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1 mai 2011 7 01 /05 /mai /2011 19:40

Réponses du Pr. Franklin NYAMSI aux questions de M. Harouna GOREL, du  Journal Le Républicain de Niamey, Niger. Le 26 avril 2011.

 

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1) L'Afrique est en ébullition. Au Nord, il y a eu l'Égypte, la Tunisie,  et aujourd'hui la Libye, où le peuple réclame le départ de Kadhafi. Quelle analyse faites-vous de cette situation?

 

         De façon globale, il est clair qu’après le vent des libertés démocratiques dans les années 90, nous assistons à un nouveau cycle de luttes émancipatoires dans ce qu’on a appelé tantôt Tiers-Monde, tantôt Quart-Monde. Alors cependant que le cycle des luttes démocratiques des années 90 était encore marqué par l’oposition idéologique  entre l’Est et Ouest, on observe aujourd’hui, en Afrique du Nord comme dans le monde arabe et dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne,  une figure contestataire nouvelle que je désignerais volontiers sous l’expression de révolution citoyenne. C’est une demande de changement institutionnel et démocratique originale qui sourd pour l’essentiel des franges des anciennes organisations politiques classiques, mais qui traverse très diversement les couches populaires. En dehors des partis traditionnels, on peut observer une créativité de résistance multiforme au cœur même des sociétés civiles anciennement clivées entre le militarisme, le fanatisme ou la dépendance postcoloniale aux zones d’influence des ex-puissances coloniales.

 

         Les peuples nord-africains en révolution citoyenne ont largement démenti deux a priori que le prisme déformant de l’orientalisme voulait opposer à toute autre approche de leur singularité. Les nord-africains prouvent qu’ils ne sont pas des peuples enfermés dans le binaire militarisme/fondamentalisme. D’autre part, ils affirment à la face du monde une capacité de contraindre et démettre des dictatures, par la désobéissance civique organisée et acharnée, mobilisant les moyens de communication les plus modernes qui soient et une capacité de justifier par leurs propres arguments, leur cheminement vers l’Etat de droit démocratique. A mon sens, Ben Ali, Moubarak, Kadhafi, c’est même pipe, même tabac. L’Afrique du Nord a raison de se débarrasser de ces fous et l’Occident a raison d’en profiter pour favoriser l’émergence de partenaires réellement légitimes et raisonnables dans ces pays.


2)  L'Afrique de l'ouest n'est pas épargnée, avec notamment la Côte d'Ivoire où le président Laurent Gbagbo a été arrêté, et aussi le Burkina qui connaît une crise. Comment expliquez-vous cette situation?

 

         Le cas de la Côte d’Ivoire, je l’ai montré depuis l’an 2000 dans moult tribunes et analyses, doit être patiemment analysé à l’abri des tentations pavloviennes de l’anticolonialisme dogmatique. Il ne s’agit pas d’un complot du monde entier contre la Côte d’Ivoire. La crise postélectorale ivoirienne n’a pas opposé deux familles politiques foncièrement différentes sur le plan idéologique, car le RHDP, comme le FPI, sont des formations politiques compatibles avec la mainmise préférentielle de la France sur l’économie ivoirienne, au-delà des effets de manche de la propagande politique. Le conflit politique ivoirien vient plutôt d’une profonde discorde sur le statut de la citoyenneté ivoirienne elle-même. Ce qu’on a appelé la question de l’ivoirité. C’est cela qui s’est exprimé, d’une part, dans l’espoir vain que Gbagbo avait de gagner le second tour de la présidentielle 2010 grâce au report des voix des « vrais ivoiriens » de Bédié, et d’autre part, dans la charcuterie électorale sans nom opérée par le Conseil Constitutionnel de Yao N’Dré qui a comme de juste éliminé tous les votes des régions du pays que cible de longue date la même doctrine infecte de l’ivoirité. Le conflit fratricide ivoirien tient d’abord d’un désaccord sur la question même de l’identité nationale. Les autres facteurs (économique, impérialiste, religieux, stratégique) s’y greffent opportunément.

         De la même façon que Gbagbo, qui voulait s’accrocher au pouvoir à coups de canon,  a perdu au bras de fer face à l’opposition organisée et armée du RHDP en 2011, de même le Général Guéi avait dû perdre en Octobre 2000, face à l’opposition organisée et armée du FPI de Laurent Gbagbo. La France socialiste et l’UA, l’ONU même avaient soutenu Gbagbo en 2000. Cette fois-ci, c’est Ouattara qui, sur le fond de sa victoire réelle dans les urnes, a bénéficié du soutien des puissances africaines régionales et des puissances occidentales internationales. On ne peut pas mépriser l’expression souveraine du peuple de Côte d’Ivoire dans les urnes au nom d’un anticolonialisme opportuniste. Le nouveau Président du Niger, Mahamadou Issoufou, l’a du reste bien compris, en appelant dès sa propre réélection à respecter et consolider le choix des ivoiriens de voir Alassane Ouattara présider à leur destinée pour les 5 prochaines années.

         Le cas du Burkina Faso vient prouver que la soif de démocratie des peuples africains s’accommodera de moins en moins des dictateurs, quels que soient leurs soutiens dans la Françafrique ou l’habillage électoral de fortune dont ils s’affublent à coups de trucages et d’impostures. Les peuples africains s’apprêtent à franchir un seuil critique d’ingouvernabilité par les despotes, éclairés ou aveugles. Au pouvoir depuis 1987 après un assassinat célèbre que les africains ne sont pas prêts à lui pardonner, Blaise Compaoré est une honte pour la démocratie burkinabé et son séjour au pouvoir devrait lui être rendu bref par tous les moyens à la portée de son peuple, de l’opposition politique et de ses alliés.


3) Comment se présente la situation politique dans votre pays le Cameroun?

 

 

         La situation politique camerounaise est caractérisée par trois facteurs majeurs très alarmants :           1) Une grave détérioration des conditions socioéconomiques, avec près de 40% de la population vivant en deçà du seuil de pauvreté et une espérance de vie réduite en moyenne à 45 ans. Les économistes évoquent le Cameroun comme le pays où il y a paradoxalement croissance et pauvreté. On parle de croissance pauvre. Les chiffres macroéconomiques sont brillants, mais les données socioéconomiques sont désastreuses. Beaucoup dans ces circonstances, doivent se rabattre vers l’économie informelle, les activités avilissantes, ou l’exil avec toutes sortes de fortunes et d’infortunes. Sans garantie de santé, d’éducation, d’emploi, de loisir, de citoyenneté, les camerounais sont livrés sans pitié à la débrouillardise et à la malemort.

         2) Le système politique du RDPC de Paul Biya a répondu depuis près de 30 ans de confiscation du pouvoir par les axes suivants : répression, corruption, propagande et pilotage à vue. En 2008, vous le savez, les troupes de Biya ont impunément tué près de 200 camerounais qui manifestaient lors des émeutes dites de la Faim. Depuis 1990, c’est par vagues que le régime prélève des vies pour mater et intimider durablement la population qui s’en trouve plongée entre deux révoltes dans un état d’apathie éléphantesque. Plastronnant sur ce mépris arrogant des droits humains, les ministres et hauts-cadres du RDPC sont les camerounais les plus corrompus. Au désoeuvrement de millions de gens qui tirent le diable par la queue, répond la morne propagande des Grandes Ambitionsque Biya promet au peuple depuis des lustres ! L’âme de notre peuple contient peut-être la plus grande réserve de colères d’Afrique Centrale…Vous comprenez par exemple l’engouement tous azimuts des camerounais pour la crise ivoirienne. Une vraie soupape exutoire et cathartique, où de graves confusions peuvent prospérer !

3) L’opposition politique et la société civile camerounaises sont en lambeaux. Non seulement du fait d’un phénomène d’anomie, où faute de modèles pertinents la société s’est mise à ressembler au Gouvernement corrompu qui l’étrangle ; mais aussi du fait d’un manque cruel de génie, d’éducation politique, de moyens d’action et de communication, etc. Les anciennes alliances de la externes de la Guerre Froide ne rapportent quasiment plus rien à ceux qui n’ont pas pris le pouvoir entre-temps. Les alliances internes des années 90 ont pris d’énormes fissures. L’opportunisme et l’immobilisme ont buriné les visages.

         Pis encore, l’opposition et la société civile sont en partie prisonnières de catégories de pensée coupées de l’évolution stratégique du monde. J’ai parlé par exemple tout à l’heure d’une pathologie sévère qui pavlovise stérilement les esprits chez nous : l’anticolonialisme est devenu l’alibi du mépris de la démocratie. Dans les formations politiques de l’opposition elle-même, le déficit démocratique et l’absence d’alternance ont pris des proportions abyssales, avec des dirigeants politiques qui s’accrochent à leurs prérogatives jusqu’aux portes de la mort par vieillissement, qui ne supportent aucun changement de méthodes, et qui rêvent encore d’un Grand Soir qui les consacrerait naturellement au pouvoir.  Ce qui a été perdu entretemps, c’est le lien organisé avec les masses, qui fut la marque déposée de l’Union des Populations du Cameroun pendant la guerre d’indépendance. La répression administrative, les harcèlements, la propagande d’Etat, les assassinats et les emprisonnements d’opposants ne peuvent pas venir à bout d’une opposition et d’une société civiles organisées contre la dictature. La révolution citoyenne camerounaise dépend des réponses que nous apporteront aux impasses actuelles.

         Nous avons donc besoin de nouvelles organisations qui puissent conduire les forces progressistes, démocratiques, patriotiques et humanistes du pays à contraindre le régime Biya à se démettre. Ensuite, devra être instaurée une transition qui dotera le pays d’institutions et de contre-pouvoirs fiables, contre tous les abus futurs. Cette période transitoire s’achèvera par une série de scrutins exemplaires (rien à voir avec la mascarade d’ELECAM actuellement en cours) qui remettront le pouvoir à la majorité démocratique pour une législature de portée destinale. Je suis dans cet esprit à l’écoute et au cœur de toutes les initiatives de modernisation politique de mon pays natal.


4) L'Afrique a soif de démocratie. Qu'y-a-t-il lieu de faire pour une restaurer la démocratie en Afrique?

         Il existe déjà des démocraties en Afrique, signe qu’il n’y a aucune sorte de fatalité en la matière. Le Ghana, l’Afrique du Sud, le Sénégal, le Bénin, nous donnent déjà de bonnes raisons de croire en l’expansion de cette dynamique vertueuse. Cela dit, l’immensité des autres peuples attend encore. La soif de démocratie doit donc se traduire en formes concrètes :

1) Par un effort exceptionnel d’éducation politique des citoyens. Quand je parcours les sites et fora de discussions interafricains, je suis toujours frappé par le contraste qu’il y a entre le désir d’expression infinie et la pertinence fort limitée des jugements. Parfois, ceux qui parlent n’ont rien à dire. Et ceux qui peuvent dire quelque chose n’ont même pas le temps de parler ! Il y a une effervescence pathologique de la prétention en politique africaine qui masque mal le manque de vision de la plupart d’entre nous. Voyez par exemple le nombre de candidats à la Présidence de la République qu’on compte déjà au Cameroun en ce début d’année 2011 ! Pas moins d’une trentaine, chacun se prenant pour l’ovni politique du siècle, et prenant soin d’ignorer superbement tous les autres. Voyez le nombre de Déclarations concurrentes que les élites d’un même pays peuvent signer sur les mêmes questions, aucune ne s’instruisant des autres et chacune espérant que tous viennent à s’aligner sur la sienne ! Il y a un déficit d’intelligence collective en Afrique qu’il urge de résorber pour rendre opératoires nos efforts de changement institutionnel et démocratique.

 

2) A ce travail de mémoire, doit être articulé, à mon sens, un travail de maillage associatifIl s’agit d’inciter les africains, partout où cela est nécessaire, à s’associer en fonction de leurs communautés de problèmes. Le dicton qui dit que l’Union fait la Force ne doit pas s’appliquer dans les seules grandes incantations collectives contre l’impérialisme international, où les loups-africains et leurs brebis-africaines s’entendent étrangement à merveille pour charger l’Occident de tous leurs malheurs. La vitalité des sociétés civiles promotrices de démocratie dépend de leur créativité et de leur réactivité face aux sollicitations sociales, économiques, culturelles, écologiques, spirituelle même de leurs environnements respectifs. La question de l’engagement citoyen demeure l’un des aspects cruciaux du renversement du rapport de forces au Cameroun.

3) Nous avons aussi besoin d’un leadership spirituel, éthique, politico-stratégique, technocratique et esthétique pour enraciner la démocratie dans les représentations quotidiennes du monde africain. Je veux dire par là qu’il importe que nous fassions en ce 21ème siècle un tour d’horizon de nos raisons ultimes de vivre ou de mourir pour la vie, de faire vivre ou de faire mourir pour la vie. Un tel bilan des valeurs sacrées de nos sociétés suppose que nous en interrogions tous les silences, tous les chocs, tous les balbutiements, lucidement. Nous devons prendre le risque de proposer notre modèle d’universalisation, notre proposition de monde fécond, avec leurs justifications raisonnables et rationnelles. Ce sont des personnes ancrées dans cet à-venir qui est l’ouverture de l’humain vers l’Infini, qui doivent innerver nos sociétés par une exemplarité de la conduite, de la foi, du savoir, du beau et de l’éternel. L’Afrique a  besoin de se bâtir de vrais piliers symboliques, de les éprouver et de leur faire confiance pour tous ceux qui viendront demain. En ce sens, il importe absolument que les politiques africains s’imprègnent réellement des grandes et petites œuvres de tous les créateurs africains. La démocratie a besoin des sucs les plus raffinés de l’esprit. Et le meilleur de tous pour la vie de la Cité Africaine, c’est l’exercice sans réserve de la pensée critique.

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commentaires

christiane efoua 02/06/2011 18:58


votre document fait appel a une certaine conscientisation des peuples africains sur la democraties et les echelons economiques!je pense qu'il serait judicieux qu'il soit facilement accessible
parcequ'il est vraiment edifiant.merci pour cet article,jaimerai etre informée de vos prochaines publications par courriel,merci pour votre bonne comprehension


professeurfranklinnyamsi.over-blog.com 27/02/2012 00:16


Vous avez compris, Christiane.