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11 décembre 2013 3 11 /12 /décembre /2013 21:13

Nelson Mandela ou l’incarnation africaine de l’Universel

1ère partie «  La forge existentielle de Mandela : L’Ubuntu »

 

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Agrégé de philosophie, Paris, France

 

            Il est des hommes dont la stature physique, la détermination morale et la vocation spirituelle acquièrent une dimension planétaire, parce qu’en ce qu’ils ont fait de grand, ils n’ont eu cesse de penser et d’agir pour tous les humains, comme s’ils poursuivaient par leur œuvre en évolution, le geste mystérieux de la création de l’humanité dans sa totalité. Par leur manière inimitable de se présenter, de penser,  de dire et de faire, ils projettent dans le monde, telles des étoiles à jamais filantes, des pensées vives qui ranimeront les désespérés, inspireront les engagements les plus utiles et les plus justes, transmettant à chaque conscience qui les contemple, l’amour du Bien, du Vrai, du Juste et du Beau. N’est-ce pas à cette hauteur de vibration, dans cette intelligence féconde et cette compassion pour tout ce qui est humain, qu’il faut aller chercher le diapason de la vie de Nelson Mandela, ce fils de chef coutumier venu d’une famille du Transkei en 1918 et devenu avocat de son peuple pour éclairer le monde entier de la noblesse de son combat contre l’abjection raciale ? Sa mort le 6 décembre 2013 ouvre le chantier du bilan de son action et des perspectives qu’elle suggère.  Y a-t-il meilleure méthode pour immortaliser un combattant de la liberté ? Je voudrais, dans la série de tribunes que voici, m’attacher à articuler l’œuvre de Mandela comme un concept du « devoir-être homme », élaboré du fond d’une expérience profondément africaine d’injustice qui peut servir de rampe de projection à une véritable incarnation africaine de l’Universel, dont Mandela serait par sa vie, le modèle miniaturisé. Il faudrait donc pour cela, comprendre comment un Mandela a été possible, mais aussi se déprendre d’une certaine vulgate anticolonialiste dogmatique qui s’acharne à flétrir ce héros, afin d’accéder à la richesse de l’Universel incarné par Mandela. Pour ce faire, il me semble incontournable de répondre aux trois questions suivantes : 1) Quelles furent les structures morales, intellectuelles, socioéconomiques, politiques et spirituelles qui ont forgé une personnalité animée d’une telle détermination contre l’injustice toute-puissante ? 2) Que valent les accusations en imposture formulées, non seulement par de nombreux leaders de l’extrême-droite occidentale, mais aussi, fait curieux, par un certain nombre d’intellectuels et de politiques férus d’un certain anticolonialisme dogmatique en Afrique ? 3) Que nous a résolument appris Nelson Mandela, quoiqu’en disent ceux qui, pensant binaire à outrance, ne savent s’affirmer qu’en faisant comme ce valet borné dont parle le philosophe allemand Hegel dans La phénoménologie de l’esprit ? Pour le valet, le maître n’est rien, mais c’est parce que le valet n’est qu’un valet.

 

 

I

La forge existentielle de Nelson Mandela : L’Ubuntu

            La vieille passion humaine de domination des autres hommes aura troublé bien des quiétudes à travers l’Histoire. Tranquillement assis dans leur chaumière, suivant le cours tranquille de leurs activités ordinaires, que de femmes, d’hommes et d’enfants furent happés par des tourbillons de rêves fomentés ailleurs, bien qu’à leurs détriments ! Nelson Mandela le répétait souvent. Il est né libre. Fils de chef coutumier, il grandit dans un Transkei où les traditions de prise de parole, de respect des anciens, le respect des serments, le culte de l’effort et de l’excellence, tant individuelle que collective, sont des normes de culture. Il faut insister sur ces ferments originaux du pays Xhosa, où Mandela grandit avec une estime de soi qui lui sera précieuse dans les moments tragiques que l’existence dans cette Afrique du Sud du 20ème siècle lui réserve. Ayant très tôt perdu son père dans Mvezo qui l’a vu naître en 1918, Nelson Mandela grandit dans la cour de son oncle, grand Chef des Xhosas, qui choisit, en raison de son intelligence et de sa prestance, de l’envoyer dès ses dix ans à l’école des Blancs. L’Afrique du Sud est alors composée des communautés noires, afrikaaners, métisses et britanniques, par ordre de préséance chronologique sur le territoire. Or que se passe-t-il le premier jour de Mandela à l’école en 1928 ? Son institutrice, jugeant son institutrice, jugeant pénible à prononcer son prénom bantou de Rolihlahla, décrète qu’il se prénommera Nelson. L’enfant comprend dès lors que le monde dans lequel il met le pied sera dur à vivre.

            En effet, depuis le 16ème siècle, l’Afrique est au cœur des convoitises des grandes puissances du monde occidental en émergence. Elles sont résolument besoin de procéder à cette accumulation primordiale qui selon Marx, sera la condition sine qua non de l’émergence du capitalisme mondial. Mais le monde occidental est aussi en proie à la crise de la chrétienté, se traduisant par un duel sans merci entre conservateurs et réformateurs, catholiques et protestants, mais aussi Chrétiens, Juifs et Musulmans. Il s’ensuit des épisodes successifs de migrations forcées ou salvatrices, comme celle des Boers, ces hollandais protestants chassés du royaume d’Orange, et qui partent sur les mers du sud à la recherche de la Terre Promise. Ils atterriront au Cap, s’installeront au forceps sur les terres des peuples  Xhosa, Sotho, Nguni et Zulu,  en colonies armées et intrépides, animées d’un messianisme parfois ravageur, en tout cas déterminées à ne plus être pourchassés çà et là sur la terre. Du 17ème au 19ème siècle, ces Boers et autres huguenots français, tous unis par le protestantisme messianique, vont vivre en conflits multiples et variés avec les populations africaines, et devront notamment faire face aux redoutables ambitions du grand roi des Zulu, Chaka Ka Senzagakhona, qui leur demande clairement de reprendre la mer ou de périr. Et malgré ce contexte de tension, les Boers, installés depuis le 16ème siècle par vagues successives dans le pays, se feront aux couleurs locales, se désignant désormais comme des Afrikaaners, et fondant ainsi la première grande ethnie blanche d’Afrique australe. C’est dans cette Afrique australe traversée par les rivalités impériales des chefs de guerre locaux que débarquent pourtant les britanniques entre les 18ème et 19ème siècles, qui en font une colonie du royaume londonien. Mandela naîtra donc dans un pays investi par l’histoire de l’économie-monde capitaliste, colonialiste et impérialiste.

            La formation de Mandela, dès ses dix ans en 1928, à l’école occidentale, l’expose pourtant à la prise de conscience des contradictions flagrantes qui existent entre le discours et les actes des descendants de l’occident chrétien. Comment comprendre que le Christ enseigne l’égalité de droit entre les hommes et que les colons chrétiens imposent de fait leur supériorité sur les Boers et sur les Africains ? Si la domination est en outre condamnée par un usage convenable du common sense, comme Mandela l’apprend vite, en lisant la littérature, la presse, les théories du gouvernement civil des philosophes anglo-saxons, l’Occident colonialiste est donc manifestement au cœur d’une double contradiction, à la fois morale et théorique.  Sur le plan moral, en effet, on ne peut dire que tous les hommes sont frères et déshumaniser, exploiter, battre, brimer, assassiner, ruiner impunément les Noirs, les métis, les Indiens, voire les autres blancs Boers qui peuplent l’Afrique du Sud. Le Bien proclamé par la Chrétienté ne peut garder sa crédibilité devant la cruauté des colons. L’antichristianisme est une importation explicite du colonialisme lui-même, qui fait ce que l’Evangile, lu avec sincérité, condamne fermement : faire aux autres le mal que l’on ne voudrait pas qu’il nous soit fait, à nous-mêmes.  Sur le plan théorique, Mandela apprend du reste mieux encore, quand il accède à l’Université Noire de Fort Hare, que le droit civil occidental est basé sur les principes rationnels d’égalité, d’équité et de légitimité. Voici une seconde sphère d’universalité que la pratique des occupants de l’Afrique du Sud disqualifie au quotidien. L’apprenti avocat que Mandela est alors s’éprend pour la belle rationalité des principes universels du droit civil et du droit politique, qui manifestement sont aux antipodes des pratiques des dominants de l’heure. Le plan de sa vie d’homme se trace d’ores et déjà dans la vocation à se mettre au service de ceux que l’on a privé de la jouissance de leurs droits universels d’humains, tant au plan moral que politique, donc aussi socioéconomique et culturel. Un blanc l’envoie un jour acheter des cigarettes, avec condescendance. Mandela lui décline l’offre avec fermeté. L’adolescent se fait d’ores et déjà une réputation de forte tête. Et très vite, à l’Université de Fort Hare, Mandela va décevoir son oncle, le roi des Xhosa de Thembu, quand il s’associe à une grève organisée par les étudiants contre la violence d’un contremaître de cantine envers une cuisinière noire. Convoqués avec tous les autres grévistes par le président de l’université qui les somme, en conseil de discipline, de s’excuser s’ils veulent être gardés dans l’établissement, Mandela, avec dignité, audace et courage, refuse de se soumettre à une sanction injuste. Il est exclu en 1941 de l’Université de Fort Hare et doit reprendre le large. Son combat, son très long combat contre la domination, sous toutes ses formes, a résolument commencé.

            En septembre 1941, Mandela rentre alors en pays Xhosa, dans la cour de son tuteur royal, qui désespère de pouvoir en faire un homme responsable, c’est-à-dire au fond un homme rangé, acceptant l’ordre du monde tel qu’il va. Que faire ? La solution trouvée par le généreux doyen est de marier Mandela à une fille Xhosa choisie par son clan. Ici encore, Mandela refusera, au nom des mêmes principes qui l’ont conduit à la révolte à Fort Hare. L’égalité, l’équité et la dignité ne souffrent pas de compromis. S’il est hors de question de s’excuser devant le président d’une université qui entérine le racisme brutal de ses adjoints envers le personnel noir, il est tout aussi bien hors de question de se soumettre aux oukases d’un oncle royal qui conçoit que le mariage d’un africain avec une femme doit se faire sans le consentement mutuel et volontaire des deux premières personnes concernées. Pliant ses clics et ses clacs, Mandela se retire de la cour royale de son oncle et émigre à Johannesburg, sans crier gare ni chercher son reste. Dans ce double geste d’émancipation par rapport au tutorat colonial occidental et par rapport au tutorat communautaire africain, Nelson Mandela trace une voie originale vers la conception d’une citoyenneté africaine moderne qui lui vaudra beaucoup de sacrifices.

            A Johannesburg, à partir de 1941, Mandela va toucher du doigt les réalités de l’exploitation exponentielle des Noirs et des Métis par l’ordre colonial. La vie dans les Townships est redoutablement terrible : promiscuité, violences, misère, malemort quotidienne, sont le menu des gens du peuple. La conscience citoyenne éveillée à Fort Hare rencontrera tout naturellement le mouvement syndical noir à travers l’amitié exceptionnelle qui va lier Mandela à Walter Sizulu, qui l’engage dans l’African National Congress (A.N.C.),  un mouvement d’émancipation des peuples d’Afrique du Sud créé en 1912, six ans avant la naissance de Mandela. Ce dernier, sous l’incitation de son ami et mentor politique, reprendra ses études de droit tout en s’engageant massivement dans les luttes sociales, économiques et politiques des millions d’exploités qu’il côtoie au quotidien. Lors donc qu’en 1948, à la fin de la 2ème guerre mondiale, les Afrikaaners balaient les Anglais de la direction de l’Afrique du Sud, se produit un raidissement encore plus apocalyptique de la situation des peuples noirs et métis du pays. Sous le nom de politique d’Apartheid, en vertu d’un prétendu « bon voisinage des races » conçu comme développement séparé de leurs existences, les Afrikaaners mettent en place près de deux cent lois portant sur l’habitat, le logement, les mariages, la circulation des personnes et des biens, le transport, qui brident la vie des individus et condamne les Africains à une  existence ségrégée et végétative. Mandela s’engage plus fortement dans le combat, rompant d’ailleurs son mariage avec sa première femme témoin de Jéhovah, Evelyne Massé, qui voudrait lui enjoindre de se consacrer à sa seule famille et de laisser les affaires du monde au Diable. Devenu le 1er avocat noir d’Afrique du Sud, Mandela se met résolument, contre toutes les prévenances, au service de son peuple exploité, brimé, ensauvagé et déshumanisé.

            Il fallait décidément, contre le colonialisme blanc et le communautarisme africain, contre les dominations blanche et noire, contre la tentation sectaire et l’hypocrisie religieuse, avoir un enracinement remarquable dans la vie pour se frayer un chemin original. Comment comprendre chez Mandela, cette capacité de détachement et d’engagement tout à la fois radicaux ? Il me semble nécessaire d’en revenir à un universel africain que Mandela évoquera plusieurs fois dans sa vie, comme le concept qui aura forgé sa conviction dans l’existence de valeurs pour lesquelles la vie vaut la peine d’être vécue : l’UBUNTU[1]. Comment se définit cette notion, qui renvoie au fond à une vision spirituelle de l’humain fort chère à Mandela ? Nous sommes donc ici au cœur de la forge existentielle de l’engagement de Mandela. L’Ubuntu est d’abord une manière de se rapporter à l’Univers en général, comme ce sans quoi je ne serais point ce que je suis. C’est une attitude de redevance, de dette envers l’au-delà de la vie qui nous transcende et nous instaure. L’Ubuntu, c’est ensuite une manière de se rapporter à tous les êtres vivants, et notamment humains. Elle consiste à se sentir lié, dans l’effort d’être authentiquement soi-même, par l’émergence réussie de tous les autres humains, sans jalousie ni condescendance. Et comme le dira Nelson Mandela lui-même : «  Respect, serviabilité, partage, communauté, générosité, confiance, désintéressement, un mot peut avoir tant de significations. C’est tout cela l’esprit de l’Ubuntu. »

            Bien comprendre dès lors la philosophie spirituelle de l’Ubuntu, c’est s’enraciner dans les raisons profondes de la double résistance de Mandela envers la domination des autres comme envers la domination des siens. L’humanisme de l’Ubuntu requiert un engagement radical pour l’intégrité de la communauté, mais aussi celle de l’individu, sans interférences non inclusive entre l’une et l’autre. Il récuse autant l’individualisme colonial occidental que le communautarisme traditionnel africain. L’Ubuntu se met autant à distance de l’impérialisme que du paternalisme. Il est l’articulation de la personne humaine comme projet en harmonie avec l’émergence d’autres personnes. Digne en tant que forme de vie dans laquelle le sens prend acte de lui-même, l’humain est l’intériorité incarnée et ne se marchande pour rien au monde. Il est la valeur absolue, se donnant et se reconnaissant comme telle, dans toutes les transactions qui l’engagent. La politique, ainsi entendue par Mandela sous le prisme de l’Ubuntu, est la reconnaissance infinie de cette dignité humaine, son extension sans fin par l’inclusion de tous dans les droits légitimes et imprescriptibles de la vie sensée. N’est-ce pas avec ces valeurs que Mandela commencera la longue traversée du désert de la haine appelée Apartheid ?

Affaire à suivre dans notre prochaine tribune qui examinera les arcanes du Combat de Mandela pour une Afrique du Sud démocratique, non raciale et prospère.



[1] http://fr.wikipedia.org/wiki/Ubuntu_(notion)

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Published by professeurfranklinnyamsi@over-blog.com - dans Analyses culturelles
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