas choisis mais où la contingence de ma naissance m’amène à vivre. La terre natale est une nourriture de l’imaginaire, élaborée aux confluents des souvenirs favorables de l’individu, de sa collectivité, de la nature tels qu’ils se tissent pour tout nouveau-venu au fil de ses expériences de reconnaissance. La patrie, au sens de terre des ancêtres n’existe que par abus de langage. La propriété d’une terre n’est pas un fait naturel. Elle advient dans l’usage, l’octroi, la cession, la conquête, l’élargissement, l’achat, l’héritage, etc. toutes modalités de l’action créatrice de l’homme sur la terre. L’ambiguïté qui menace le patriotisme poétique tient au fait qu’il risque à tout moment de dériver en un chauvinisme exclusionniste. Dans l’oubli de son historicité propre, ce patriotisme sclérose la dynamique du devenir en s’en constituant comme axe principal, référence absolue. Il considère l’appartenance au pays comme une relation essentialisante, une consanguinité à la terre qui fait qu’ a priori, certains hommes sont par essence absolument inaptes à en devenir jamais natifs, même après plusieurs générations, même après qu’ils aient satisfait aux formalités du droit positif existant, même après qu’ils aient participé du projet de coexistence sensée de la communauté nationale. Tel est l’esprit retors de l’inepte argutie juridique par laquelle on veut, au Cameroun, faire des citoyens du même territoire, des autochtones et des allogènes. Contre ce danger, il convient de rappeler à ceux qui se veulent patriotes que la poésie de notre terre natale, aussi belle fût-elle, ne saurait effacer son caractère historique. Aussi l’amour de cette terre doit il être constamment tempéré par le respect intransigeant du droit naturel de tout homme d’être dignement traité où qu’il soit sur la terre. L’homme n’est ni une pierre, ni une plante, ni une bête. Ses racines ne s’enfoncent pas dans la terre, mais dans la sphère de son pouvoir de se représenter, de penser. Je répète : notre patrie est la raison et la liberté qui en découle. Le rapport à ma terre natale, c’est-à-dire finalement, à ma société et à ma culture d’origine, à mon monde primordial, doit être libérateur pour moi et tous les autres hommes. Il ne doit pour rien, sacrifier la sphère du droit, fondatrice de la société civile dont la nature historique se révèle dans l’interdépendance des réponses humaines aux différents besoins.III.2 Le patriotisme comme autonomie entrepreneuriale Aimer son pays, c’est aussi aimer le bien de son pays. Je décline ce bien comme liberté et prospérité, justice économique et politique. Or le bien d’un pays, ce sont aussi les biens que produit ce pays, c’est-à-dire l’ensemble des activités laborieuses par lesquelles les ressortissants d’un territoire affrontent la rareté, l’hostilité naturelle, les crises sociales et économiques qui découlent des problèmes de production. On peut donc considérer que l’autonomie économique est un niveau d’action patriotique isolable des autres. Il s’agit de descendre dans le cambouis de la matière pour tirer toutes les ressources de la liberté de l’esprit. Education, travail, technique, technologie, investissements, tout ce qui participe du mieux-vivre doit être activement recherché pour le pays que j’aime. C’est ce que j’appelle autonomie entrepreneuriale. J’entends par là l’engagement et la capacité avérés de produire par nous-mêmes les conditions matérielles de notre dignité anthropologique. Je considère que cet engagement comprend trois exigences conséquentes : 1) Que le patriote se batte pour que tous ceux qui vivent sur le territoire national puissent accéder au droit de propriété dans les conditions les plus décentes et réalistes. Il va de soi que des politiques d’immigration et de natalité conséquentes sont requises ici. 2) Que le patriote soutienne toutes les initiatives de production économique endogène, échappant par définition à la prédation du système de l’économie d’exploitation qui nous vient de la Traite des Noirs et du Commerce de Traite. Cela suppose sans doute une politique économique qui conjugue décisionnisme et efficacité, sans a priori idéologique autre que les impératifs de la justice économique et politique. 3) Que le patriote se batte pour que l’assiette des impôts levés sur l’activité économique des camerounais serve essentiellement aux intérêts publics : administration, éducation, santé, sécurité, emploi, environnement. Mais ce patriotisme, ici décliné comme quête d’autonomie entrepreneuriale nationale, peut aussi dériver vers un certain chauvinisme, s’il est mobilisé ou perçu, par ses acteurs ou par ses adversaires, comme un instrument de conquête par un groupe socioculturel, du pouvoir politique. Voilà l’un des dangers qui guettent le patriotisme camerounais. L’enjeu de l’autonomie entrepreneuriale, essentiel à la consolidation d’une structure socioéconomique endogène et dynamique au Cameroun, est constamment ignoré et récupéré au bénéfice de luttes idéologiques qui empruntent au registre de l’ethnie- dont la dérive tribaliste correspond au culte bélligène d’un terroir - leurs myhèmes les plus porteurs de charges émotionnelles explosives. De la politique de « l’Equilibre Régional » si chère aux différents régimes d’Occupation du Cameroun aux revendications de représentativité ethnique dans la sphère politique qui sourdent de certaines entités socioculturelles de la Société Civile Camerounaise, je ne vois posé qu’un seul et même problème : celui de l’absence d’une justice économique et politique fiable au Cameroun. J’estime, suivant en cela les analyses de mon ami Fanon NGOMO à New York University, que la résolution de cette question centrale de l’Objectivité de la Chose Publique ( double question de la justice économique et politique qu’aborde magistralement un John Rawls dans sa Theory of Justice ) est le passage à niveau qui liquidera les tentatives de replis identitaires en les délestant desfaveurs socioéconomiques conjoncturelles dont elles sont porteuses. Les communautarismes les plus extrêmes ne prospèrent qu'en contexte de défaillance de l’Etat de Droit. III. 3) La Conscience patriotique comme Conscience Citoyenne et Cosmopolitique : Le patriote sait la fragilité des institutions de la liberté humaine. Il sait qu’elle ne tiennent leur existence qu’à être constamment maintenues vivantes, par le souffle des individus lucides sur la braise des événements quotidiens de la communauté nationale et territoriale. La conscience citoyenne du patriote est une conscience vigilante, elle démasque dans la prolixité des sophismes de loups que développe l’impolitique, l’essentiel à retenir et l’inessentiel à combattre. Sa finalité est d’aboutir à l’instauration et à la consolidation de l’Etat de Droit, espace public de libertés coexistant pacifiquement grâce à des institutions productives et justes. Je vois deux impératifs à la conscience citoyenne du patriote camerounais. Un impératif théorique : le patriote doit constamment accéder à une lecture objective de la situation globale de son pays. Il doit en connaître la géographie, l’histoire, et les différentes institutions culturelles, sociales, politiques. Il n’y a à mon sens, aucun danger aussi grand pour le patriotisme camerounais que l’ignorance dans laquelle certains peuvent s’entretenir ou être entretenus quant à la situation réelle du pays. Dans l’effort de savoir et de comprendre ce qui se passe, il convient d’insister sur la nécessité d’un génie citoyen sans complexe. Un impératif pratique : le génie citoyen se décline comme un activisme de la raison pratique. Il s’agit de traduire, sous toutes les formes possibles et non-contradictoires, l’exigence de liberté qui découle de notre être de raison. Il n’y a pas de patriotisme sans actions patriotiques, sans un faire de la liberté qui se donne à voir et inspire d’autres initiatives de liberté. Dans la mesure de ses moyens, le patriotisme est de tous les combats pour l’accès de sa communauté à une existence économique, sociale, culturelle et politique féconde. IL cherche à saisir toutes les occasions propices à l'avènement, dans son pays, de l’événement institutionnel de la liberté que nous nommons Etat de Droit. Cette double exigence théorique et pratique débouche trois objectifs pragmatiques et problématiques: 1- La consolidation de la contestation de l’impolitique dans l’imaginaire des citoyens et notamment la défense des mythes féconds de la libération contre leur détournement par des contre-mythes de dérivation ou de neutralisation. (J’en ai donné un exemple à travers mon analyse de l’escroquerie par laquelle l’imaginaire de l’Indépendance a été neutralisé derrière le thème mythème éffusionnel des Lions Indomptables ). Ceci doit se faire par l’art, la littérature, le Cinéma, l’éducation aux droits de l’homme, la philosophie jouant en particulier dans ce domaine, un rôle de principe - passerelle entre les savoirs, savoirs-faire et les savoirs-être. A mon sens, la presse et la télévision sont les media les plus appropriés pour ce travail de sape. Le rôle du philosophe au Cameroun étant toujours de proposer une manière de s’approprier consciemment et activement de toutes ces demandes de sens. 2-La gestion efficace du droit d’insubordination comme outil de reconstruction équitable de l’ordre politique. Nous avons à cet égard à tirer les conséquences stratégiques des grandes expériences d’insubordination massive au Cameroun. J’en repère trois grandes périodes : l’insubordination anticoloniale, contre l’Allemagne (1884-1916). L’insubordination pour la revendication de l’indépendance ( 1920-1960 ) où la période upéciste de 1948 à 1960 est cruciale. L’insubordination contre la confiscation de l’indépendance ( 1960-2005) où la période 1989-1994 mériterait d’être passée aupeigne fin, avec notamment un bilan de la stratégie des Villes Mortes. Il nous faut, pour faire face aux redoutables fichiers des polices secrètes d’Occupation, constamment procéder à un bilan des intentions avérées, des pratiques de libération, de leurs succès et de leurs échecs, de leur modalités de réitération possible ou non, etc. Je ne suis pas un leader du CODE, je n’en suis qu’un sympathisant, comme je le suis de toutes les organisations sociopolitiques qui promeuvent des initiatives citoyennes fiables au Cameroun. Mais je sais qu’un tel labeur ne peut s’accomplir seul, sans l’ambiance d’une communauté de citoyens mobilisés pour la transformation effective de la situation injuste du peuple camerounais. Le travail est immense. Mais la clarté de cette mission est peut-être le meilleur viatique pour notre génération citoyenne, sa seule façon d’exercer sa raison et sa liberté au Cameroun. En guise de conclusion. Pour une métaphysique du patriotisme. Ce que nous avons dit suffit à montrer que le patriote camerounais n’existe que par les actes patriotiques qu’il pose. Il n’existe pas, à titre d’être achevé, un patriote vivant, c’est à dire qui s’est toujours, sans exception installé du côté de la Ligne des Résistants. Les patriotes avérés le sont en vertu d’une vie de cohérence entièrement vécue et repérable dans une biographie incontestable d’êtres voués à la liberté. C’est à la fin de chacune de nos vies qu’on jugera si dans leurs trajectoires respectives, les actes émancipatoires l’auront largement emporté sur les actes de lâcheté et de servilité, si notre mission d’hommes libres l’aura emporté sur nos compromissions d’hommes en situation. Vous comprendrez donc ma méfiance toute socratique envers l’auto - proclamation comme patriote. A strictement parler, je ne suis pas patriote, je voudrais l’être. Je ne suis pas patriote, j’aspire à être reconnu comme tel. Le patriote, tel que je l’entends, est un projet existentiel de vivre en citoyen radical, projet vers lequel chacun d’entre nous doit tendre de toutes les forces de son corps et de son esprit pour s’assumer pleinement comme sujet raisonnable et libre. Le patriote est l’avenir auquel nous nous destinons dans la mémoire de ceux qui nous survivront. En se définissant comme patriotes camerounais, ceux d’entre nous qui y tiennent devraient rester sur leurs gardes. Car le Nkaa Kundè n’est pas une partie de Songo ou un jeu de Mbang. C’est un projet d’émancipation qui m’engage, moi, les miens, mon pays, toute l’humanité, dans une véritable épreuve du feu. Mais si on le sait, cela ne nous donne pas plus de pouvoir sur d’autres vies que nous n’en avons sur la notre. Le futur patriote camerounais refusera d’être traité comme une Crevette, à condition aussi qu’il ne traite personne comme une Crevette. Il ne dira pas : « Je sais ce qu’il faut faire au Cameroun parce que j’ai le Cameroun dans le sang ». Personne n’a le Cameroun dans le sang. Personne ne sait dans l’absolu ce qu’il faut faire d’un groupes d’êtres libres. Dans l’absolu, on peut qu’aider un groupe d’être libres à se faire. Les mouvements dits patriotiques doivent constamment se méfier d’être une pépinière de dictateurs, mais dans la mesure des possibilités pratiques, être toujours un laboratoire de pratiques démocratiques convaincues et efficaces, ce qui supposera à chaque fois des mécanismes de défense contre le risque stratégique de noyautage et des mécanismes de consolidation de la libre discussion et de la décision démocratiques. Je dis cela parce qu’il existe aussi, dans le concert des mouvements dits patriotiques africains, des patriotes pour rire et des patriotes rien que pour dire. Je voudrais distinguer décisivement le véritable patriote, qui se bat pour l’accès à une existence libre et raisonnable dans un espace et un temps donnés, du pseudo-patriote qui se bat pour son clan, sa tribu, sa seulenationalité, ou sa race. Le premier sait que les racines de l’homme sont spirituelles : sa raison et sa liberté sont ses critères distinctifs. Je l’appelle le patriote de l’esprit ou le Guerrier de la Lumière, pour parodier une expression de Paulo Coelho . Il est régi par le principe d’ Illimitation ( raison et liberté ) qui alimente la vie humaine de sens. Le pseudo-patriote est un patriote de la matière, un Guerrier des Ténèbres ; il n’est pas meilleur que les adversaires Occupants qu’il dénonce. Ce qu’il veut, c’est être à leur place, son tour, et pouvoir faire comme eux. Il est régi par le principe de limitation ( folie et aliénation) qui jette des individus et des collectivités entiers dans des culs-de-sac historiques, des fausses pistes. Partout dans le Continent noir, germent en effet des mouvements dits patriotiques qui lynchent allègrement l’étranger, la Veuve et l’Orphelin. Ces patriotes de la terre, ignorant l’historicité et la spiritualité originaires de l’homme, se comportent comme s’ils appartenaient à leur terre, au même titre que les roches, les arbres ou les insectes. Ils se revendiquent une multisécularité qui n’est en fait que le privilège inconscient de certaines roches et de certains arbres ou de certains reliefs. Ils décrètent étrangers leurs adversaires politiques, alors qu’eux-mêmes n’hésitent pas à endosser des nationalités étrangères quand cela les sécurise. Ils essaient de s’approprier à la lettre le Discours de l’Indépendance Africaine alors qu’ils sont aux antipodes de son esprit. Comme leurs prédécesseurs, ils bradent les richesses de leur pays pour prolonger leur séjour illégitime au pouvoir. Ces patriotes de la Terre, ces férus de la Politique du droit du sang, sont en réalité l’avant-garde d’une nouvelle vague d’Occupants de la néocolonie. Leur apparente opposition aux Puissances Coloniales n’est qu’un conflit de rôles dans un système de prédation commune. Il ne s’enracine pas dans un Conflit éthique. Il conviendra, partout où germeront ces patriotismes qui minéralisent, végétalisent, animalisent l’humain, sous couvert d’un quelconque essentialisme socioculturel, d’opposer la clarté de l’analyse intellectuelle et la fermeté d’une contre- mobilisation éclairée par la lucidité des militants de l’Etat de Droit . Il n’y a finalement pas de patriotisme camerounais possible sans une conscience cosmopolitique dont l’idéal actif doit tempérer les risques de dérives chauvines. Ce que je veux pour mon pays, je dois au moins vouloir qu’un autre citoyen, d’un autre pays, soit en droit de le vouloir, sans contradiction avec mon vouloir, pour son pays. Certes, les Etats n’ont que des intérêts, mais l’intérêt de tous les Etats, en cette époque de mondialisation et de réduction des distances entre les différents temporalités et spatialités humaines est de travailler activement à leur préservation mutuelle, condition à la fois sociale, économique, culturelle, politique et écologique de la préservation de l’humanité. Je considère aussi que les patriotes camerounais seront nécessairement des patriotes africains car la communauté de souffrance qui est à l’origine de la nation camerounaise est juste une portion de la grande communauté de souffrance qui lie les peuples africains, avec des variantes liées à leurs historicités régionales spécifiques. Il va de soi que l’Afrique du Nord, l’Afrique Australe, l’Afrique Centrale et l’Afrique de l’Ouest, ne communient pas uniformément dans la mémoire de souffrance. Par conséquent, il me semble illusoire de croire qu’en se plaçant du point de vue d’un patriotisme continental ou racial qui, empruntant aux combats mondiaux mulitiséculaires des Noirs sa syntaxe, et à l’afrocratisme ou au panafricanisme sa rhétorique, on ferait aussi efficacement œuvre émancipatoire que ceux qui s’assumant comme des êtres nés quelque part, libèrent l’homme dès le pas de leur porte, au lieu d’enjamber les problèmes tragiques de leur terre natale. Mais, soyons justes. Rien n’obligera le patriote camerounais à s’investir dans l’émancipation réelle du Cameroun si ce n’est son choix raisonnable et libre. La nécessité patriotique doit découler d’une libre décision pour ne pas s’abîmer dans les dures désillusions du suivisme. C’est à chacun de nous, Camerounais de la diaspora, de voir si son existence est suffisamment sensée en se passant tranquillement à côté des cris, des larmes, des râles et des spasmes funèbres de ceux qu’on spolie, emprisonne, affame, massacre, abandonne aux affres de la maladie et de la pauvreté, qu’on livre à la malemort comme à l’inconvénient d’être né, sur cette même terre contingente qui nourrira toujours notre rapport poétique à la vie, terre du Cameroun, berceau de nos ancêtres… 

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Published by professeurfranklinnyamsi.over-blog.com - dans tribunes politico-philosophiques
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CLOVIS SIMARD 24/08/2012 04:45

blog(fermaton.over-blog.com),No-7. - THÉORÈME DE L'AMITIÉ. - UNE VISION ?

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