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22 septembre 2013 7 22 /09 /septembre /2013 22:36

Philosophie de la révolution sacrificielle du 19 septembre 2002

1ère partie

« Les quatre thèses farfelues du FPI sur la rébellion ivoirienne »

 

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Agrégé de philosophie, Paris, France

 

 

            Quand on se promène librement dans une ville ivoirienne aujourd’hui, sans la crainte d’un contrôle au faciès ni d’une traque au pseudonyme, il serait bienséant de songer qu’on le doit à certains hommes.  D’autres en avaient longtemps rêvé sans conséquence. Guillaume Soro et ses Camarades du MPCI l’ont fait en âme et conscience. Dans une période donnée de l’Histoire, il y a des minorités agissantes qui prennent sur elles la tâche de faire avancer qualitativement la condition de leurs peuples. Ces minorités, tels des aiguillons acérés de la conscience universelle,  deviennent, le temps de leur engagement, le cœur du monde. Dans les moments suprêmes de leur décision d’agir et de leur passage à l’action, y compris au risque de leurs vies, les femmes et les hommes qui constituent ces minorités entrent en dialogue avec l’âme du monde, avec la question ultime du sens de l’existence,  car il s’agit pour eux de choisir entre une vie meilleure et une mort abjecte assurée.  Entre le défi du péril qui suppose la contemplation vertigineuse de l’abîme du temps, et la facilité d’une vie voire d’une mort dans la négation de leur idéal, les minorités agissantes tranchent sans lésiner ni lambiner davantage. La révolution sacrificielle, n’est-ce pas cette mise en jeu de soi dans la balance du péril pour que demain soit autrement meilleur pour tous ?

            Les pouvoirs iniques se renversent rarement par les seules prières et serments sacrés. Il faut, bien souvent hélas,  aller les affronter dans la gadoue meurtrière de la guerre. La lucidité, le courage et l’intrépidité révolutionnaires visent alors la mise à prix de soi pour son idéal. Lors donc que leur combat a réussi, ce qui est fort rare dans la plupart des nations, apparaissent vite avec la normalisation politique, des forces d’amnésie et de marginalisation qui tiennent à assigner les minorités victorieuses au statut de héros à part, de martyrs éternels et disponibles de la nation, tactique de particularisation symbolique qui vise à les mettre à l’écart de la cogestion de la société qu’ils ont libérée du péril au prix de leur sang, de leur sueur et de leurs larmes. Il appartient alors aux minorités révolutionnaires de vivre et de survivre au terrible sacrifice qui  laissa sur le carreau tant d’âmes vives qui ne verront jamais plus le soleil et qui auront quitté la vie avant d’en avoir éprouvé toute l’humaine fécondité. Pire encore, quand viennent les temps de paix après ceux de la guerre, la victoire a beaucoup d’amis et les lâches s’acharnent à réécrire l’Histoire à leur façon, à défaut de l’avoir réellement faite. Révisionnistes et négationnistes de tous poils se mettent à l’œuvre. La société est ainsi sommée d’abdiquer de sa mémoire et de renoncer à son bon sens. Comment laisser triompher la folie et l’oubli, quand nous avons encore la force et les moyens de témoigner ? Comment demeurer humain, c’est-à-dire sensible, imaginatif, raisonnable et rationnel, sans honorer ce qui, dans le combat de ces minorités agissantes, nous apporta le surplus de sens dont nous aurons hérité ?  Il importe donc, dans de telles conditions, que l’intellectuel politiquement engagé assume sa fonction de problématisation et de clarification de l’événement, afin de le situer dans sa trame de sens et de lui conserver toute la portée créatrice que les sacrifiés y injectèrent pour la postérité.

            Une philosophie de la révolution est donc requise, qui en récapitulera les arcanes majeurs, comme l’Arche de Noé conserva le testament de la révolution adamique dans le mythe de la Genèse. Il faut  continuer à penser, conceptualiser, et projeter dans la sphère des idées, l’inouï de cet engagement remarquable, afin que l’avenir ne se coupe pas de ce grand passé. N’est-ce pas la tâche qui s’impose précisément, aux compagnons de la révolution démocratique ivoirienne que nous sommes,  face aux  événements du 19 septembre 2002 en Côte d’Ivoire, qui marquèrent l’avènement de l’une des rébellions les plus originales de l’histoire politique du continent ? Je voudrais dans la présente tribune, restituer dans un premier moment, la rébellion de septembre 2002 dans son contexte d’émergence, en montrant au passage l’inanité des interprétations ethnicisantes de cette insurrection de la dignité humaine contre l’idéologie criminelle de l’ivoirité. Je m’attacherai ensuite à articuler les apports décisifs de la rébellion du 19 septembre 2002 à l’avènement de la démocratie ivoirienne contemporaine, notamment à travers les grandes étapes qui auront conduit des négociations de Marcoussis à celles qui aboutirent à l’Accord de Paix du 4 mars 2007 à Ouagadougou. Enfin, insistant sur l’importance de la figure de Guillaume Kigbafori Soro dans l’acheminement de la Côte d’Ivoire vers la compétition électorale transparente et exemplaire de 2010, mais aussi dans le dénouement du 11 avril 2011 qui fut marqué par l’arrestation du désormais rebelle Laurent Gbagbo, j’esquisserai quelques propositions argumentées pour une institutionnalisation démocratique du 19 septembre 2002 comme Jour du Sacrifice pour la Démocratie en Côte d’Ivoire. En filigrane, on comprendra ce que je nomme précisément « Philosophie de la révolution sacrificielle du 19 septembre 2002 ».

 

 

 

I

Les quatre thèses farfelues du FPI sur la rébellion ivoirienne

 

            Pour comprendre résolument les sources de la rébellion, il faut enquêter au préalable sur les allégations des autorités ivoiriennes illégitimes d’alors, issues de l’élection présidentielle calamiteuse d’octobre 2000, qui avait d’office exclu le RDR et le PDCI, soit près de 70% de l’électorat ivoirien de la compétition exclusive des western boys qu’organisaient le Général Guéi et son supposé futur premier ministre Laurent Gbagbo. On verra jusqu’à quel point le Front Populaire Ivoirien nagea et nagera à jamais dans le faux et le flou au sujet des raisons réelles de l’engagement militaire de Guillaume Soro et de ses Camarades du MPCI contre le pouvoir Gbagbo. Ce n’est qu’après ce travail de dépoussiérage qu’on comprendra la limpidité de l’argumentaire développé par l’auteur de Pourquoi je suis devenu un rebelle (Paris, Hachette, 2005).

            1° La première thèse du Front Populaire Ivoirien sur l’origine de la rébellion ivoirienne est connue : les rebelles de 2002 seraient, comme on l’a entendu dire pour les combattants des batailles de 2011, des étrangers burkinabè, maliens, sénégalais, guinéens, nigérians, voire même ghanéens, déterminés à envahir la Côte d’Ivoire et à installer un pouvoir fantoche, aux ordres notamment du Président du Burkina Faso, Blaise Compaoré et de la France. Que vit-on en réalité dès les premières revendications de l’action du 19 septembre 2002 ? Que contrairement aux allégations du régime Gbagbo aux abois, les rebelles étaient bel et bien des Ivoiriens, issus pour la plupart de franges entières de l’armée nationale, que la politique d’exclusion, de torture, d’assassinat et de traque commencée dans le régime Guéi et radicalisée sous Gbagbo, avait en partie contraint à l’exil dans les pays de la sous-région ouest-africaine. La puissance française, appelée par notre régime anticolonialiste de pacotille, dut garder l’arme au pied et se contenter d’une aide logistique en guise de soutien au Camarade socialiste Gbagbo, car Guillaume Soro, Tuo Fozié, Koné Messamba, Jah Gao, Issiaka Wattao, Hervé Touré Vetcho, Adams, Kass, Koné Zacharia, Losséni Fofana, Abou Fama, Louis-André Dacoury-Tabley, Michel Gueu, Martin Fofié Kouakou, et bien d’autres encore, étaient bel et bien des Ivoiriens connus comme tels de longue date par les Ivoiriens et naturellement inscrits à l’état civil de Côte d’Ivoire. Ainsi creva, tel un ballon de baudruche, le premier mensonge du FPI au seuil de la révolution du 19 septembre 2002. Car que la rébellion ait eu à s’appuyer sur des bases arrières à l’étranger, n’est-ce pas le B-A-BA de la lutte armée contre un régime réputé par ailleurs hostile à la plupart des pays qui l’entourent et dont les ressortissants étaient traités avec mépris, violence et désinvolture par la xénophobie outrancière de la Refondation ? Pour libérer la France, De Gaulle s’adossa sur l’Angleterre. Pour libérer l’Angola, Agostinho Neto comme Dos Santos s’adossèrent sur le Cabinda Congolais et sur l’aide soviéto-cubaine pour libérer l’Angola. Pour libérer la Côte d’Ivoire, comment s’étonner que Guillaume Soro ait pu bénéficier de la bienveillance de la nation sœur du Burkina Faso ? Est-ce parce que Churchill aida De Gaulle qu’il gouverna la France après-guerre ? L’Amérique se sert de ses bases japonaises pour contrôler le Pacifique. Gouverne-t-elle pour autant le Japon ? Est-ce parce que le Burkina fut bienveillant envers les révolutionnaires ivoiriens que Blaise Compaoré gouverna la Côte d’Ivoire après 2002 ? Seuls les niais acquiesceront à une telle incongruité. Les écoles de géostratégies militaires enseignent qu’une confrontation armée dans un espace national doit toujours envisager des zones de repli hors de ses frontières. Et ce ne sont pas les milices du FPI engoncées dans les forêts de la frontière ivoiro-libérienne, ou naviguant péniblement dans les eaux troubles de la frontière ivoiro-ghanéenne depuis avril 2011, qui nous apprendront la grimace…

2° La seconde thèse du Front Populaire Ivoirien au sujet de la rébellion du 19 septembre 2002 était encore plus farfelue que la première. Aux abois, le régime Gbagbo faisait feu de tout bois, tirant sur tout ce qui bouge, au point de finir par se tirer lui-même une balle au pied. Le FPI, dans un deuxième axe d’indexation, accusa le Général Robert Guéi, ex-Chef d’Etat qui avait pris le pouvoir à l’occasion du putsch du 24 décembre 1999, d’être l’instigateur de la tentative de Coup d’Etat du 19 septembre 2002 contre le régime Gbagbo. Les hordes armées de Gbagbo, mises en mission d’extermination contre le Général Guéi et tout ce que l’on trouverait vivant à son domicile, s’exécutèrent avec rage et cynisme. Surpris par les événements auxquels il n’était ni mêlé, ni préparé, le Général Guéi s’était prestement enfui, avec l’aide de sa garde rapprochée, dans la Cathédrale d’Abidjan, où il espérait trouver refuge auprès de l’homme de Dieu qui tenait la maison. Son épouse et ses domestiques étaient restés dans les lieux du domicile, quasiment certains de ne pas risquer d’être pris à partie par des militaires qui verraient leur vulnérabilité, leur féminité et leur dénuement en armes comme la preuve tangible qu’un Général digne de ce nom ne pouvait mener d’action de guerre avec tous les membres de sa famille à portée de fusil. Qui doute un seul instant aujourd’hui en 2013 que Lida Kouassi Moïse – qui avait caché sa famille au Consulat de France- , Alain Toussaint - le perfide franco-ivoirien qui anima la communication xénophobe du FPI -, Pascal Affi N’guessan, et bien des cadres du FPI mentirent de façon éhontée sur les chaînes de radiotélévisions nationales et internationales quand ils attribuèrent la paternité de la rébellion de 2002 au regretté Général Robert Guéi ? D’une balle froidement tirée dans la tête de ce quasi-vieillard qui le suppliait de l’épargner, le Capitaine Anselme Séka Yapo tua le Général Robert Guéi, extrait des cartons qui le camouflaient en la Cathédrale d’Abidjan, au grand dam du Bon Dieu lui-même, qui ne dut pas contempler cette scène avec une grande fierté pour ses propres représentants supposés. Deuxième mensonge effroyable du FPI sur les événements de 2002, sanglante conséquence par l’exécution d’un innocent que le Parti de Gbagbo n’a toujours pas honoré d’un grand pardon national à ce jour. On peut l’affirmer aujourd’hui avec une certitude apodictique : c’est Guillaume Soro, à la tête de l’Organisation militaro-politique du MPCI qui coordonna sur le terrain abidjanais, l’entrée en résistance du 19 septembre 2002. Surtout pas un Sergent Ibrahim Coulibaly, tranquillement resté aux arrières-postes à l’étranger, quand ses camarades de lutte montaient tragiquement au carton.

3° Mais la monomanie mentale, perverse surdité du FPI à la réalité de l’Histoire, ne s’en tint pas à ces deux premières thèses fausses sur les motivations de la rébellion du 19 septembre 2002. Le FPI inventa une troisième thèse : la rébellion du MPCI était un projet de sécession de la Côte d’Ivoire par une alliance de Nordistes rassemblés autour d’Alassane Ouattara pour exploiter les richesses insoupçonnées que l’on découvrait progressivement dans cette Côte d’Ivoire du Nord, autrefois réputée « inutile » par la propagande politique des sudistes xénophobes. Ainsi, pour le FPI, Alassane Ouattara, le supposé vrai père de la rébellion, avait envoyé Guillaume Soro et ses hommes piller sans vergogne le nord de leur pays, afin de se faire les poches car ils avaient définitivement compris que leurs chances de gouverner la Côte d’Ivoire un jour étaient absolument et irréversiblement nulles. On aligna la rébellion sur le texte de la Charte du Nord des années 90, prétendant que la partition du pays était le pis-aller d’envahisseurs venus des pays de la sous-région qui s’étaient fait casser les dents à Abidjan, à l’occasion par exemple du complot dit de La Mercedes Noire en janvier 2001. Pourtant, ici encore, le FPI, qui semblait avoir oublié l’universalisme et l’humanisme des valeurs du syndicaliste Guillaume Soro, qui avait négligé la présence d’un Louis-André Dacoury-Tabley, d’un Michel Gueu, d’un Roger Banchi, d’un Abel Gbakayoro, d’un Ben Souk, au cœur de la rébellion ivoirienne, faisait monumentalement fausse route. Le combat du MPCI de Guillaume Soro visait, ni plus, ni moins que l’inclusion de tous les Ivoiriens dans la nation, la démocratisation intégrale du pays avec la fin du principe successoral héréditaire, et la relance de la prospérité de la Côte d’Ivoire sur des bases susceptibles de redonner sens à sa vocation de « terre d’espérance, pays de l’hospitalité ». N’est-ce pas pourquoi, de façon opiniâtre et au risque de sa propre vie, Guillaume Soro conduisit au forceps ses compagnons du MPCI/FN vers le dialogue avec le régime FPI,  et mena les négociations qui rendraient possible l’arbitrage objectif du conflit politique ivoirien à travers une élection enfin inclusive, transparente et décisive pour l’avenir de son pays ? L’argent géré par la structure financière de la rébellion ivoirienne, la fameuse Centrale, n’était donc pas une fin en soi, mais un moyen en vue de construire un nouveau consensus ivoirien sur des bases irréfragables. Guillaume Soro et les siens n’ont-ils pas ainsi amplement montré que ce n’est ni pour les belles voitures, ni pour les coffres-forts des banques, ni pour la fête et la pompe qu’ils ont pris les armes, mais pour le redressement de la nation ivoirienne en péril ? Gbagbo et les Refondateurs devraient enfin comprendre qu’il est possible de posséder l’argent sans être possédé par l’argent. Pourquoi ne pas mesurer ceci à la simplicité que Guillaume Soro et les siens gardent dans la grandeur que leur bravoure dans l’Histoire leur a conférée ?

Infatigable et inlassable dans la répétition du faux, le FPI n’a pas pu s’empêcher d’élaborer une quatrième thèse sur les motivations de la rébellion ivoirienne. On la retrouve désormais en sous-main dans toutes les sorties de la propagande des plumitifs de la presse bleue, et notamment des stratèges armés du FPI, qui persistent dans l’illusion d’un Grand Soir Ivoirien, où le Messie de Maman aux côtés des masses heureuses d’Eburnée reviendrait dans un char d’allégresse au Palais du Plateau d’Abidjan. La quatrième forfanterie du FPI sur les événements du 19 septembre 2002 consiste à prétendre qu’ils étaient les signes avant-coureurs des velléités de Guillaume Soro de devenir coûte que vaille et le plus tôt possible Président de la République de Côte d’Ivoire. Or qu’a réellement fait celui qui ne cesse de répéter à qui veut l’entendre que Dieu enseigne la patience alors que le Diable incite à précipitation ? Guillaume Soro, Premier Ministre de la République de Côte d’Ivoire à 35 ans, a consacré toutes ses énergies à organiser une élection transparente et exemplaire, qui départagerait objectivement les derniers survivants de la guerre successorale de l’après Félix Houphouët-Boigny en 2010. Refusant de se présenter comme candidat à cette élection, ne demandant surtout pas que la clause d’âge soit revue pour le favoriser dans une hypothétique aventure présidentielle, Guillaume Soro, 3 ans Premier Ministre sous Gbagbo et 2 ans sous Alassane Ouattara, a gardé les meubles de la République et l’a transmise saine et sauve avant de rejoindre le Parlement où il a été élu par le peuple, en fin 2011. Alors que la presse bleue croyait avoir trouvé de nouvelles lézardes dans les murs de la majorité présidentielle du RHDP en claironnant la probabilité d’une guerre successorale de l’après-ADO en 2015 entre GKS et Hambak, Guillaume Soro a frappé un coup de grâce à la rumeur en annonçant longtemps avant toutes les principales figures de la scène politique ivoirienne, qu’il se battrait pour la réélection du Président de la République Alassane Ouattara, en 2015. N’était-ce pas la fin des carottes pour la tentative du FPI de réduire la révolution du 19 septembre 2002 dans les cendres insignifiantes d’une ambition supposée démesurée et précoce ?

 

Nous avons déblayé le terrain des mensonges de l’engeance ivoiritaire. Il nous reste maintenant à rentrer dans le vif de l’objet de la révolution sacrificielle du 19 septembre 2002. Affaire à suivre dans la 2ème partie de la présente tribune, à paraître le 19 septembre 2013, sous le titre « La philosophie sacrificielle de la révolution du 19 septembre 2002 : concepts fondamentaux ».

 

 

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Published by professeurfranklinnyamsi@over-blog.com - dans analyses sociales - politiques - économiques
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