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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 20:54

 

Une tribune internationale de Samir Patrice El Maarouf

 

Professeur Agrégé de Lettres Modernes

Université de Rouen

Morsi-1er.jpg

 

Napoléon 1er

 

C’était en l’an de disgrâce 1851 que Louis-Napoléon Bonaparte confisquait, en France, les acquis de la Révolution de 1848, par un coup d’Etat de triste mémoire, trois ans seulement après la création de l’éphémère IIe République. Il n’a fallu, en revanche, que cinq mois à Mohammed Morsi pour montrer le vrai visage de l’islamisme politique : fort d’une popularité toute relative et gonflé d’orgueil par sa récente réussite dans la négociation d’une trêve entre Israéliens et Palestiniens, le président égyptien, élu le 24 juin dernier, a cru que le temps était venu de faire main basse sur le pouvoir judiciaire et de bafouer ainsi l’héritage de la révolution égyptienne. C’est ainsi que le 22 novembre 2012, par l’éviction du procureur général d’Egypte, Abdel Maguid Mahmoud, et par la publication simultanée d’un décret interdisant à la justice de dissoudre l’Assemblée constituante et la Chambre haute du Parlement égyptien, le président issu de la mouvance islamiste des Frères Musulmans a purement et simplement usurpé le pouvoir judiciaire, le seul qui manquait à sa collection. Il a prêté ainsi une immunité à tous ses décrets en attendant la ratification d’une nouvelle Constitution, dont il détient tous les mécanismes politiques. Qu’est-ce, si ce n’est la marque d’un régime autoritaire ? Et comment ne pas penser aux décisions confiscatoires de Napoléon III, parvenu au pouvoir par les urnes, mais qui s’est progressivement arrogé tous les pouvoirs avant de proclamer le second Empire ? Quelles ressemblances d’agissement politique peut-on déceler entre celui qu’on ne peut plus guère appeler que le pharaon Morsi Ieret le piètre neveu de Napoléon ? En quoi ce précédent historique du Coup d’Etat du Deux Décembre éclaire-t-il d’un jour implacable les récentes basses manœuvres du président islamiste ? Nous voyons au moins trois points communs entre ces deux cousins en dictature : la confiscation intégrale et progressive des pouvoirs pour maintenir une domination politique sans faille ; la pratique de la réécriture constitutionnelle ; la dissimulation de l’autoritarisme derrière le masque de la légitimité populaire.

 

I- Une confiscation intégrale et progressive de tous les pouvoirs

 

Morsi Ier a été à bonne école. Sans avoir forcément lu une histoire de France ou étudié de près le cas Napoléon III, il sait que le meilleur moyen de s’assurer une domination politique sans contredit est d’en passer par les urnes. Prendre directement et violemment l’ensemble des pouvoirs constituerait une grave erreur de jugement, que les plus fins politiques déconseilleraient vivement à tout apprenti-dictateur. Mieux vaut s’installer au pouvoir par la manière douce. Tout est, ensuite, affaire de patience.

C’est la leçon qui ressort de l’élection au suffrage universel de Louis-Napoléon Bonaparte, démocratiquement porté au pouvoir, le 20 décembre 1848, grâce notamment au parti de l’Ordre, mais aussi à l’aura et à la résonance de son nom. Même parcours pour Morsi Ier, qui avant de devenir le « nouveau Pharaon d’Egypte », n’était encore que le démocratiquement élu Mohammed Morsi, leader du parti islamiste des Frères Musulmans.

Mais très vite il s’agit de s’assurer, étape par étape, une puissance politique irrésistible. Telle était l’ambition de Napoléon III en accomplissant son attentat contre le pouvoir législatif qu’il réduit à néant en arrêtant nuitamment des députés élus au suffrage universel. Tel est aujourd’hui l’objectif inavouable de la concentration autoritaire des pouvoirs qu’organise Morsi Ier en Egypte, bafouant ainsi les règles élémentaires de l’équilibre institutionnel nouvellement acquis. La grève des tribunaux d’Alexandrie, le 25 novembre dernier, ainsi que la fronde des juges du pays tout entier, montrent que les représentants du pouvoir judiciaire ont bien compris la manœuvre.

 La dernière étape consiste à faire croire que l’équilibre des pouvoirs est sauf. En France, en 1851, il est bien resté un faible contrepoids, celui du Corps législatif, que Louis-Napoléon Bonaparte avait eu la présence d’esprit de ne pas faire disparaître totalement, mais ses pouvoirs étaient extrêmement limités. L’initiative des lois n’appartenait pas à ce Corps et il ne siégeait que trois mois par an. Autant dire que son influence était inexistante. Quant au Conseil d’Etat, ses membres étaient nommés et révoqués par le Président et rédigeait les projets de lois sous sa pleine direction. La seule et unique limite aux pouvoirs de ce « quasi-monarque » était l’Assemblée[1]. Mais le combat politique entre le Président et l’Assemblée était inégal. Fort de l’onction des élections présidentielles de juin dernier, et d’un rayonnement international, Morsi Ier vient, de même, de procéder à une installation durable de son pouvoir personnel. Dans le même temps, il n’hésite pas à affirmer que cette confiscation du pouvoir législatif est temporaire, par conséquent que l’équilibre institutionnel sera sauf, sur le long terme. Une manière habile de dorer la pilule amère du Coup d’Etat du Vingt-Deux Novembre.

 

II- Une réécriture de la Constitution

 

Se doter de tous les pouvoirs ne suffit pas à s’assurer une tranquillité d’action. Dès lors qu’il a conquis l’ensemble des pouvoirs, tout apprenti-dictateur sait qu’il doit rapidement mettre la loi de son côté. Or, quel meilleur moyen de ne plus être hors-la-loi que de changer la loi ?

Les militants républicains qui se soulevèrent dans les campagnes, contre le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte, brandissaient les articles 68 et 110 de la Constitution[2]. Ils marquaient ainsi la violation illégale que constituait cette pleine prise de pouvoir. Il fallait pour Napoléon III se mettre rapidement à l’abri en rédigeant une nouvelle Constitution ; celle-ci sera promulguée dès le 14 janvier 1852. Elle accorde, sans surprise, de très grands pouvoirs à l’empereur, tout en affirmant par un habile déguisement que ses articles garantissent les acquis de 1789.

Le vendredi 30 novembre dernier la nouvelle Constitution égyptienne, but ultime de la manœuvre confiscatoire de Morsi Ier, était adoptée par une Assemblée constituante composée d’une majorité d’islamistes. La composition même de cette assemblée a été fortement contestée par l’opposition, qui a refusé de cautionner cette mascarade en la boycottant. Voici encore de troublantes ressemblances entre le Conseil d’Etat, véritable main législative de Napoléon III, et cette Assemblée constituante de Morsi Ier, admirable prothèse à lois du corps présidentiel.

La nouvelle Constitution égyptienne est un amas d’articles ambigus qui signent la fin de la liberté de la presse et met en péril l’expression démocratique. Pour Amnesty International, la nouvelle Constitution « ignore le droit des femmes [et] restreint la liberté d’expression au nom de la protection de la religion ». Comme au temps de Moubarak, le projet maintien les principes de la charia comme source principale de la législation, et rajoute que ces principes devront être interprétés selon la doctrine sunnite. Une telle disposition risque de compromettre la liberté religieuse des coptes d’Egypte et faire de la loi islamique une loi autoritaire et rigoriste.

Dès lors que cette réécriture de la Constitution a été amenée par la violation brutale et illégale de l’équilibre institutionnel, les Egyptiens ne sont, comme les insurgés du 4 et 5 décembre 1851, plus tenus à l’obéissance ; et c’est bien une stratégie de désobéissance civile que préconise l’opposition laïque et libérale, massée, ces jours-ci sur la place Tahrir.

 

III- Le masque de la légitimité populaire

 

Le troisième pilier de l’autoritarisme consiste, enfin, à chercher l’appui de la majorité du peuple, et ce, afin d’éviter tout soulèvement et toute critique. Louis-Napoléon Bonaparte lui-même espérait apparaître comme le champion du peuple en se parant du masque de la vertu politique.

« Il n’ignore pas que la violation de la Constitution à laquelle il se livre avec l’aide de la force armée est dépourvue de la moindre base légale ; mais, élu du suffrage universel, il espère apparaître au peuple comme incarnant la souveraineté nationale contre l’Assemblée, et la prise en compte de la question sociale contre la bourgeoisie. »[3]

 

Nous décelons la même stratégie dans les agissements coupables de Morsi Ier, qui, comme son sinistre prédécesseur, pratique le vote référendaire en vue d’asseoir un pouvoir dictatorial qui ne dit pas son nom.

Par le plébiscite des 20 et 21 décembre 1851, Louis-Napoléon Bonaparte devenait « Prince-président » pour une durée de dix ans et se rendait incontestable en assurant à l’opinion publique que son sceptre lui avait été donné avec la franche bénédiction du peuple. Aujourd’hui même, le samedi 2 décembre 2012, la Commission doit remettre le texte de la nouvelle Constitution à Morsi Ier, pour ratification et pour qu’un référendum soit organisé dans les deux semaines. Et même si la fronde des juges, chargés de surveiller les scrutins, compromet le bon déroulement de ce référendum, le machiavélisme politique de ce nouveau pharaon a toutes les chances de se machiner un « Oui » majoritaire. Une fois la légitimité populaire acquise à travers un référendum qui risque fort d’être biaisé, plus rien n’empêchera Morsi Ier de s’installer dans un règne durable et sans partage. Après cela, plus de recours légal.

En attendant il faut convaincre de la bienveillance de ces manœuvres et, comme Napoléon III, faire croire que l’on incarne la défense des acquis révolutionnaires. Il faut faire passer les décrets de confiscation du pouvoir pour des décisions de protection de la révolution, assurer qu’ils sont temporaires et destinés à mieux asseoir les libertés. Transformer fallacieusement la dictature en démocratie[4]. Rien de plus efficace. Rien de plus mensonger.

Pour défendre son projet, Morsi Ieret ses exécutants reprennent à leur compte les mots mêmes de la révolution égyptienne. Le décret du 22 novembre qui interdit à la justice de dissoudre l’Assemblée constituante en charge de la rédaction d’une nouvelle Constitution, est déguisée, par le porte-parole de la présidence Yasser Ali, en mesure de défense des acquis révolutionnaires : « Le président peut prendre toute décision ou mesure pour protéger la révolution ». De même, la nouvelle Constitution est qualifiée de « révolutionnaire » par Hossam El Gheriani, président de ladite constituante. Autant d’artifices de langage destinés à masquer les avancées d’une contre-révolution politiquement très organisée et rhétoriquement très habile.

Enfin, Morsi Ierjustifie son coup d’Etat en arguant de la lutte illusoire contre la corruption et l’élimination des sympathisants du régime précédent. Argument fallacieux qui cache de plus noirs desseins et surtout, rhétorique enrobant du vide. Comme Paul Biya au Cameroun, qui, en lançant son opération Epervier[5], condamnait stratégiquement un système qu’il pratiquait et organisait lui-même en sous-main, Morsi Ier fait mine de s’attaquer aux derniers sbires corrompus de Moubarak pour s’assurer les pleins pouvoirs, tout en passant pour le grand pourfendeur de l’escroquerie et de la cupidité en politique.

Quant aux contre-manifestations islamistes parfaitement orchestrées de ce samedi 2 décembre 2012, elles n’ont pas d’autre rôle que de présenter Morsi Ier comme le porte-voix du peuple.

 

 

Cette première crise politique du régime islamiste de Morsi Ier est la preuve du mouvement de balancier délétère qui éloigne l’Egypte des voies démocratiques. Tant que ce pays continuera d’être ballotté dans cette logique binaire et infernale du militarisme dictatorial d’un côté et de l’islamisme autoritaire de l’autre, le processus de démocratisation restera dans l’impasse. Certes (on peut mettre la chose à son crédit), Morsi Ier n’a pas, comme son comparse français, placé la capitale de son pays en état de siège et utilisé la force militaire comme moyen d’intimidation politique – d’ailleurs, qu’attend-il pour couvrir Le Caire de troupes ? – et comme outil de répression. Néanmoins, les profils politiques restent d’une troublante ressemblance et, si la domination politique se fait délicate, la domination militaire suivra.

Les cartes sont à présent dans les mains du peuple. C’est sur la place Tahrir que la révolution égyptienne a pris corps. C’est sur la place Tahrir que les partisans des Frères musulmans ont fêté la victoire de leur dauphin, le 24 juin 2012. C’est encore sur la place Tahrir que le peuple d’Egypte vient aujourd’hui demander des comptes à Morsi sur son coup d’Etat. La place Tahrir est ce lieu magnétique et populaire, cet électriseur de foules, cet amplificateur de démocratie, qui place tout responsable politique sous liberté surveillée ; mais c’est un lieu qui peut aussi, par retour de flammes, devenir le théâtre d’instrumentalisation d’une légitimation illusoire des pouvoirs en place. C’est donc sur la place Tahrir que se décidera le sort politique de l’Egypte moderne.

Il reste à espérer que l’Histoire ne se répète pas : que la résistance égyptienne au coup d’Etat du pharaon Morsi Ier ne connaisse pas le même sort que l’insurrection républicaine et légaliste de 1851, soulèvement réprimé et étouffé dans le sang…

 

Rouen, 2 décembre 2012,

Samir Patrice EL MAAROUF

Agrégé de Lettres modernes

Université de Rouen.

 



[1] Voir Dominique Barjot, Jean-Pierre Chaline, André Encrevé, La France du XIXe siècle, 1814-1914, Paris, PUF, 1995, p. 417.

[2] Art. 68 : « Toute mesure par laquelle le président de la République dissout l’Assemblée nationale, la proroge ou met obstacle à l’exercice de son mandat, est un crime de haute trahison. Par ce seul fait, le président est déchu de ses fonctions ; les citoyens sont tenus de lui refuser obéissance […]. » Art. 110 : « L’Assemblée nationale confie le dépôt de la présente constitution, et les droits qu’elle consacre, à la garde du patriotisme de tous les Français. » (Cités dans La France au XIXe siècle, op. cit., p. 413, n. 1)

[3] La France au XIXe siècle, op. cit., p. 411

[4] Mohammed Morsi rappelait dans son allocution télévisée du jeudi 29 novembre, destinée à rassurer les foules, que cette confiscation était temporaire et qu’« il n’y a[vait] pas de place pour la dictature ».

[5] Voir l’analyse de Franklin Nyamsi, « Franklin Nyamsi dissèque l’opération Epervier de Paul Biya » : http://www.franklinnyamsi.com/article-franklin-nyamsi-disseque-l-operation-epervier-de-paul-biya-106464252.html.

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