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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 18:01

Méditations tragiques sur le typhon Haïyan aux Philippines : leçons de choses

 

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Agrégé de philosophie, Paris, France

 

         On annonce plus de dix mille morts aux Philippines en ce weekend de l’Armistice de la première guerre mondiale. Une sourde rivalité semble ainsi opposer la cruauté légendaire des hommes à celle, immémoriale, de la nature. Pendant que nous traversons tranquillement ces jours de répit ici, un décor de fin du monde triomphe là-bas, de l’intelligence et du génie des hommes : villes entières rayées de la carte, débris, carcasses, arbres arrachés, milliers de cadavres d’hommes et d’animaux figés dans leurs ultimes soubresauts et gorgés d’eau, fumerolles de cendres ambigües, foules affamées et assoiffées abandonnées dans le désastre, telles sont les lettres d’un alphabet inouï de l’Apocalypse rédigé par la nature pour les hommes d’Asie du Sud-Est. Pouvons-nous tranquillement regarder les images terrifiantes de cette horreur défilant sur nos écrans de télévisions comme des édits implacables d’un dieu destinal ? Je doute que nous restions humains dans cette indifférence. Quand la nature ravage monstrueusement une région habitée de la terre, il importe aux habitants des autres de sortir de l’attentisme et de la naïveté qu’inspire l’indifférence du syndrome Nimby (Not in my backyard) pour se projeter avec rigueur et compassion dans une méditation sur les causes, les conséquences et la portée d’une telle catastrophe.  Les ravages commis par le Typhon Haïyan nous obligent dès lors à répondre, pour nous-mêmes, d’Afrique et d’Europe, d’Amérique ou d’Asie, voire d’Océanie, aux questions suivantes : 1) Comment de telles catastrophes sont-elles encore possibles en un monde où par les progrès de la science et de la technique, les moyens de prévision et de prévention des catastrophes ont été considérablement améliorés ? 2) Quelles leçons tirer de cette supra-violence naturelle qui semble pouvoir, à tout moment, et partout sur la terre, frapper l’humaine condition avec tant de terreur ? Il nous importe, incontestablement, de tirer davantage encore, des leçons de choses de l’horreur que la nature, rappelant de triste mémoire le terrible Tsunami de 2004 dans la même région,  vient d’infliger aux populations des Philippines.

 

 

 

I

Comment de telles catastrophes sont-elles encore possibles ?

         Une opinion très répandue à travers le monde attribue encore volontiers les catastrophes de cette ampleur au destin. « C’est Dieu qui donne, c’est lui qui reprend », entend-on. « C’est la nature qui le veut », « On n’y peut rien », « L’homme propose, Dieu dispose », pérore-t-on encore sur ces événements tragiques. Le fatalisme métaphysique, mais aussi les superstitions et croyances de toutes sortes viennent en outre se greffer à ce concert pessimiste. Tel chrétien ou juif y voient le rappel par Dieu, de la condition pécheresse de l’homme, comme à Sodome et Gomorrhe autrefois, où le feu du Ciel vint frapper les concitoyens pervers du fidèle Lot. Tel autre musulman voit dans les catastrophes naturelles, la marque de la décision d’Allah et de sa suprématie sur toute créature. Le destin, nous dit-on, ne se discute pas. Dans sa nuit insondable, ce qui est dit est dit. Tel autre animiste, verra bien au contraire dans la violence d’un Typhon comme Haïyan, la preuve que les dieux naturels sont en colère et qu’il faut de toute urgence procéder aux sacrifices réparateurs pour se concilier leurs colères. Mieux encore, il se trouvera parmi les athées, tel individu pour juger implacables les lois d’autorégulation de la nature. Comme dominée par un principe d’économie, la nature élimerait de temps à autre son superflu, dans une forme de violence purificatrice et régénératrice.  Dans l’esprit des fatalismes de tous bords donc,  au total, il n’y a rien à faire contre les méga-catastrophes naturelles. Elles ont vocation à triompher de l’homme, à humilier pour ainsi dire  « l’orgueil luciférien de la raison ».

         Mais la nature ou Dieu n’ont-ils pas résolument bon dos ? Il faudrait ausculter davantage ces accusations faciles. Derrière cette manière que le fatalisme et les superstitions ont de se défausser sur la nature ou sur Dieu, ne se cache-t-il pas un refus fondamental de prendre en compte la responsabilité de l’humanité actuelle pour les conséquences des débordements de la nature sur la culture ? En réalité, les moyens de la science et de la technique sont aujourd’hui suffisamment avancés pour comprendre, prévoir, anticiper et éviter, voire contenir les effets terribles des catastrophes naturelles sur les sociétés humaines. La géologie, la géographie, la météorologie, l’astronomie, la physique, l’histoire des catastrophes, mais aussi l’expérience politique des cataclysmes sont suffisamment fournis en données pertinentes pour agir avec aplomb sur les forces naturelles, longtemps avant la mise tardive en branle des moyens humanitaires de la Croix Rouge, de Médecins sans Frontières, ou des différentes organisations onusiennes.

C’est cette conscience irréductible de la responsabilité des hommes face aux accidents naturels que restitue précisément ce paragraphe du plan d’action des Nations Unies pour la Prévention des Catastrophes Naturelles, dit Stratégie de Hyoto :

« La prévention commence par l’information

Plus il y aura d’individus, d’organisations régionales, de gouvernements, d’organisations non gouvernementales, d’organismes des Nations Unies, de représentants de la société civile sensibilisés sur les risques, les vulnérabilités et les moyens de gérer les répercussions des risques naturels, plus il y aura de mesures de prévention des catastrophes mises en œuvre dans tous les secteurs de la société.

Des politiques et programmes de prévention des catastrophes décentralisées

Plus il y aura de décideurs, à tous les niveaux, gagnés aux politiques et programmes de prévention des catastrophes, moins il faudra attendre pour que les populations exposées aux catastrophes naturelles bénéficient des avantages qu’apporte la mise en œuvre de politiques et de programmes de prévention des catastrophes. Cela suppose notamment une action décentralisée, par laquelle toutes les populations exposées sont pleinement informées et participent aux initiatives de gestion des risques.

Des partenariats interdisciplinaires et intersectoriels à travers le monde

Plus les entités qui s’occupent de prévention des catastrophes partageront l’information sur les études menées et les pratiques suivies, plus l’ensemble des connaissances et des données d’expérience au niveau mondial s’accroîtra utilement. En nous unissant derrière la même cause et en unissant notre action, nous pouvons faire en sorte que le monde résiste mieux aux coups portés par les risques naturels.

Une progression des connaissances scientifiques pour réduire les risques

Plus nous en savons sur les causes et les conséquences, pour les sociétés, des risques naturels et des catastrophes technologiques et écologiques qui en résultent, mieux nous pouvons nous préparer et réduire les risques. En faisant se rencontrer les scientifiques et les dirigeants, on leur permet de contribuer mutuellement à leurs travaux et de se compléter.

 

         Ainsi donc, si les objectifs ci-dessus ne sont pas suffisamment atteints, comment en accuser sérieusement la nature ou Dieu ? Il ressort clairement de ce qui précède que les drames comme celui que connaît de nouveau l’Asie du Sud- Est résultent essentiellement des insuffisances spirituelles, éthiques, politiques, économiques, sociales, techniques et éducatives de nos sociétés humaines elles-mêmes. Accessoirement seulement, ces drames sont liés à la nature de la nature elle-même. Des leçons de choses s’imposent dès lors.

II

Leçons de choses ou quintessence tragique du Typhon Haïyan

         Les catastrophes naturelles, dans leur dimension internationale qui se confirme irréversiblement, appellent clairement la naissance et la consolidation d’une conscience humaine planétaire, d’une spiritualité de la terre ou d’un sens de la terre qui rende indépassable dans tous les esprits et dans toutes les collectivités le fait suivant : la déchéance de certains hommes sera de plus en plus fatale à tous les hommes. Les catastrophes naturelles engendrent des catastrophes sociales, économiques, politiques, régionales et mondiales qui finissent, toujours, par vagues successives, par rejoindre chacun d’entre nous dans sa bien chaude chaumière, à nous sortir éberlués de la bulle indifférente de nos certitudes privées. Comme l’a dit une victime philippine, devant les catastrophes de cette ampleur, « nous sommes sans défense, comme des nouveaux-nés ». Bien comprendre le message de cette détresse, c’est aussi saisir que sans une renaissance du sens de la terre, sans une prise en considération du fait que la citoyenneté terrienne sera bientôt la seule qui vaille la peine d’être défendue, nous marcherons à tâtons en plein jour, comme si c’était la nuit. Comment ne pas saisir, rétrospectivement, dans l’urgence de cette spiritualité nouvelle, le fait bien ancien que voici : l’émergence de l’espèce humaine ne s’est faite qu’au prix de celle de la solidarité active des moins vulnérables envers les plus vulnérables ?

         La nature n’est plus un cadre muet et immuable de l’action humaine. Point besoin de la personnifier pour constater un fait. La nature impose à l’homme de revoir sa copie ou de disparaître. Une éthique politique nouvelle découle de cette responsabilité de l’homme face aux catastrophes naturelles. Le philosophe israélien Hans Jonas la thématisait à merveille dans son maître-ouvrage, Le principe-responsabilité  où il établit notamment que notre responsabilité envers les générations futures nous interdit d’agir comme si nous vivions dans une planète aux possibilités de sécurité éternellement assurées par elles-mêmes. Cela signifie donc clairement que faire de la politique aujourd’hui sans décliner concrètement les objectifs écologiques locaux, nationaux, régionaux, continentaux que l’on se donne, c’est résolument agir pour livrer les populations de la terre aux affres du destin. La nature, non seulement en tant qu’objet de connaissance et de prévision possible, mais aussi en tant que réalité fragile, périssable et dès lors à protéger, devient la sphère de l’universelle responsabilité de l’homme pour la vie terrestre. Loin d’être une lubie de politicien illuminé, l’écologie devient la toile de fond de toute politique véritable, et nous contraint à penser notre présent dans le sillage de la fécondation illimitée de la vie.

         Il s’ensuit que toutes les nations du monde, et en particulier les nations africaines, dont la vulnérabilité à la nature est aussi accrue que le pouvoir des conceptions fatalistes de la nature y opère à tous les niveaux, doivent entièrement repenser leurs institutions politiques, sociales, économiques et culturelles en corrélation avec les nouveaux enseignements des catastrophes d’échelle planétaire qui iront en augmentation leur emprise sur les hommes. Repenser la politique africaine à l’horizon du péril écologique international, c’est sans doute produire des sphères politiques régies par des lois fondamentalement mises au service du Bien Commun. L’urgence de la démocratie, c’est-à-dire de la responsabilité des pouvoirs devant les Citoyens et du respect des lois justes, est en relation intime avec la responsabilité pour la sauvegarde de conditions de vie dignes de l’humanité à travers le monde. Repenser la société, l’économie et la culture africaines contemporaines, c’est essentiellement faire comprendre par les mécanismes de l’éducation à la science, à la technique et à la connaissance écologique de la nature, que nous pouvons agir efficacement d’avance contre les catastrophes naturelles de toute ampleur. Et dès lors, nous sommes individuellement et collectivement, chacun en fonction de ses pouvoirs d’action, de pensée et d’influence, responsables des prochaines catastrophes naturelles qui nous frapperont.

         La sortie de la prévention des catastrophes de la sphère aléatoire de l’humanitaire s’impose donc au regard de l’internationalisation irréversible des tragédies.  Pour le dire autrement, renouveler la conscience de la nature planétaire, c’est renouveler aussi la nature de la conscience planétaire. La conscience de la nature ainsi éclairée par la mesure de notre responsabilité modifie radicalement la nature de la conscience quand nous accédons au principe intégral d’une fraternité universelle qui devrait opérer contre toutes les catastrophes naturelles sur le principe du « tous pour un, un pour tous ». « De pluribus, Unum ».  Et ce ne sera qu’un nouveau rayonnement de la justice universelle.

http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2013/11/10/au-moins-10-000-morts-aux-philippines-apres-le-passage-du-typhon-haiyan_3511354_3216.html

http://www.un.org/fr/humanitarian/overview/sipc.shtml

Joseph Reichholf, L’émergence de l’Homme : l’apparition de l’homme et ses rapports avec la nature, traduit de l’allemand par Jeanne Etoré, Paris, Flammarion, 1991

Hans Jonas, Le principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique, traduit de l’allemand par Jeanne Greisch, Paris, Champs-Flammarion, Les Editions du Cerf, 1990.

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Published by professeurfranklinnyamsi@over-blog.com - dans analyses sociales - politiques - économiques
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