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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 00:13

 

 

LA CRISE DE LA JEUNESSE CAMEROUNAISE

 

 

Réflexions commémoratives sur les événements tragiques de février 2008 au Cameroun.

Conférence prononcée le 7 mars 2008 à Paris, Salle de l’Ageca

 

 

 

Par Franklin NYAMSI

Professeur agrégé de philosophie

Académie de Rouen.


 

Il est hélas temps de constater l’élision, la mise en berne ou la mise sous le paillasson de la jeunesse camerounaise. Au regard de la misère des masses, de la panne prolongée du système éducatif caractérisée par le mépris pour les apprenants et la clochardisation des enseignants, au regard de la normalisation de l’échec scolaire et du chômage, de la dévalorisation de la fonction parentale par l’effondrement des cadres de la solidarité nationale et  de l’absence d’une sécurité sociale fiable, du pouvoir pris par les réseaux de prostitution, de la corruption et de l’embrigadement sectaire sur les corps et âmes des jeunes camerounais, peut-on objectivement dire qu’il existe aujourd’hui une authentique jeunesse camerounaise ? La jeunesse, du latin juventus ou juvenilitas,  est regardée sous tous les cieux comme la période la plus festive de l’existence humaine. C’est l’âge de la puissance du corps et de la vivacité de l’esprit, c’est l’âge de la pleine jouissance des facultés physiques et mentales. C’est en même temps l’âge de la naissance du désir de spiritualité, de la quête d’un sens à donner à la vie et à la mort. En un mot, la jeunesse est l’âge de l’émergence plénière des forces de l’existence, le matin de l’humanité. Qui donc aujourd’hui aurait le cynisme de dire que la jeunesse camerounaise remplit ces conditions ? Ne sommes-nous pas embarqués dans une société profondément juvénophobe et juvénocide ?

 Le bon sens nous commande de reconnaître et de scruter la situation de crise qui caractérise la vie des jeunes camerounais aujourd’hui : crise des forces du corps du fait de la montée sans précédent de la pauvreté dans les familles ; crise des forces mentales, du fait de la vacuité rampante des structures éducatives ; crise de l’énergie spirituelle camerounaise, du fait de la désorientation des jeunes générations par le mépris ostentatoire des valeurs de civilisation par les plus puissants, dans le vécu ordinaire de la citoyenneté camerounaise. Est-ce donc un hasard si c’est en un mois de février, soi-disant consacré à la Fête de la Jeunesse, que des policiers et militaires à la solde du régime Biya ont massacré impunément une centaine de nos jeunes compatriotes dans les rues du Cameroun ? Ne faut-il pas résolument comprendre que le mois de Février a radicalement basculé depuis longtemps dans notre imaginaire national, du statut de mois de la Fête de la Jeunesse à celui de mois du Deuil de la Jeunesse ? Cette réflexion veut célébrer ce deuil, en indiquant ce qu’il nous apprend pour l’avenir. C’est dans l’abîme dépressif qui aspire la jeunesse camerounaise qu’il nous faut descendre et trouver les forces d’une remontée émancipatrice. La forge d’un grand destin requiert ainsi toujours une bonne mémoire.  « Man soll nicht sein Vergangenheit trivialisieren », disait Edmund Husserl.

Il y a près d’un an, des jeunes camerounais sortirent par dizaines de milliers dans les rues des principales villes du Cameroun pour protester contre la vie chère, contre la corruption généralisée du régime Biya, contre la misère rampante du plus grand homme, contre le chômage de masse, contre l’emprise de la malemort sur une société camerounaise dont l’espérance de vie individuelle moyenne en est réduite, selon les chiffres officiels camerounais eux-mêmes, à 46 ans en plein début du XXIème siècle. Cette vague de protestations, sévèrement réprimée dans le sang par le pouvoir de Paul Biya qui s’empressa d’y voir une manipulation d’apprentis sorciers tapis dans l’ombre, s’enracinait non seulement dans la gabegie mondialement reconnue de ce régime inique, mais aussi dans une crise économique mondiale caractérisée par le triomphe de la spéculation financière sur l’économie réelle. Cette crise mondiale dont la dictature de Yaoundé comme toutes les oligarchies capitalistes du monde,  est comptable, confirme au plan international ce que les camerounais connaissent au plan local, à savoir leur braquage par les promoteurs de la faim et de la dette. Deux livres du sociologue suisse Jean Ziegler, L’empire de la honte et La haine de l’Occident, méritent en ce sens d’être lus et médités par tous ceux qui espèrent farouchement un autre monde.

Ci-dessus, une banderole que tous les occidentaux connaissent bien.

 Mais pour en revenir au cas de la jeunesse martyrisée du Cameroun, disons ici que le contexte de la banalité du mal camerounais et le contexte international de crise, ont occulté aux yeux des analystes un phénomène plus profond encore : c’est celui que je nomme crise de la jeunesse. Comment la caractériser ? Comment en sortir ? Les événements de 2008 étaient portés par une population largement en dessous de 25 ans, révélant une jeunesse privée de jeunesse, trop tôt happée par les problèmes adultes, à l’heure où dans toutes les sociétés apaisées, il s’agit de grandir, de mûrir, de jouer, et surtout d’apprendre. Comment une société qui prive ses jeunes de leur jeunesse peut-elle se survivre à elle-même, lorsqu’en plus elle est organisée pour qu’ils aient tous disparu à 46 ans, c’est-à-dire à peine entrés dans l’âge mûr ? Une société où ne serait-ce que deux générations ne peuvent plus vivre ensemble, une société d’orphelins, de veufs et de veuves, où les individus se sentent étrangers chez eux-mêmes, une société sans vieillards, une société où les enfants ont des problèmes de vieillards avant même d’avoir été des adultes peut-elle encore transmettre, ne serait-ce qu’une expérience, une sagesse de la vie ? C’est au fond le problème de la survie même de la société camerounaise qui se pose désormais. Pendant longtemps, on se posait la question « Où va le Cameroun ? ». La question qui s’impose plus gravement est désormais « Jusqu’où ira le Cameroun ? ». Ce déblaiement pose en profondeur les termes ultimes de notre crise de société et requiert nos énergies les plus inventives, mais aussi notre réflexion la plus méthodique, car nous périclitons vers l’atomisation sociale la plus inouïe de notre histoire. Comment sortir de cette logique apocalyptique ?

Rappelons-nous d’abord les conditions qu’il faut pour qu’un phénomène soit considéré comme l’expression d’une crise : 1) Pour qu’il y ait crise, il faut que des forces sociales étouffées par un statu quo dans lequel elles ne se reconnaissent pas, menacent de rompre violemment l’ordre actuel parce qu’elles n’y entrevoient plus la moindre chance de satisfaction de leurs aspirations profondes. C’est une situation de rupture qui pose le problème de la violence politique contestataire ; 2) Pour qu’il y ait crise, il faut que des solutions anciennes rencontrent leurs limites dans l’actualité, au point que ces solutions ne marchent plus. Il faut en ce sens que le passé ne passe plus. Que le présent soit vidé de son sens et que l’avenir n’advienne plus. C’est ce que j’appelle situation de blocage ou d’impasse et sa compréhension exige l’analyse du sentiment d’impasse ; 3) Pour qu’il y ait crise, il faut qu’il existe, même confusément, une utopie, c’est-à-dire l’idée d’un autre monde possible et réalisable. C’est au nom de cette projection dans un « autrement qu’être » que le statu quo est contesté par les forces sociales en crise. Le facteur utopique témoigne donc d’une vitalité dominée de la société, il est sa promesse d’avenir, sa dette de sens ou son sens en dette de soi. Et d’ailleurs, on observera que le degré d’organisation de la contestation révèle implicitement ou explicitement le degré de pertinence ou de cohérence de l’utopie portant les forces sociales en crise.  Ces clarifications conceptuelles nous préparent à soulever trois questions au sujet de la crise de la jeunesse camerounaise : 1) Comment comprendre la violence des manifestations protestataires de la jeunesse camerounaise en 2008 ? 2) Comment traduire le sentiment d’impasse qui habite et ronge profondément cette jeunesse depuis de nombreuses décennies ? 3) Par quelles utopies la jeunesse camerounaise est-elle aujourd’hui obnubilée ?

 

 

I   De la violence dans la jeunesse camerounaise : la dialectique de l’ordure

Il est de prime abord frappant de constater que les jeunes qui ont manifesté dans nos rues en  février 2008 ont presque tous spontanément opté pour une rupture violente de l’ordre politique camerounais actuel, en mobilisant contre le pouvoir, les œuvres néfastes du pouvoir lui-même. Le rejet, la déjection, le jet et l’éjection traduisent le sursaut des corps révoltés. Comment ?

I.A  L’éruption d’une colère volcanique

 

Une description de la violence en cette jeunesse peut simplement partir de son esthétique vestimentaire. La vêture des jeunes manifestants, faite du peu qu’ils possèdent, indique d’ores et déjà qu’ils en veulent à leurs dépréciateurs et se savent en butte à un régime violent : jeans, culottes, tee-shirts, bâtons et baskets ne sont pas simplement pratiques pour la marche, ils servent aussi en cas de confrontation. Ces habits de  misère serviront naturellement à dénoncer la misère. Les pierres, bouteilles et pavés rencontrés sur le chemin sont aussi regardés comme complices des premiers réflexes d’auto-défense qui s’avèreront nécessaires. Par endroits, pour dire matériellement « non » à la circulation des représentants de cet ordre inique, se dresseront des barricades, construites avec le tout venant des choses de la ville. Ce qui est retourné ainsi contre les forces du pouvoir, c’est d’abord ce que le pouvoir lui-même a laissé joncher dans la cité. On lui retourne donc la violence constitutive de l’urbanité en néocolonie. Un pneu abandonné ? Une épave de voiture, de vélo, de mobylette, de moto ? Des restes électroménagers ? Une bouteille ? Une barre de fer ? Un fût, un tonneau ? Un vieux matelas, un vieux lit, un manche de chaise, un pied de table ? Tout ce qu’il est malvenu de laisser traîner dans une cité humaine est entraîné dans le flot de la révolte. Les ordures laissées par le pouvoir lui sont jetées au visage par les jeunes qui le considèrent lui-même comme l’ordure suprême, la poubelle des valeurs sociales.  Nous sommes en pleine symbolique du « Retour à l’envoyeur ».

Dans ce corps-à-corps des choses violentes de la ville et des jeunes corps à la colère en ébullition, s’exprime un rejet massif de l’abjection régnante. Ils disent la prédisposition à la bagarre, la détermination à faire face à l’ennemi que l’on ne considère plus comme adversaire, car on le sait foncièrement abonné aux voies de fait.  Le rapport des jeunes manifestants de 2008 à leur corps propre et au corps de la ville, tout comme aux corps armés qui les répriment, est proprement fécal. Il s’agit d’un rapport d’éjection et de déjection qui veut emmerder les emmerdeurs de la jeunesse. Jeter et projeter violemment les choses abandonnées du régime contre lui, c’est déjà lui parler sans les mots : les voitures brûlées, les pillages de magasins, les échauffourées avec les forces de sécurité du régime, les attaques de bâtiments publics, etc. constituent tous l’alphabet d’une langue connue depuis la naissance du pays : celle du rejet d’un pouvoir éternellement illégitime, corrompu et violent. Il y a pourtant aussi la violence du discours qui complète et formalise le mouvement des émeutes. Les mots d’ordre sur les pancartes, les paroles scandées, les chants patriotiques et les chants de dérision populaires, toute la créativité de la parole contestataire en ce mois de février 2008, rompt avec les derniers critères de civilité. Trêve de bienséance et foin de l’interdit de grossièreté. La virulence, la huée, la menace, les jurons, les imprécations, les traits guerriers du regard, les gestes fécaux, les grivoiseries sexuelles annoncent clairement que le Roi Biya est nu. Le peuple fait irruption dans la chambre adultérine du Prince et le surprend en plein acte de concussion carabinée de sa souveraineté. Une puissante colère sociale s’est ainsi levée. Comment la comprendre ?

I.B Le mépris du principe de cohérence morale

 

Images terribles des crimes du pouvoir contre les jeunes camerounais en février 2008.

Pourquoi la jeunesse camerounaise est-elle ainsi devenue violente ? Les hypothèses faciles méritent d’être immédiatement examinées et invalidées, afin de dégager la clairière d’une vraie réponse à ce phénomène de crise sociopolitique majeure. La première fausse hypothèse consiste à attribuer la violence de cette jeunesse à son manque de respect pour les aînés, caractérisant ainsi cette jeunesse comme ayant rompu avec les qualités morales requises dans les sociétés traditionnelles du Cameroun : respect des anciens, patience envers l’avenir, pratique scrupuleuse des coutumes, retenue et lente maturation sous le regard des sages de la tradition villageoise, etc. Les jeunes camerounais auraient perdu cette humilité qui consisterait à considérer les crachats du Chef comme la meilleure lotion pour le visage des subordonnés. C’est peut-être pour leur réapprendre ces valeurs de soumission que l’on encourage régulièrement les jeunes camerounais à s’abonner au Mbog Basaa, au Ngondo, à l’Essingan, au Laakam ou au Poola, ou je ne sais à quelle coutume de Poumpoumré. Les associations de solidarité ethnique seraient sous cet angle des lieux d’apprentissage de l’art de se libérer des passions violentes et tristes. Or, en réalité, cette conception pseudo-traditionnaliste de la soumission des jeunes a un gros caillou dans sa chaussure. Elle néglige le fait que c’est la transmission effective de la tradition par l’exemple qui parle davantage à la jeunesse que la tradition de pure proclamation. En effet, les jeunes ne se contentent pas de ce que les soi-disant aînés du village disent, ils comparent aussi leurs discours à leurs actes.  C’est un principe élémentaire de cohérence morale, qui correspond au principe logique de non-contradiction. Or que voient les jeunes camerounais ? Ils voient que les mêmes qui prônent cette sagesse obséquieuse du respect des aînés sont occupés au pillage quotidien des biens publics, au culte du luxe extravagant, au dévergondage des garçons et des filles, au bradage des terres, airs et mers du pays, à la perpétuation quotidienne de l’injustice dans nos tribunaux, à l’organisation d’élections truquées, aux détentions arbitraires, au racket et aux passe-droits, etc. Comment des élites nationales qui ne brillent que par leurs forfaits et méfaits peuvent-elles transmettre un modèle moral de non-violence à la jeunesse camerounaise ? Les élites criminelles de notre pays susciteront sans doute toujours les passions criminelles dans notre jeunesse. Sans exemplarité vertueuse, point de tradition qui vaille.

Une deuxième fausse hypothèse consiste à attribuer la violence de la jeunesse camerounaise en ce mois de février 2008 aux opposants politiques du régime, qui manipuleraient cette jeunesse dans l’ombre pour bouter Biya du pouvoir et jouir à leur tour de ses avantages régaliens. Plusieurs raisons militent contre cette hypothèse : aucun lien avéré n’a été établi entre les émeutes de février 2008 et un mot d’ordre de leader politique ou d’organisation politique et au fait, aucune organisation politique camerounaise ne peut se targuer aujourd’hui de posséder une réelle organisation de jeunes ; aucun manifestant arrêté par le régime n’a pu faire remonter la paternité de son engagement dans ses émeutes à un parti quelconque ; enfin, Paul Biya lui-même, bluffé par les insinuations floues que traduisaient les accusations délirantes de Charles Etoundi contre le CODE, est revenu depuis lors sur son appréciation des événements, en leur reconnaissant un fondement social et économique évident. Au demeurant, Paul Biya et  ses affidés savent bien qu’ils ont condamné le peuple camerounais à emprunter fréquemment le raccourci dramatique de la violence, dès lors qu’ils ont bloqué à jamais les voies de la négociation, du compromis, de l’élection juste et transparente des représentants de la nation. En réalité donc, les jeunes qui ont affronté le régime en Février 2008 sont partis de l’évidence qu’ils n’ont plus rien à perdre. Nous avons exactement affaire au phénomène que décrit le philosophe allemand Hegel sous le nom de « dialectique du maître et du valet », dans La phénoménologie de l’Esprit. Exposé quotidiennement au péril alors que le maître s’adoucit sous le charme des services rendus pas le valet, ledit valet, qui avait renoncé à son statut d’homme libre par peur de la mort violente agitée comme épouvantail par le maître, ce valet donc, se rebiffe et affronte le maître, convaincu qu’il ne risque de perdre que la même vie dans l’un comme l’autre cas. Cette lutte à mort est pour le valet, la seule garantie de s’ouvrir le chemin de la dignité et de la liberté. Les jeunes camerounais exposés à la faim, à la maladie, au chômage et à l’ennui, à la sous-éducation et à l’abandon, précipités quotidiennement dans les prisons-mouroirs et dans la malemort infligée par la soldatesque comme le rappellent tristement les fameuses disparitions de Bépanda, ont été motivés et demeurent motivés par le désarroi de leur condition sociale, économique, culturelle et politique. Songez aux camerounais qui se noient chaque jour dans l’Océan Atlantique et en Méditerranée, songez à ceux qui disparaissent dans les chemins d’exil du Sahara, songez à cette immense diaspora camerounaise malheureuse, faite de sans papiers, de sans adresse, de sans sécurité sociale, de fuyards et squatteurs permanents dans les pays occidentaux et sur tous les continents !

I.C  Violence agressive du pouvoir et violence défensive de la jeunesse

C’est véritablement pour ceux qui sont sans espoir que l’espoir est permis. Ceux qui espéraient encore quelque chose du système Biya, ou d’une autre façon de le contourner, sont sagement restés chez eux en février 2008. Les révoltés eux, c’est clair, ne voyaient pas d’autre possibilité devant ce système que la confrontation violente. Leur violence défensive répondait à une violence agressive, celle qui structure essentiellement les régimes néocoloniaux qui nous gouvernent depuis les indépendances. Comprendre cette violence, ce n’est toutefois pas la sacraliser, mais la restituer à un contexte d’intelligibilité sans lequel elle prêterait aisément le flanc au moralisme hypocrite des tenants et partisans du pouvoir. J’ai ainsi souvenir d’un triste soir dans un restaurant camerounais à Bruxelles le 13 septembre 2008, quand un jeune médecin camerounais m’apostropha sur ces événements douloureux en les traitant de « simple bavure ». Réunissant ce que je pouvais avoir de meilleur en matière de maîtrise de soi, je lui répondis seulement dans le même esprit que ce serait loin d’être « une simple bavure » si les cent camerounais assassinés par le régime Biya en février 2008 étaient de sa propre famille. Et je lui revendis dans la foulée avec aplomb, grâce et ironie, le couplet de la reggae star ivoirienne Tiken Jah Fakoly : « Les coupables oublient toujours, mais les parents de la victime n’oublient jamais ».

Dans le contexte socio-économique de misère crasse qui enserre la majorité des camerounais, dans l’histoire de violations continues et accrues des droits souverains du peuple et des citoyens, il est clair que le cercle vicieux de la violence politique ira en se consolidant. Les imprécations de tel ou tel groupe de camerounais de la diaspora décidé à procéder par la logique insurrectionnelle contre le régime Biya sont infiniment plus insignifiantes que le fossé, voire l’abîme que les pratiques iniques et cyniques du régime creusent entre lui et le peuple camerounais. La vraie source de l’insurrection populaire anti-Biya, le meilleur fossoyeur du biyaïsme, c’est encore le biyaïsme lui-même, quel que soit le temps de sa durée chronologique. La compréhensibilité de violence politique n’est pas à confondre avec l’injustifiabilité de la violence morale. La violence politique a une histoire qui permet en en remontant la genèse, d’en établir les coupables et les victimes. La violence morale est quant à elle a priori condamnable, car elle suppose une décision autonome de la personne libre, de faire délibérément ce qu’elle sait pourtant condamnable et déraisonnable. Les actes de violence politique quant à eux ne descendent pas du ciel comme les tablettes transcendantales de Moïse. Ils s’insèrent dans un procès de domination de l’homme par l’homme dont la compréhension permet de ne pas égaliser les responsabilités de l’agresseur qui déclenche le processus et de l’agressé qui y réagit pour survivre. L’immoralité personnifiée et la violence politique des tenants du pouvoir camerounais sont donc les clés incontournables pour comprendre la violence défensive et expressive des émeutiers de février 2008. Voilà pourquoi nous voyons en ces émeutes ce que nous appelons une « dialectique de l’ordure », c’est-à-dire la restitution quasi purificatrice de la violence du pouvoir au pouvoir lui-même. Catharsis où se purgent les violences subies et introjectées, dans un défoulement comparable à l’éruption subite d’un volcan longtemps en rumination souterraine. La dialectique de l’ordure est ainsi à la fois une « dialectique de l’or dur », une révolte de la rareté et une dialectique de « l’hors-dur », c’est-à-dire une révolte de la marginalité intolérable. Ceux qui confisquent l’or du peuple et qui veulent condamner le peuple à vivre dehors sur ses propres terres, ont délibérément ouvert la boîte de Pandore des jours suspects à venir. Est-ce pour autant que les camerounais sont sortis de l’impasse qui les enserre en février 2008 ? Que nenni. L’abîme est encore plus profond. Sans une conscience aigüe de cette jeunesse abîmée, rien de bon ne s’annonce à l’horizon. Il faut donc s’approprier le sentiment d’impasse des jeunes camerounais pour espérer le transcender.

II. Le sentiment d’impasse au Cameroun : la jeunesse à l’image de Mademoiselle Manyaka

La jeunesse camerounaise est étranglée par un sentiment d’impasse que renforcent ses coups de boutoir provisoirement non-décisifs contre le pouvoir. Né des frustrations répétitives et cumulatives endurées par les forces sociales contestataires du pays, ce sentiment est psychologiquement la chose la plus terrible qu’un jeune camerounais ait à supporter. Je voudrais m’attacher à le décrire en partant d’un vécu d’il y a bientôt 20 ans avant d’illustrer la situation de la jeunesse camerounaise par la situation comique de la célèbre Mademoiselle Manyaka, symbole de la quadrature du cercle camerounaise dans les années 80.

II. A.  La nausée

Je me souviendrai toujours d’avoir éprouvé le sentiment d’impasse qui meurtrit aujourd’hui la jeunesse camerounaise dans les années 90-91 sous la forme d’une véritable nausée, lorsqu’après moult revendications et manifestations populaires en faveur de la tenue d’une Conférence Nationale Souveraine, Paul Biya se fendit d’un discours radiotélévisé où il affirmait avec intransigeance que « La conférence nationale est nulle et sans objet pour le Cameroun ». Je fus physiquement atteint par cette phrase. Elle m’étranglait, me coupait le souffle. Elle me dépossédait de toutes mes forces, me donnait l’impression que je me vidais de mon sang, de ma sueur et de ma lymphe. La sentence atteignit l’os de mes os, la chair de ma chair. J’en fus psychologiquement atteint. Toutes les énergies mentales que j’avais mises à participer à la revendication la plus immense de mon peuple étaient bafouées par un seul homme, détenteur de la baïonnette et du sceptre avec la grâce méprisante de la tutelle néocoloniale française. Cette phrase me révélait ma superfluité et celle des millions de mes compatriotes qui crurent en la vertu des pressions démocratiques dans l’obtention d’un nouveau pacte national assis sur la justice et l’équité. Cette phrase marqua à jamais mon rapport à ce régime. A dix-huit ans, j’étais déjà convaincu que je ne pouvais plus le tolérer, qu’il était l’antépolitique et l’antipolitique par excellence. Ce régime me dégoûta de mon propre pays natal. Alors que je me destinais à enseigner la philosophie dans quelque lycée ou université du pays plus tard, la seule représentation de la nécessité de coopérer avec les laudateurs de cet ordre abject me plongeait des heures durant dans une indescriptible angoisse existentielle, proche parfois de la torpeur absolue. Ce n’est que dans le tard que je découvris en lisant Emmanuel Levinas, que ce régime m’avait donné la nausée, cette terrible envie de vomir qui s’accompagne en même temps que l’impossibilité ponctuelle de le faire. Comment s’empêcher de voir en la description suivante de Levinas, la réalité même du sentiment d’impasse au Cameroun ? Levinas observe :

« L’état nauséabond qui précède le vomissement et dont le vomissement va nous délivrer nous enferme de partout. Mais il ne vient pas nous enfermer du dehors. Nous sommes soulevés de l’intérieur ; le fond de nous-même étouffe sous nous-même ; nous avons « mal au cœur ». Cette présence révoltante de nous-même à nous-même, considérée à l’instant où elle est vécue et dans l’atmosphère qui l’entoure, apparaît comme insurmontable. […] Dans la nausée, qui est une impossibilité d’être ce qu’on est, on est en même temps rivé à soi-même, enserré dans un cercle étroit qui étouffe. On est là, et il n’y a plus rien à faire, ni rien à ajouter à ce fait que nous avons été livré entièrement, que tout est consommé. »

Le sentiment d’impasse, cette nausée existentielle qui pourrit la vie aux jeunes camerounais appelle dès lors un désir d’évasion qui emprunte volontiers le premier raccourci venu : l’alcool, la drogue, les sectes, la prostitution, la délinquance banale ou la grande criminalité qu’on nomme feymania ou art de l’arnaque, voilà autant de tentations ouvertes par le sentiment d’impasse.  Maintenant que les premiers responsables de votre pays vous administrent la preuve tangible que vous ne comptez pas, que votre être ou votre non-être leurs sont indifférents, c’est cette désinvolture et ce cynisme structurels que vous reconnaîtrez dans le dédain du moindre représentants de l’Etat camerounais : l’agent de police ou de gendarmerie, le maire, le magistrat, le chef de quartier et village, l’agent des impôts ou de la poste, l’aide-soignante, l’infirmière ou le médecin, le douanier aux frontières, les fonctionnaires alourdis de nos ambassades et les ministres d’un faux air sérieux qui plastronnent à la radiotélévision, deviennent les rouages d’une seule et même bêtise. Et que dire quand on vous parle de Grandes Ambitions du pays après l’avoir conduit au rang mondial de Pays Pauvre Très Endetté ? L’échec réel des pseudo-politiques de santé, d’éducation, de logement, d’urbanisation, d’emploi, de sécurité, de prévention des risques, de transports, de représentation diplomatique, des sports, de la culture, vous inflige au fil des jours la certitude d’un désastre imparable.

II. B. Mademoiselle Manyaka, l’icône du malheur

Dans le sentiment d’impasse, on ne peut ni avancer, ni reculer. Impossibilité d’avancer car ce serait adopter la mode corrompue et violente dont vit le pouvoir, c’est-à-dire s’engouffrer dans une nouvelle impasse, celle de la surenchère du pire. Avancer ici, c’est aussi affronter le pouvoir, alors même qu’il est évident que le rapport de forces entre le peuple et le gouvernement Biya n’a pas encore franchi ce seuil critique qui contraindrait le régime à se démettre ou à disparaître. Les jeunes forces contestataires camerounaises sont ainsi exposées à l’impasse d’un suicide physique collectif. Vaut-il mieux alors reculer ? Impossible. Ce serait pour ces forces, se renier, cracher sur les nombreux sacrifices qu’elles ont consentis pour parvenir à la conscience actuelle de leur potentiel critique. Reculer, ce serait avouer la coïncidence du régime et du peuple, dans une commune déchéance perpétuelle. Les forces contestataires camerounaises se feraient ainsi un harakiri moral et se mettrait à imiter et reproduire le régime en se débrouillant comme elles peuvent pour connaître quelqu’un qui est quelqu’un. Ce serait le triomphe de l’instinct individualiste du « mets-moi en haut » qui fait déjà rage parmi les camerounais. On en sortirait avec une société atomisée à outrance, correspondant exactement au dernier modèle proposé par Paul Biya aux  camerounais lors de son discours de fin d’année 2008  : « Aide-toi et le ciel t’aidera !» Voilà ce qu’a osé proposer au peuple camerounais quelqu’un qui s’est toujours aidé de lui, mais qui jamais ne l’a aidé en retour, l’ingrat absolu de la nation.

L’étau stratégique dans lequel la jeunesse camerounaise est prise aujourd’hui rappelle une image populaire de la Comédie camerounaise des années 80. Il s’agit de l’histoire cocasse et tragique d’une certaine Mademoiselle Manyaka, enceinte d’une grossesse mémorable dont on disait :  « Elle accouche, elle meurt ; on l’opère, elle meurt ; on la laisse, elle meurt . » La « manyakisation » de la jeunesse camerounaise est l’emblème de notre temps. Elle se révolte ? Elle en meurt. On l’instrumentalise ? Elle en meurt. Elle se résigne ? Elle en meurt encore. Le choix est triplement tragique entre 1)l’enrôlement dans les milices oligarchiques de génocidaires en préparation ; 2)l’enfermement dans des pratiques d’autodestruction par les sectes, la drogue, la prostitution, l’alcool, ou le grand banditisme ; 3) la résignation à la mort lente dans la misère crasse d’un quotidien livré aux forces du destin, sous le signe fameux du fastidieux « On va faire comment ? » qui rythme les vies besogneuses des millions de camerounais. Existe-t-il donc une porte de sortie en cette affaire ? Y a-t-il, en dehors des mirages de l’exil doré que ne réalise qu’une infime minorité de camerounais de la diaspora, une autre vie possible au Cameroun pour cette jeunesse effondrée ? C’est incontestablement d’autre chose que nous avons hic et nunc besoin.

III

Existe-t-il une utopie pour la jeunesse camerounaise ?

La crise de la jeunesse camerounaise l’appelle de toutes ses forces. Cette chose autre, cet autre Cameroun, c’est l’utopie. Du grec u-topos, « sans lieu », le terme utopie convoque des forces venues d’ailleurs, d’un registre symbolique radicalement différent, pour réaliser une société démocratique, pluraliste, écologique et prospère sous nos latitudes. Or l’ultime versant de la crise de la jeunesse camerounaise, c’est justement le flou, la confusion des utopies qui règne sur les esprits. Le ciel des valeurs camerounaises s’est assombri de tant de nuages que le soleil n’y paraît que par brèves éclipses. Il faut donc réinterroger le socle de connaissances historiques, des expériences fondatrices, des figures tutélaires et des référents symboliques authentiques de notre peuple. Or que constatons-nous encore justement ? Qu’il se déroule sous nos yeux une féroce compétition pour la réécriture de notre histoire, de nos expériences fondatrices, de nos figures tutélaires et de nos référents symboliques authentiques. Cette bataille pour la capture et la réappropriation de nos valeurs oppose trois camps dont la confrontation laisse encore perplexes les jeunes esprits qui la regardent ou qui s’en font à tout le moins l’écho :1) Nous avons d’abord les contre-utopistes négationnistes et réactionnaires du pouvoir UNC-RDPC, héritiers heureux de l’usufruit néocolonial ; 2) Nous avons ensuite les pseudo-utopistes révisionnistes, négationnistes et ethnicistes, qui veulent s’accaparer - par transfert sournois et subreptice - de la mémoire nationaliste camerounaise au profit de la coterie d’oligarques ethnicistes qu’ils veulent voir remplacer le Réseau Oligarchique Central (ROC) de Paul Biya ; 3) Enfin, nous avons la mémoire résistante et authentique du nationalisme révolutionnaire camerounais, qui soutient que la seule utopie de référence pour la naissance d’une république démocratique, pluraliste, écologique et prospère au Cameroun, c’est celle qui fonda et impulsa la lutte effective et radicale pour la réunification du pays, pour son indépendance réelle, et pour l’élévation du standard de vie des populations du Cameroun, j’ai nommé ainsi l’upécisme ou l’humanisme camerounais propulsé par l’Union des Populations du Cameroun de Ruben Um Nyobè, Félix Moumié, Osendé Afana, Ernest Ouandié et les citoyens qui poursuivent fidèlement leur oeuvre. Analysons le contenu des trois utopies concurrentes aux yeux de la jeunesse camerounaise.

III. 1 Que disent les contre-utopistes du pouvoir UNC-RDPC ? Ils prétendent qu’il n’y a rien à changer au Cameroun, sinon quelques améliorations à apporter à un pays qui dans l’ensemble va bien ou ne peut se porter mieux, au regard de la très invoquée conjoncture internationale. Pour le régime Biya comme avant lui pour le régime Ahidjo qui l’a précédé, le Cameroun est le meilleur des mondes possibles pour tous les camerounais et seules la mauvaise foi et la jalousie des opposants tapis derrière les jeunes forces contestataires expliqueraient leur virulence et leur radicalisme sans cesse croissants. Sous le RDPC comme jadis sous l’UNC donc, l’utopie est incarnée et réalisée dans et par la jouissance actuelle du pouvoir politique lui-même, par les élus de la Françafrique camerounaise. Par conséquent, dans ce cas, le paradis étant conquis, l’utopie est morte. Il n’y a plus qu’à espérer que cela dure. La logique du « j’y suis, j’y reste » n’est que la conséquence de cette haine viscérale de l’avenir qui anime les dictatures. C’est une logique proprement réactionnaire, qui vise uniquement la conservation de la domination néocoloniale actuelle. Mais l’extension géographique de la contestation montre que même dans les supposés fiefs naturels du RDPC, les jeunes ne veulent plus s’accommoder d’une contre-utopie qui suce leur sang, leur sueur, leurs larmes, leurs richesses, et qui plus est, tout simplement leur avenir. C’est ici qu’il convient de rendre hommage au pavé critique de Charles Ateba Eyene. Son livre « Les paradoxes du pays organisateur », mérite ici toute notre attention citoyenne car il montre comment jusque dans ces régions Centre et Sud que l’on prétend naturellement dévouées au biyaïsme et à ses élites ethnicistes, le ver est de longue date dans le fruit. Les citoyens savent qu’on leur a décidément fourgué de faux espoirs. Ateba Eyene montre, preuves à l’appui, que l’élitisme ethniciste au service du régime néocolonial produit le sous-développement et jette les germes de la guerre civile dans le Centre et le Sud. Cela est par extension vrai pour tout le pays. Les contre-utopistes du RDPC-UNC servent donc en guise de trophées aux jeunes camerounais, une pseudo-liberté idéale cadavérisée dans des incantations délirantes, complètement aux antipodes de la catastrophe nationale réelle. Notre compatriote Joseph-Marie Zambo Belinga, dans une étude de terrain magistrale intitulée « Démocratisation, exacerbation, régime identitaire et rivalités ethniques : Le cas du Sud-Cameroun » (Afrique et développement, Revue du Codesria, Vol.XXVII, Nos. 1&2,2002, pp.175-204) observe avec aplomb :

« Tout se passe comme si les Bulu étaient effectivement majoritairement acquis au RDPC. Or, tel n’est pas le cas. Cette position est plutôt le reflet d’une option qu’une partie des élites plus ou moins réellement acquises à ce parti, entreprend, durant les scrutins, d’imposer aux électeurs en orchestrant des fraudes, intimidations et manipulations de toutes sortes dans le dessein d’arrimer autoritairement cette région au parti de l’actuel président de la république. […] L’instauration de la concurrence politique a contraint la plupart des hommes politiques du territoire à compter d’abord et avant tout sur l’électorat ethnique, au point où, avoir une écrasante majorité dans son village apparaît comme une lapalissade électorale, même si on y est parvenu(ce qui est généralement le cas) grâce à des fraudes et manipulations de toutes sortes. » (pp.199-200).

III.3 Que proposent en revanche les utopistes révisionnistes, négationnistes et ethnicistes ? Au Cameroun aujourd’hui, ils campent dans deux sortes de chapelles qui veulent détourner l’énergie contestataire de la jeunesse camerounaise : 1) La chapelle de l’ethnicisme autochtoniste qui travaille à consacrer des droits politiques spéciaux pour une catégorie de citoyens montée de toutes pièces, les soi-disant minorités autochtones auxquelles il faudrait, de naissance, assurer un accès spécial aux prébendes de la nation, au détriment de prétendues majorités allogènes qu’il faut constamment garder à l’œil ; 2) La chapelle de l’ethnicisme revanchard qui veut récupérer au nom d’une ethnie supposée plus dynamique que les autres, toute la mémoire nationaliste camerounaise afin de s’en prévaloir pour justifier son tour de jouer le rôle de Réseau Oligarchique Ethniciste Central, en lieu et place du régime Biya.

L’ethnicisme autochtoniste se réfugie derrière des arguties juridiques pour tenter de couler dans le marbre constitutionnel des positions perdues du fait de l’évolution des conditions du Commerce Atlantique, mais aussi du fait de la transformation sociologique de la géographie des populations camerounaises, suite aux phénomènes anciens et continus de l’intégration régionale et nationale. Ce phénomène est attesté de longue date par une histoire des migrations qui révolutionne la notion de « sol natal » qu’on veut couper de son historicité très changeante. C’est ainsi que des anciens propriétaires de terres qu’ils ont volontairement cédées à des tiers camerounais ou étrangers, se comportent longtemps après avoir joui – et parfois abusé – du fruit de leur vente, comme s’ils avaient été envahis, voire même colonisés par leurs nouveaux voisins. Cet ethnicisme veut vendre aux jeunes camerounais les mythes rafistolés du « pays profond », « des vrais enfants du pays », ou des « gens de bonne naissance ». Derrière tout ceci, se cache en réalité un aristocratisme désuet et une haine profonde de la démocratie représentative. Car jamais cet ethnicisme autochtoniste ne porte le fer contre le système dont il espère un avancement. Jamais il ne s’attaque aux pseudo-constitutions du biyaïsme, il les commente pieusement et y négocie ses strapontins. Jamais il ne s’attaque aux pseudo-élections du régime. Jamais il ne s’attaque à la corruption et à la violence politique viscérales du RDPC-UNC. Celui-ci est donc son havre de sécurité. Il fallait qu’on le dise. Le constitutionnalisme camerounais est devenu pour certains, un refuge idéal de la lâcheté. On planque ainsi derrière les mécanismes exégétiques du raisonnement juridique, un légalisme qui n’est que le masque bien rongé d’un antinationalisme cynique.

L’ethnicisme revanchard quant à lui veut s’approprier les génocides subis par les camerounais du fait de – et suite à - l’engagement nationaliste de l’Union des Populations du Cameroun contre la colonisation et la néocolonisation. On veut couper Um Nyobé, Moumié, Ouandié, Osendé, du mouvement d’émancipation nationaliste, révolutionnaire et universaliste qu’ils impulsèrent, afin de se partager le butin de leurs mémoires charcutées dans des coteries villagistes pressées d’avoir leur tour à la mangeoire. L’ethnicisme revanchard veut son tour. Il tente donc de drainer au tout venant, toutes les figures de l’héroïsme camerounais dans son giron. Sa méthode consiste à procéder à une arithmétique des qualités ethniques, en vertu de laquelle il espère fonder son bon droit. Ainsi tels camerounais seraient naturellement reconnaissables à ceci ou à cela, et hiérarchisables en fonction de ceci ou de cela. Ces qualités humaines exceptionnelles, que certains revendiquent à tour de bras, relève pourtant rarement du dynamisme de la vertu et frisent la consécration du pragmatisme le plus échevelé. Dans cet ethnicisme claudiquant, « le salaire du brigand blanchit son brigandage ». La vérité est pourtant la suivante : nos bidonvilles, nos rues mal famées, nos morgues, nos campagnes en abandon, nos hôpitaux-mouroirs-de-pauvres, nos diasporas éclatées, nos familles frappées de plein fouet par la sous-éducation et le chômage, tous ces lieux quotidiens camerounais sont plein de citoyens et de citoyennes en commune souffrance. Dans ces lieux de la commune misère camerounaise, l’ethnicisme revanchard ne va jamais faire les comptes, car il trouverait le plus cinglant démenti à son particularisme stérile. La misère n’a pas d’ethnie au Cameroun. Qui a donc osé contredire sur ce point depuis 1989, le puissant ouvrage d’Elenga Mbuyinga, Tribalisme et problème national en Afrique Noire : le cas du Kamerun ? Personne ! En réalité, passant en revue les thèses ethnicistes et rusées de Mono Ndjana, Jean-Louis Dongmo et Eugène Wonyu, ou Kengne Pokam, Elenga Mbuyinga, de son vrai nom Moukoko Priso (Actuel Secrétaire général de l’UPC) écrivait déjà avec lucidité en 1989 :

« Il ne nous semble pas qu’il existe dans l’Histoire, un seul peuple qui ait été invariablement dynamique à travers les millénaires, ni un autre qui ne l’ait jamais été. Admettre cela serait un non-sens. Quand on l’examine sérieusement, en le replaçant dans l’Histoire (ce qui doit être fait, puisque en dehors de celle-ci, la notion même de peuple dynamique ne veut plus rien dire), le dynamisme de tel ou tel peuple apparaît comme un phénomène relatif, dépendant des conditions concrètes et précises dans lesquelles vit ce peuple. Un peuple aujourd’hui dynamique peut ne pas l’avoir été hier, et ne le sera peut-être plus demain. La notion de dynamisme d’un peuple ne saurait donc être congénitalement attachée à ce peuple. » ( Tribalisme et Problème National en Afrique Noire : le cas du Kamerun, Paris, L’Harmattan, 1989, p.160 )

Les défenseurs de la nouvelle utopie du « dynamisme ethnique » ne pensent ou ne s’instruisent tout simplement pas assez. Avant le travail magistral de Moukoko Priso sur cette question, travail qu’aucun des défenseurs de l’ethnicisme revanchard, encore mois de l’ethnicisme autochtoniste n’a osé affronter depuis lors, il y avait pourtant eu les travaux prémonitoires en puissance d’analyse du regretté Professeur Kotto Essomè. Dans l’un de ses fameux articles tirés des conférences qu’il donna abondamment en France, Kotto Essomè nous prévenait déjà qu’il fallait se méfier même des mots tribu, ethnie et race, car ils résultaient pour l’essentiel de la reconfiguration des sociétés africaines par l’aliénation coloniale :

« A force de tout expliquer, l’alibi « tribal » défie toute explication. Universellement invoqué en Afrique comme fatalité ancestrale des déchirements « ethniques », il excelle à détourner l’attention de sa genèse coloniale et des ravages périphériques d’une économie de marché qui en catalyse et renforce l’institution. Il y a une extrême urgence à mettre à nu la mystification idéologique qui l’impose. Cette d’une domination atomisatrice. Celle d’un tribalisme sans substance « tribale »assignable par la science. » ( Du tribalisme comme stratégie à la tribu comme fiction, Conférence Publique prononcée le 15 février 1978 à l’Université de Paris VII, publiée dans Littératures Africaines, Editions Silex, 1978,  p.33)

Aucun de nos hagiographes de l’ethnicisme revanchard n’a manifestement fait attention à ce qu’il y avait de meilleur dans la pensée scientifique sur la question ethnique. Ils n’ont pas lu – ou feignent de n’avoir pas lu et compris- les travaux de Jean-Louis Amselle et d’Elikia M’bokolo dans Au cœur de l’ethnie. Ces chercheurs de premier ordre nous précisaient pourtant déjà les enjeux de la manipulation de la question ethnique en Afrique :

« De Lord Frederick, théoricien s’il en fut du colonialisme britannique, au régime de l’apartheid sud-africain en passant par les pouvoirs d’Etat contemporains, tous les systèmes de domination en Afrique ont allègrement puisé dans les théories de l’ethnie et habilement manipulé les sentiments ethniques ». (Au cœur de l’ethnie. Ethnie, tribalisme et Etat en Afrique. Paris, Editions La Découverte, paris, 1985, 1999, p. 9)

 

Les distributeurs de défauts et de qualités ethniquement consubstantiels devront reculer devant l’évidence ou s’enliser au grand jour dans leur forfaiture contre la vérité et contre la justice au Cameroun. Toute tentative de particulariser les camerounais dans une distribution aléatoire et complaisante de qualités et de défauts ethniques est une atteinte profonde au seul rêve commun qui ait jamais unifié le Cameroun moderne : celui de la naissance d’une nation unie, indépendante, prospère. Ce rêve, il faut le dire envers et contre toutes les intimidations, les violences, les complots et les allégations mensongères, fut celui du Mpodol Ruben Um Nyobé et de tous ses camarades de l’Union des Populations du Cameroun. Voici donc la véritable utopie camerounaise qu’on veut effacer dans la mémoire des jeunes forces contestataires camerounaises, de même qu’on fait semblant d’ignorer dans les débats sur la question ethnique que les upécistes, notamment à travers les textes des héros fondateurs et à travers cette somme monumentale qu’est le livre d’Elenga Mbuyinga, sans oublier les meilleurs travaux scientifiques internationaux sur le sujet, ont courageusement répondu à la demande d’utopie des jeunes camerounais. Voyons de quoi il remue dans cette proposition originelle d’un Cameroun égalitaire.

 

 

 

 

 

III. 3  L’upécisme, c’est le nationalisme révolutionnaire, démocratique, pluraliste, écologique, et prospère qui leva comme un seul homme le peuple camerounais contre les colons et leurs collabos locaux. C’est donc l’archétype (le référent profond) et le paradigme (l’horizon d’interprétation) de l’espérance camerounaise. Voici la mamelle nourricière de notre rêve collectif.

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Um Nyobé et ses camarades de l’UPC.  A jamais dans les rêves mobilisateurs du peuple.

L’upécisme est nationaliste, c’est-à-dire pose que l’émancipation du peuple camerounais se fera sans considération de tribu, d’ethnie ou de race. L’accès à la santé, à l’éducation, au travail, au logement, à l’investissement, au crédit, à la sécurité, à la liberté d’expression et d’association, etc. ne doit en aucun cas privilégier l’ethnicité sur la citoyenneté. Il s’agit donc d’un mouvement farouchement transethnique. Voilà pourquoi l’une des armes favorites des colons et de leurs héritiers contre l’UPC consista à tenter de l’enfermer dans des bastions ethniques cantonnés d’avance.

 L’upécisme est révolutionnaire, c’est-à-dire qu’il assume la nécessité de changer de société, de renverser l’ordre colonial ou l’ordre des héritiers actuels des colons qui fonctionnent toujours sur les mêmes principes funestes : piller les richesses nationales avec et pour le capitalisme international ; élever en position sociale une minorité de camerounais qui collaborent à ce pillage ; soumettre l’économie du pays à l’extraversion (consommer ce qu’on ne produit pas et produire ce qu’on ne consomme pas) ; administrer le pays par une technique de faux consensus, dite de l’équilibre régional, qui en réalité est l’art de diviser pour mieux régner ; saupoudrer le tout d’un double langage systématique, disant ce qu’on ne fait pas et faisant ce qu’on ne dit pas. L’upécisme est combattu par les colons parce qu’il est au contraire de ces principes iniques, en phase avec les intérêts réels du peuple et jamais ne voudra les sacrifier pour des macarons ministériels. Le discours d’ Um Nyobé en décembre 1952 à l’ONU, doit être écouté et médité en ce sens par toute la jeunesse camerounaise. Il est consultable sur le web.

L’upécisme est démocratique et pluraliste parce qu’il part du peuple vers les institutions et non des institutions vers le peuple. Il ne veut pas s’implanter du dehors, comme un régime qui attend l’adoubement de l’Elysée pour se savoir dans le vrai. L’upécisme est un mouvement populaire, qui travaille au corps à corps avec toutes les classes laborieuses et besogneuses du peuple : les paysans, les ouvriers, les cadres, les intellectuels progressistes, les syndicats, les associations culturelles, se fondent tous en son sein pour produire la grandeur camerounaise la plus inouïe de notre histoire.  Les upécistes savent dans le même temps respecter le point de vue de tous ceux qui les respectent. Mieux encore, ils contraignent même ceux qui les maltraitent à dire la vérité malgré eux. La chose est si évidente que l’hommage à l’envergure nationale de l’UPC peut sortir de la bouche même d’un certain Ahmadou Ahidjo qui, parlant des partis politiques, écrit alors  dans son livre, ( Dix ans au service de la nation, Editions Paul Bory, Monte Carlo, 1968, cité par E.Mbuyinga, op. cit. p.57) :

« Tous ces groupuscules existent à l’échelon tribal ou régional et aucun, à l’exception peut-êt de l’Union des Populations du Cameroun (UPC) et de l’Action Nationale, ne s’est élevé à la hauteur du pays entier ; ce qui ne les empêchera d’ailleurs pas, tous, de se prévaloir d’une influence nationale. »

Qui dit mieux ? L’upécisme propose une politique de prospérité car son pilier est l’atteinte de l’intraversion des fondamentaux de l’économie camerounaise : produire ce que l’on consomme, consommer ce que l’on produit, acquérir et développer nos industries, maîtriser l’exploitation de nos ressources matérielles, assurer le développement global du pays, garantir les fonctions sociales de base (autosuffisance alimentaire, accès de tous aux commodités  élémentaires de vie, accès de tous à un niveau suffisant d’éducation moderne, etc.), mettre fin à l’acculturation nationale, promouvoir originalement les arts et cultures du Cameroun, etc. Est-ce parce qu’ils douteraient de la volonté des upécistes de faire advenir cette prospérité que les néocolons ethnicistes du RDPC et les ethnicistes autochtonistes et revanchards excellent à combattre l’UPC ? Est-ce parce qu’ils ont pu apporter le moindre début de prospérité au peuple camerounais que celui-ci douterait de la fiabilité de l’utopie upéciste ? Aux jeunes forces contestataires d’en juger.

Comment l’upécisme peut-il sortir ces jeunes forces contestataires du marasme régnant ? En les arrachant d’abord aux chapelles cyniques des contre-utopistes réactionnaires du RDPC, de l’ethnicisme revanchard des religieux du dynamisme villagiste, de l’ethnicisme autochtoniste rusé et perfide des constitutionnalistes du statu quo. Une fois sortis de l’emprise mentale de ces faux idéaux, l’upécisme se propose d’aider les jeunes forces contestataires à passer du devoir de mémoire au devoir d’association. Ceux qui savent la vérité de notre histoire doivent s’en emparer pour en faire une force matérielle, pratiquer leur théorie comme ils ont théorisé leur pratique. Avec détermination. L’émancipation concrète des jeunes camerounais peut se faire auprès et en compagnie des upécistes de leur voisinage, des représentations nationales et extérieures de l’UPC, de ses sites web et journaux. Un upéciste a par obligation un devoir immémorial de transmission de la flamme nationaliste. Cette émancipation doit aussi se faire dans les associations de quartiers, dans les syndicats, dans les diverses associations de défense des droits civiques des camerounais, dans les associations de solidarité nationale et internationale. L’émancipation des jeunes forces contestataires camerounaises doit se faire dans une connexion des générations et des expériences pour la naissance réelle de notre espérance.

Les jeunes camerounaises et camerounais en déshérence requièrent d’urgence une politique de développement intégral de notre pays et non une politique d’équilibre régional et de dosages ethniques. C’est d’une politique de justice et de compétence, arrimée à un devoir de solidarité nationale que cette nation a besoin pour ses plus faibles citoyens, qui en constituent l’écrasante majorité aujourd’hui. Toute perspective qui vise à éconduire les jeunes forces contestataires de ces axes doit rencontrer leur détermination organisée sur son chemin. C’est à ces  jeunes forces qui ont tonné en février 2008 et qui pansent encore leurs blessures, à condition qu’elles soient organisées et non dispersées, d’en choisir le moment, l’occasion. Elles feront leur propre histoire, car la vraie hauteur du Cameroun, le Fako de notre civilisation est dans la politique upéciste transcendante que les réactionnaires et les ethnicistes de tout poil s’efforcent de réduire maladroitement et criminellement au silence. Et puisque la jeunesse est l’âge du pouvoir, qu’elle s’allie donc au savoir nationaliste pour tresser les plus belles couronnes de gloire à la liberté en ce XXIème siècle camerounais.

 

 

 

 

 

Emmanuel Levinas, De l’évasion, Paris, Fata Morgana, 1982, pp.115-116

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