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17 août 2012 5 17 /08 /août /2012 12:23

 

Samir El Maarouf : A fleur de peau, à fleur de mots : la poésie épique césairienne de Franklin Nyamsi dans Dires à Dieu pour demain

100 0153 Samir El Maarouf

 

"Créer, c'est résister.

Résister, c'est créer."

Stéphane Hessel, Indignez-vous !

 

 

  

"Oui. C'était hier."[1] C'était hier, c'était en 2008, que Franklin Nyamsi naquit à la poésie. C'était hier, c'était en 2008, que ce "rêveur", atteint dans la chair de son peuple, atteint dans la chair de son amitié, poussa, de plein cri, des mots de douleur et de révolte. Et c'était aussi hier, c'était aussi en 2008, qu'Aimé Césaire, à bout de souffle, passait la plume à gauche et rendait au monde l'entière substance de son être poétique. C'était donc hier, c'était donc en 2008, qu'à Fort-de-France un vénérable volcan s'éteignait, tandis que, de l'autre côté de l'Atlantique, un cœur solitaire et exilé s'embrasait, en prêtant allégeance à la Muse de l'Indignation.  

 

 

Car, aux accents rugissants de cette vox clamans in injuriae deserto, on pense à Césaire. Comme celle de son prédécesseur, la poésie de l'auteur de Dires à Dieu pour demain est profondément orale et déclamatoire. La force volcanique du verbe de l'un s'est, semble-t-il, versée, par imprégnation, dans la verve jaillissante de l'autre. Dans la tradition de l'épicisme polyphonique, ce recueil est littéralement hanté par des voix multiples. Car, sur le terrain du dire, le poète Nyamsi (fou de football) ne joue pas "perso". Il écoute, il délègue, il passe, il appelle à lui. Des cris, des plaintes, des pleurs, des râles, des murmures. Celles et ceux de son peuple :

 

Les cris de l'enfant affamé

Les pleurs de la veuve dépouillée

Les hurlements de l'orphelin dépenaillé

Les voix lourdes des pleureuses de Bandem[2]

 

Une communion de voix dans la douleur. Mais ce dolent concert se trouve bientôt troublé, à contretemps et comme en sourdine, par la syncope sifflante, au chant I, des satrapes et de leurs sbires, et les dysharmonies grinçantes, au chant II, des "voix ricaneuses" des cyniques[3].

Cette symphonie fantastique laisse ensuite place à la parole nécessaire et sacrée du sage : celle du vieux Mangoulou-Ngoueke, figure de la sagesse immémoriale, véritable Socrate au cœur noir, qui dynamise le chant IV de ses sermons philanthropes et de ses remontrances aux "ogres d'Afrique"[4]. D'autres passages de la partition sont encore dominés par les arias sensibles du "poète du Volcan de Fako", Doppelgänger de l'auteur, qui laisse éclater l'ire de sa lyre. Au milieu du fracas fou de l'histoire, il fait entendre les notes suaves de son élégie pour les morts de Madrid[5], et, ailleurs, l'allegro de ses "vers tragiques sur le zéro et le héros"[6].

Parfois même d'insoutenables silences creusent la partition. Le silence des morts. D'outre-tombe, l'ami Jacques Tiwa Gnintedem, apparaît dans la pâleur de son martyre. Tout comme Montaigne, rendant un hommage ému et franc, au sein du chapitre XXVIII du premier livre de ses Essais, à Etienne de La Boétie, l'auteur du Discours de la servitude volontaire et l'ami de toujours, Franklin Nyamsi creuse, au cœur même de son dit, un poétique tombeau, tisse un suaire de mots pour le "mpodol", pour le "brada"[7], pour le frère. Car si le "visage de l'ami"[8], "nénuphar mnémonique"[9] qui hante les eaux dormantes de la psyché du poète, est exhumé, c'est pour en faire un emblème, un "emblème rebelle"[10],  pour donner un visage aux sans-visages.

 Véritable passeur de paroles, le poète Nyamsi fait de son hymne polyphonique une authentique symphonie beethovénienne en cinq mouvements - la structuration en cinq chants n'est sans doute pas anodine -, où le Bien triomphe toujours de l'angoisse du Mal, au mouvement final, dans le chœur sacré d'une humanité retrouvée.

 

On pense également à Césaire, à la lecture de ces vers ciselés et sonores. Nyamsi, comme l'auteur des Armes miraculeuses, est un artisan du mot ; il fait se heurter les signifiants pour mieux entrechoquer les signifiés. Car la poésie est musique avant tout. Ainsi, les vers de Nyamsi dansent, bondissent et rebondissent, en un rythme endiablé, sur fond de tam-tam et d'Assiko :

 

Dans le corps d'ébène brillant du danseur

qui bondit en rythmant

le tam-tam du Nkamba de Bandem

Dans les pas fins du Maître d'Assiko

Aux pas finis du divin Essewé

Dans la colère punitive de Papa Shango

Dans le blues guttural d'Armstrong mon frère[11]

 

 Ces vers s'inscrivent indéniablement dans la pulsation entêtante de célèbres poèmes de Césaire comme "Tam-tam de nuit", "Tam-tam I", Tam-tam II" et "Batouque", dans Les Armes miraculeuses[12].

 Mais quand le peuple s'avance, qu'il demande audience pour sa souffrance ineffable, qu'il écarte les bords de ses plaies profondes, le verset césairien ne suffit plus. Il faut une pause. La pause de la prose :

 

Les Camerounais en colère sous l'effet pervers de la misère étaient allés manifester contre le régime impopulaire qui suce leur sang depuis les décennies des colonies

Paysans abandonnés, chômeurs des villes, jeunes sans promesse ni jeunesse, parents fatigués de n'être modèles qu'en guise d'êtres déchus, menu peuple camerounais au corps flasque comme le long jour sans pain qui se poursuit inexorablement, le peuple a dit "non à la misère organisée", "non aux détourneurs", "non à la présidence à vie", "non à la corruption", "non au bradage du sol et du sous-sol", "non au génocide lent des pygmées" !

En 2008, une soldatesque corrompue a tiré à vue sur des Camerounaises et des Camerounais, pendant que la planète s'émouvait sur les seuls morts du Tibet ![13]

 

Débarrassé des oripeaux d'une poésie trop sublime, il est nécessaire alors d'éclabousser et de salir de contingence le verbe haut, pour laisser place au verbe nu et plain de la poésie en prose, seul en mesure d'accompagner la douleur simple et nue du martyre silencieux. L'esthétique poétique de Nyamsi se situe donc, semble-t-il, quelque part entre l'obscur mais sublime verset césairien et la "poésie impure" d'un Pablo Neruda[14], entre l'aria du poète et le récitatif du peuple.

 

On pense encore à Césaire lorsque l'on se laisse porter par la grande épopée de l'homme africain. En 2008, il fallait répondre au discours de Dakar d'un certain président de la République française, qui proclamait, un an plus tôt, aussi maladroitement que scandaleusement, que l'Afrique, enfermée dans l'éternel recommencement des cycles naturels, avait été incapable de se construire un destin moderne. Face à cette forme de négationnisme ignorant, il fallait faire ressurgir le panthéon des héros africains, les sacrifiés de l'indépendance des peuples d'Afrique, dont la liste est longue et que Franklin Nyamsi égrène dans une subtile prétérition :

 

Le panthéon des héros nègres est l'un des plus fournis de l'histoire

 

Et je n'ai besoin, ni de convoquer les esclaves marrons, ni les princes résistants, ni les martyrs de la désobéissance civile, ni ceux des luttes africaines pour l'indépendance

 

Et je n'ai besoin ni de convoquer Mandela ou Sankara, ni d'évoquer Lumumba ou Samora ; à quoi bon crier le courage de Sékou Touré ou le génie de N'krumah ? Que dire de Um Nyobé, de Félix Moumié, d'Osendé Afana ou d'Ernest Ouandié ?[15]

 

Voilà une vérité de rétablie : face à l'histoire aveugle et autocentrée de l'homme blanc, voici la contre-histoire de l'homme africain. Car la postmodernité n'est pas une posthistoire. La lutte pour l'indépendance démocratique des peuples a simplement changé de continent. Il fallait apprendre à la vieille Europe et à la jeune Amérique à décentrer leur regard, à contempler plus au Sud. Tel était le combat de la "négritude", cher à Césaire, Senghor et Damas, qui se retrouvait inattendument ressuscité.

Et pour cause, née dans la gueule ardente du volcan de Fako et façonnée par l'argile du fleuve Wouri, l'âme du poète Nyamsi est avant tout camerounaise, africaine avant tout. Mais l'intelligence de sa générosité lui interdisait toute restriction ou toute bassesse de vue :

 

Et j'ai pensé comme grâce contre la pesanteur de la rancune, toutes les paroles qui m'ont échappé pour dire la misère universelle

Quand je ne songeais au départ qu'à parler des peuples noirs que l'on trucide depuis cinq siècles avec l'appui de leurs propres enfants.[16]

 

Ainsi, la "négritude" est-elle convoquée pour être immédiatement dépassée et son combat, encore trop restreint et qui oppose trop, doit céder le pas à un combat universel, un combat contre le "zéro-zombie-zigoto-gigolo"[17], hydre moribonde à mille têtes, répugnant et cadavérique Goliath de l'obscurantisme, sorte d'allégorie de tous les dictateurs et ennemis de la liberté des peuples humains, et non plus seulement africains.

L'un des ressorts essentiels de la poésie épique est, en effet, la pratique de la vision allégorique. Franklin Nyamsi s'en empare en tentant une fresque de l'humanité post-moderne, idolâtrant les faux dieux Cumul et Cathodus. Belle fable, assurément, de la médiocrité rampante qui guette et ronge nos cœurs indurés. La vision de ce vice-dieu Cathodus, dont l'étrange miroir trône au centre de tous les foyers, fils bâtard de Morphée et de la déesse Apathie, vizir du dieu Cumul (lui-même incarnation du capitalisme débridé), frappe l'imagination du lecteur, donne un visage allégorique à une situation bien réelle : le scandale de consciences chloroformées par des médias futiles. Car en évitant le Charybde de l'amnésie, on tombe dans le Scylla de l'indifférence. On pensait notre monde vidé de tout épicisme, voilà que le poète Nyamsi, par ses visions allégoriques, nous démontre le contraire.

 

Mais c'est dans le chant cinq que tout se noue. A fleur de peau, à fleur de mots, le poète n'y transige pas avec la sincérité. Il y retrace honnêtement, son parcours personnel et spirituel ainsi que les circonstances de son engagement, tout en s'essayant à pressentir l'avenir. Dans cet autoportrait en "rêveur"[18], le personnel et l'universel s'entrelacent ; c'est là la clé de cette vaste oraison.

La poésie se fait alors élan, élan jouissif et jaculatoire. Franklin Nyamsi dépasse, d'un Victor Hugo, le vaste et lyrique rêve d'un embrassement universel - son rêve, au siècle de charbon, d'Etats-Unis d'Europe. L'auteur de Dires à Dieu pour demain lui emboîte le pas et songe, au siècle de pétrole, à des "Etats-Unis d'Afrique", et mieux encore, à des "Etats-Unis de la Terre". Tant il est vrai que si, comme à Socrate, l'on posait à l'auteur la question de son appartenance et de ses origines, il répondrait, volontiers, comme lui : "Je suis un citoyen du monde."

Ainsi, la meilleure mondialisation que l'on puisse espérer aujourd'hui n'est pas une mondialisation des capitaux, sur fond de loi de la jungle financière, ça n'est pas non plus une mondialisation des cultures, qui conduit bien souvent à l'effacement des richesses de chacune d'entre elles : non, c'est avant tout et surtout une mondialisation des cœurs. C'est ce que suggérait déjà le chant III :

 

Une seule chance, la chance désespérément seule de l’homme

 

Une chance seule que les inondations de Rangoon traversent de leurs flots impétueux le cœur sensible d’un homme du Cameroun

 

Une seule chance que les pleurs de cet enfant de Nouvelle-Orléans se transforment en sanglots du bourgeois de Beijing

 

Une chance seule de voir le sidéen

agonisant à Johannesbourg

ouvrir le cœur du bonhomme de la thébaïde de Paris

 

Une seule chance que l’angoisse du refugié du Soudan rejoigne celle du privilégié de Manhattan[19]

 

Si elle reconstruit le passé, la poésie de Franklin Nyamsi est également tout entière tendue vers l'"avenir des hommes, / qui se joue hic et nunc"[20], tout entière tendue vers cette "chance si seule et si seule chance"[21] de contempler un jour une humanité réconciliée.

Et, dans le parcours personnel du poète lui-même, cette vaste fresque d'une humanité en devenir n'avait rien d'usurpé : elle constituait le prolongement logique d'un engagement de tous les instants. Dans l'œuvre globale de Franklin Nyamsi, le passage de la philosophie politique à la poésie épique se fait donc sans cahot.

 

Que pèse et que peut la poésie aujourd'hui ? Très peu, diront certains. Elle reste, néanmoins, cette "arme miraculeuse", pour reprendre une formule césairienne, la seule arme possible d'un monde uni et pacifié. Si la posture du "mage romantique", intermédiaire entre Dieu et les hommes, est quelque peu frappée d'obsolescence, le poète a néanmoins toujours un rôle d'importance à jouer dans la cité du vingt-et-unième siècle : celui de catalyseur d'émotions et d'accélérateur de consciences. Une seule mission alors pour le lecteur : écouter le poète qui nous parle et qui nous prend, et se laisser atteindre par la salubrité de son ire.

"Le poète n'est rien pour répondre du mal métaphysique / Mais il peut témoigner de ses orages intérieurs."[22] Ainsi la poésie épique revêt-elle une fonction à la fois testimoniale et mémorielle : entre oralité et choralité, il faut témoigner pour ne pas oublier. Et quand "personne [n'est là] ou presque pour relayer la divine colère"[23], il appartient au poète, et à lui seul, d'entonner pour ses semblables la prière urgente et nécessaire. C'est ce qu'a bien compris l'auteur de Dires à Dieu pour demain, cette si bien nommée "oraison pour une humanité révoltée".

Saine colère, violence virile, musicalité, polyphonie, conscience historique : le verbe de Franklin Nyamsi réunit donc tous les ingrédients d'une poésie épique profondément césairienne, adaptée aux combats d'aujourd'hui. L'auteur se fait ainsi le porte-étendard d'une révolte infrangible, qui, toujours et lentement, écrasera, soyons-en sûrs, dictatures, injustices et autres aliénations. Car, comme le dit la célèbre parole du Rig Vara : "Il y a des aurores qui n'ont pas encore lui." Et la poésie doit vivre pour les contempler.

Samir El Maarouf,

Professeur agrégé de lettres modernes à l'Université de Rouen.



[1] Franklin Nyamsi, Dires à Dieu pour demain, oraison d'une humanité révoltée, Abidjan, éd. Balafons, 2012, chant V, p. 65.

[2] Ibid., chant IV, p. 60.

[3] "J'entends des voix ricaneuses dire, dans la pénombre de mon ire : / "Que de "ils" dans cette prière !?"" Ibid., chant II, p. 27.

[4] Ibid., chant IV, p. 59.

[5] Ibid., chant III, p. 53-54.

[6] Ibid., chant II, p. 31 et suivantes.

[7] Ibid., chant II, p. 30.

[8] Lire, en tête de la même édition, la pénétrante préface de Tanella Boni, poète, romancière et essayiste de Côte d'Ivoire, intitulée précisément "Le visage de l'ami". Ibid., p. 9-14.

[9] Ibid., chant II, p. 31.

[10] Ibid., chant II, p. 29

[11] Ibid., chant I, p. 17-18.

[12] Voir respectivement aux pages 100, 113, 114 et 125 à 131 d'Aimé Césaire, La Poésie, éd. de Daniel Maximin et Gilles Carpentier, Paris, Le Seuil, 1994 (rééd. 2006).

[13] Ibid., chant II, p. 29.

[14] Dans un article intitulé "Sur une poésie sans pureté", Pablo Neruda appelle de ses vœux un ancrage de la poésie dans le réel le plus profond, dans la contingence la plus triviale : "Faisons en sorte que la poésie que nous cherchons soit elle aussi corrodée par les devoirs de la main, mouillée par la sueur et envahie par la fumée, qu'elle sente l'urine et le lis éclaboussé [...]. Une poésie impure comme un vêtement, comme un corps, montrant des taches d'aliments, avec des comportements blâmables, des rides, des observations, des rêves, des veilles, des prophéties, des déclarations d'amour et de haine, des incongruités, des chocs, des idylles, des opinions politiques, des refus des doutes, des affirmations, des impositions." (voir Pablo Neruda, Né pour Naître, Paris, Gallimard, "L'Imaginaire", 1980, p. 160-161)

[15] Ibid., chant II, p. 28.

[16] Ibid., chant V, p. 69-70.

[17] Ibid., chant II, p. 31.

[18] Ibid., chant V, p. 67.

[19] Ibid., chant III, p. 48.

[20] Ibid., chant III, p. 50.

[21] Ibid., chant III, p. 52.

[22] Ibid., chant V, p. 67.

[23] Ibid., chant II, p. 43.

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Published by professeurfranklinnyamsi@over-blog.com - dans Analyses culturelles
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ukgymmats 06/05/2015 13:20

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