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28 octobre 2013 1 28 /10 /octobre /2013 10:51

Nouvelles maliennes : doutes et espérances d’un pays traumatisé

1ère partie

« Une économie fragile, un tissu sociopolitique friable »

 

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Agrégé de philosophie

Bamako, Mali

 

         Comment un pays ébranlé dans ses bases par la plus brutale des adversités se reconstitue-t-il ? Telle  était ma hantise au moment de retrouver le Mali, pour ma troisième visite depuis avril 2012. Or quand on voyage de Paris à Bamako aujourd’hui, on ne peut manquer, dès l’aéroport d’Orly ou  dès l’aéroport Charles de Gaulle, de tenter de deviner sur les visages des partants, les crispations et angoisses de l’actualité traumatique de ce grand pays. Rien de plus frappant dès lors, que l’absence de conversations de nature politique dans les files de voyageurs maliens ou étrangers s’occupant de leurs ultimes formalités d’enregistrement et d’embarquement. Pourtant, c’est précisément encore cette absence d’exposition publique des questions politiques qui donne du poids à ce que je voudrais précisément nommer ici « les doutes et espérances d’un pays traumatisé », après près d’une semaine passée parmi mes Frères et Sœurs du Mali, au cœur de la vie des jeunes intelligences maliennes que mon enseignement de philosophie s’emploie à éveiller depuis plus de deux ans.  Un pressentiment me traverse, persistant. Quand le silence se fait lourd au quotidien sur l’essentiel en péril, quand les occupations semblent l’emporter sur les préoccupations, c’est que sous la cendre, couve toujours le feu. Le Mali  aujourd’hui apaisé, en est-il pour autant définitivement  guéri? L’Afrique peut-elle enfin, face au terrorisme, dormir sur ses deux oreilles ? J’aimerais donc ici, sérieusement répondre aux questions suivantes : 1) Comment le Mali se porte-t-il en ce mois d’octobre 2013, pour autant qu’une immersion d’une semaine parmi les Maliennes et les Maliens permette d’en juger ? 2) Quels sont les causes des doutes persistants dans l’ambiance du Mali d’après l’investiture d’Ibrahim Boubakar Keita ? 3) Quels rapports peut-on établir entre ce qui paraît être encore l’angoisse malienne et la crise sécuritaire internationale qui menace l’ensemble du continent africain sous la poussée des engeances terroristes ?

 

 

I

Une économie fragile, un tissu sociopolitique friable

 

         On ne saurait nier une évidence. La démocratie, en contexte de forte pauvreté, est comme la gentillesse mutuelle, dans un repaire de brigands. Elle n’est qu’une occasion de plus d’exercer son instinct de survie aux dépens d’autrui. Or la situation économique du Mali, en ce début du 21ème siècle, ne paie pas de mine. Elle est tout simplement terrible. Voici quelques chiffres pour s’en convaincre.

 

1million 240 mille km2 de superficie

16 millions d’habitants en 2013

12,8 habitants/km2 en 2013

47,8% d’habitants de moins de 15 ans en 2012

14% de la population dans les agglomérations

Espérance de vie à la naissance : 54,55 ans      

Taux de fécondité : 6,25% en 2013

Taux de natalité en 2012 : 45%

Mortalité infantile en 2012 : 106,49% en 2012

Mortalité maternelle en 2012 : 540 décès/100 000 naissances

Taux de mortalité des moins de 5 ans en 2012 : 176%

Population ayant accès à l’électricité en 2000 : 8%

Habitants en bidonvilles en 2005 : 65%

Population active agricole en 2005 : 80%

Population sous-alimentée en 2012 : 29%

 

         Je suis frappé par l’absence de prise de conscience, dans le discours politique officiel des Maliens comme dans celui de nombreux leaders africains , mais aussi dans les arguments classiques des opposants maliens, de la gravité de cette menace autrement plus terrible que tous les jihadismes du monde, puisqu’elle en constitue le terreau privilégié. Au regard des données ci-dessus, il apparaît clairement que le Mali actuel n’épargne pas encore la majorité de ses habitants de la malemort, de cette misère nue et rampante que j’ai vue en arpentant de nombreux quartiers de l’immense capitale malienne, mais aussi de nombreux villages sur l’axe qui va de Bamako à San, via Ségou, y compris dans la zone frontalière burkinabé-malienne où la localité de Koutiala joue un rôle majeur. Brûlées de soleil, traquées par la faim et la soif, habillées de guenilles et amaigries à vue, je suis incapable d’oublier ces foules livrées à toutes sortes de dures besognes par 40°C à l’ombre, à travers les routes de campagnes, les espaces populeux des bidonville. Je garde une mémoire compassionnelle des structures sanitaires affreusement vétustes tel l’Hôpital du Point G, des écoles, lycées et universités en délabrement avancé, telle l’Ecole Normale Supérieure de ce pays que j’ai visitée les larmes aux yeux en avril 2012, à l’invitation de mon ami le professeur Ibrahim Sangaya Touré. Comment enraciner la démocratie dans un pays où presque tous les individus risquent de mourir avant leur cinquième année ? Comment bâtir des institutions fortes quand 65% d’un peuple vit dans ces bidonvilles où insalubrité, promiscuité, crimes et déréliction font régner une insupportable ambiance de morgue dans toutes les consciences vigilantes ? Bien que l’avancée des jihadistes ait été stoppée dès le mois de Janvier 2013, grâce à l’intervention indiscutablement salutaire des forces armées françaises, dans un contexte où les Etats africains s’enlisaient dans d’interminables conciliabules impuissants, le Mali politique peut-il s’affirmer guéri alors que 80% de sa population active travaille encore dans des conditions rudimentaires dans le monde agricole, alors même que moins de 10% des Maliens ont accès à l’électricité, etc. ?

 Il me parait incontestable que la conclusion suivante s’impose : sans la transformation positive et substantielle des conditions de vie de la majorité des Maliens, la démocratie malienne qui vient de réémerger du processus électoral couronné par l’accès du Président Ibrahim Boubacar Kéita à la tête de l’Etat, devra s’attendre à vaciller encore et encore sur ses fondements fragiles. C’est dans le lit de cette misère sans nom que prospèrent les récupérations politiciennes de la jeunesse livrée au malheur d’exister. C’est dans les entrailles de l’abandon de la jeunesse malienne au vide de longs jours sans pain que les prédicateurs fondamentalistes s’engouffrent pour défigurer les traditions religieuses maliennes, fanatiser les foules qui sont redevables de l’aide humanitaire salafiste, et préparer le pourrissement de la conscience républicaine dans les pays africains. C’est dans le vide institutionnel sanitaire, éducatif, universitaire, que se nourrit la haine de la République et de la démocratie au Mali comme partout ailleurs en Afrique subsaharienne. Les politiques de tous bords paraissent-ils l’avoir clairement compris ? Loin s’en faut. Des causes de doutes persistent.

Tel sera l’objet de ma prochaine analyse, en seconde partie de la présente :

« Doutes et espoirs maliens en ce 21ème siècle » 

 

http://www.statistiques-mondiales.com/mali.htm

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Published by professeurfranklinnyamsi@over-blog.com - dans analyses sociales - politiques - économiques
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