Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
30 avril 2013 2 30 /04 /avril /2013 00:02
 
529894_3932331005757_801795827_n.jpg
Une analyse politique de Franklin Nyamsi
Professeur agrégé de philosophie
Abidjan, Côte d’Ivoire
 
Période de renouvellement du contrat social en Afrique comme ailleurs, l’élection démocratique est une épreuve de vérité, où se mesure l’adéquation éventuelle entre, d’une part, les attentes du peuple et d’autre part, l’offre d’engagement des femmes et hommes politiques pour renforcer la démocratie, combattre la misère et la malemort, faire reculer l’ignorance et mettre fin à la désespérance des populations en attente de modernité. Comment cerner cette rencontre des citoyens et des politiques ? Dans ce face-à-face, rien n’importe autant pour l’analyste que de traquer les signes, les mots, les attitudes par lesquels l’élection se singularise dans l’histoire politique du pays, invitant ceux qui voudront le comprendre à fixer ce qui, en elle, fait résolument date et peut servir d’élément d’interprétation décisif dans la compréhension de la conjoncture politique à venir. Il s’agit dès lors de saisir l’originalité du moment politique que consacre l’élection. Telle sera notre méthode. Quel est donc l’état des lieux politiques de Côte d’Ivoire, après les municipales/régionales de 2013 ? En quoi cette élection 2013 se singularise-t-elle dans l’histoire électorale courte de la démocratie multipartite ivoirienne ? Enfin, quelles difficultés, voire quels démons semblent de retour en Côte d’Ivoire au détour de cette élection, et comment les exorciser durablement pour que le développement économique, socioculturel et politique de ce pays s’installe inexorablement dans la direction de l’émergence envisagée par le Président Alassane Ouattara ?  Nous voulons, dans la présente tribune, camper ces questions pour en dégager une grille de lecture inspirée de l’arbitrage footballistique, que nous nommons « les trois cartons symboliques des élections municipales et régionales 2013 en Côte d’Ivoire ».
I
Des résultats stables et mitigés : la victoire problématique du RDR
Rendant compte des résultats de la double élection ivoirienne 2013, RFI[1] écrit avec aplomb :
La Commission électorale indépendante a finalement publié vendredi soir la quasi-totalité des résultats des élections municipales et régionales de dimanche 21 avril (Il manque toujours les résultats dans trois communes).
Et l'avantage est au parti du chef de l’Etat, Alassane Ouattara. Le RDR a gagné dans 65 municipalités. Le Rassemblement des républicains confirme ainsi son ancrage local, acquis il y a 12 ans, lors des dernières élections municipales.
Face aux candidats du RDR, il y avait souvent des indépendants et des adversaires issus de son principal allié dans le gouvernement, le Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI) de l’ancien président Henri Konan Bédié. Cette formation a remporté 49 communes. Mais la grande surprise du scrutin municipal, c’est la sanction infligée aux appareils des partis politiques. Dans 72 communes, les électeurs ont préféré des maires sans étiquette, même s’il s’agissait en majorité des candidats issus du RDR et du PDCI.
 
Bien compris, les résultats de cette élection doivent donc en réalité être présentés sous deux perspectives. D’une part, si l’on s’en tient à la comparaison entre les partis, le RDR demeure bien, parmi les partis participants aux élections municipales, la première force politique de Côte d’Ivoire, puisqu’il obtient 65 municipalités sur près de 189 communes mises en jeu pendant le scrutin. Le PDCI, allié du RDR, obtient 49 communes et demeure le deuxième parti du pays. On peut imaginer que la présence du FPI à ces élections aurait pu aisément perturber cette série en tête des deux alliés du RHDP  dont on peut dire que les Accords datant de 2005 n’ont jamais été autant menacés qu’à l’issue du récent scrutin.  Mais, si l’on veut d’autre part, partir du point de vue des résultats élargis aux candidats non-rassemblés en partis politiques, on tombe alors sur le phénomène nouveau de cette double élection : les candidats  indépendants, n’appartenant à aucune des grandes formations politiques en concurrence ou refoulés par elles lors des primaires, défraient la chronique en emportant 72 communes sur les 189 qui étaient en jeu. Du coup, les indépendants, en chiffre absolu, passent désormais avant le RDR d’Alassane Ouattara, et s’imposent comme une donne nouvelle de la politique ivoirienne qu’il nous faudra patiemment déchiffrer, à l’abri des réflexes grégaires qui malheureusement biaisent les analyses de spécialistes du réductionnisme ethniciste de la politique africaine.
Comment ne pas dès lors parler de victoire problématique du RDR ? En effet, il apparaît clairement que le RDR confirme son statut de premier parti local de Côte d’Ivoire depuis l’élection de 2001, mais l’on voit aussi nettement que les partis politiques de la majorité au pouvoir, à savoir le RDR et le PDCI, se font curieusement déborder par une faune politique hétéroclite dites des Indépendants, avec laquelle il va falloir compter, notamment pour l’échéance politique de la présidentielle 2015, sans oublier, toujours en embuscade, et encore sous la tentation militariste, le FPI, qui n’hésitera pas à tirer du feu, tous les marrons que les dissensions apparues au sein du RHDP laisseront traîner. C’est donc qu’il y a, face aux Indépendants, une vraie crise du RDR, du PDCI et du RHDP à juguler au plus vite. Mais comment y songer même sans avoir analysé le phénomène des « Indépendants » ?
II
Des «  indépendants » aux dépendances diverses et contradictoires
 
Le mot « indépendant », comme le substantif « indépendance », sont porteurs de contradictions que l’élection ivoirienne 2013 a révélées avec acuité. L’indépendant, c’est celui qui ne compte sur rien ni personne d’autre que lui-même. Mieux encore, l’indépendant, au sens radical du terme, n’a de compte à rendre à personne, et pas même à lui-même. Indépendant de tout, y compris de lui-même, l’indépendant n’est-il pas, paradoxalement, comme ce fétu de paille qui, précisément parce qu’il s’est séparé de la masse de paille, vole et virevolte au gré des vents, au point de passer pour plus libre en raison même de sa volatilité ? L’Indépendance, les anticolonialistes dogmatiques de notre temps nous auront appris à la penser dans le même prisme déformant que celui de l’ Indépendant. N’est-ce pas la condition d’un Etat dont la souveraineté est si radicale qu’il n’a besoin d’aucune grande puissance, d’aucun pays voisin, d’aucune aide ni d’aucune dette extérieures pour exister, vivre et survivre ? L’indépendance ne conduirait-elle pas ainsi à cette extraordinaire ivresse des libertés des peuples qui s’est radicalisée dans le nationalisme anticolonial avant de prendre forme de civilisation dans le nationalisme postcolonial ? Il apparaît très clairement que l’indépendance entendue comme autosuffisance absolue est un mythe pour naïfs. La notion d’autonomie, de loin préférable à celle d’indépendance pour indiquer le caractère relationnel de l’existence politique individuelle ou collective, mériterait donc d’être davantage mis en perspective ici. Or, que constate-t-on dans le cas de l’élection ivoirienne qui nous intéresse justement ?
Les Indépendants de la double élection ivoirienne 2013 n’ont d’indépendants que le nom. Au fond, leur posture collective souffre d’un profond déficit d’autonomie que l’exercice de leur mandat les mettra en demeure de combler par des ralliements probables aux partis de gouvernement. Nos Indépendants sont en réalité constitués de fractions issues de partis et de groupes aux intérêts aussi bien concurrents que contradictoires. Il existe des indépendants de quatre sortes au moins :
a) Les Indépendants issus du RDR, toujours opposés au FPI, concurrents du PDCI et opposés aux autres indépendants en Free Lance, constituent un groupe de personnes que le RDR a refusé d’investir lors des désignations primaires de ses candidats. Ayant gagné les élections contre des caciques choisis par leur parti et vomi par leurs bases, les Indépendants du RDR ont à tout le moins le vent en poupe, pour au moins trois raisons : d’une, ils prouvent par leur élection que les choix de candidats de la direction du RDR n’allaient  toujours dans le sens de la démocratisation interne qui urge dans ce parti ; deuxièmement, les Indépendants confirment la nécessité de renouveler les instances du principal parti au pouvoir, pour le mettre résolument en ordre de bataille pour 2015, en passant des méthodes d’onction par le haut au méthode de légitimation par les bases militantes elles-mêmes, des principaux cadres du parti ; enfin, les Indépendants du RDR prouve que toutes les indisciplines ne sont pas mauvaises dans un parti de gouvernement, car on peut désobéir avec raison ou se soumettre à tort, tout est dans les raisons mobilisables.
 b)  Les Indépendants issus du PDCI nous préviennent que si le vieux parti national ne sort pas de son long hiver bédiéiste, il ira lentement vers les seconds rangs nationaux, puis vers les bas-fonds où sa raideur administrative le prépare à dormir pour longtemps dans ses anciens lauriers. Mieux encore, certains des Indépendants issus du PDCI, tout comme certains des élus du PDCI ayant passablement bénéficié d’un report des voix présumées abstentionnistes du FPI, la montée en puissance du discours identitaire comme socle d’alliance possible entre extrémistes du PDCI et extrémiste du FPI, ne rouvrirait-elle pas cette boîte de Pandore de l’ivoirité qui a tant fait souffrir ce pays ?
c) Les Indépendants non issus du RDR et du PDCI, sont comme on le sait, pour partie des militants en rupture hiérarchique – ou en mission stratégique ?  – du FPI ; soit des entrepreneurs politiques en free lance. Il est probable qu’ils ne soient pas en mesure de constituer une véritable force alternative à l’organisation encore fonctionnelle du FPI, ou aux rivalités internes du RHDP entre RDR et PDCI, qui conservent malgré tout de sérieuses implantations nationales.
Pour conclure donc sur ce point, constatons que les Indépendants de la double élection ivoirienne 2013 étant diversement dépendant des différentes forces politiques en présence que sont le RDR, le PDCI, le FPI, il y a fort à parier que ne pouvant se constituer en force politique autonome, nos Indépendants fondent comme beurre au soleil, soit en étant réinsérés de gré ou de force dans leurs formations politiques originelles, soit en étant isolés et neutralisés par les partis de gouvernement pendant l’exercice prochain de leurs mandats municipaux et régionaux.  Mais alors, aurait-on ainsi saisi l’esprit singulier de la double élection ivoirienne 2013 ? J’en doute fort.
 
III
Symbolique des trois cartons de la double élection ivoirienne 2013
 
J’emprunterai une métaphore des cartons d’arbitrage en football pour décrire la symbolique de cette double élection 2013.  Il me paraît capital de noter que cette élection a envoyé trois messages plus ou moins concordants à la classe politique ivoirienne : un message de revendication liberté et de démocratie à travers le désaveu de certaines grosses pointures de la majorité au pouvoir, et notamment du RDR (Carton Vert) ; un message de désaffection des populations envers la politique à travers la faiblesse du taux de participation ( Carton Jaune) ; un message de vigilance envers les forces ténébreuses de l’ivoirité, que la faiblesse  et continue de l’alliance du RHDP ne manquerait pas de doper à nouveau, pour d’autres tragédies ivoiriennes ( Carton Rouge).
Carton vert
L’élection régionale/municipale 2013 qui vient de s’achever en Côte d’Ivoire aura au moins eu le mérite de confirmer une chose : ce pays, résolument, est entré dans l’ère de la démocratie et le pluralisme politique y retrouve force et vigueur d’autant plus que la voix des urnes n’est plus celle des caciques, le peuple ayant retrouvé verve et adresse contre les exploiteurs impénitents qui çà et là, tentent à chaque élection, de le subjuguer par des boniments de circonstance, il faudra prendre acte de la force nouvelle des urnes dans la réalité politique de la Côte d’ivoire émergente. Il y a hélas encore des politiques, notamment parmi ceux qui ont fait recours à la violence pour nier leur défaite ou pour s’arroger la victoire qu’ils n’ont pas eue dans les urnes, qui continuent à croire que les résultats des élections se décident par l’administration régnante. Non, il faudra s’habituer à voir les citoyens faire et défaire les mandats.
Carton jaune
L’élection 2013 montre une population ivoirienne confrontée aux difficultés économiques, sanitaires et culturelles de base. A des gens qui ne se nourrissent pas encore bien, ne se soignent pas au maximum de leurs besoins, ne peuvent garantir que par l’école et l’université leurs enfants ont un avenir, il est très difficile d’expliquer la nécessité du vote. La citoyenneté démocratique devient vite une coquille vide quand l’assise économique de la vie est ébranlée. Le gouvernement RHDP est donc sommé de réussir la relève substantielle du standard de vie des Ivoiriennes et des Ivoiriens avant l’échéance décisive de 2015. Le panier de la ménagère déterminera sans coup férir le contenu des urnes de la prochaine présidentielle.
Carton rouge
L’appel à la terre et au sang lancé en ce mois d’avril par le SG du FPI, Pascal Miaka Oureto, ne semble pas être tombé dans des oreilles de sourds, chez certains caciques impénitents du PDCI notamment. La tentation d’une alliance PDCI-FPI contre le président Alassane Ouattara en 2015, sur la base du chantage ivoiritaire qui a coûté des milliers de morts à la Côte d’Ivoire depuis 1993, doit être courageusement stoppée par trois manœuvres : 1) une première opération de redressement s’impose maintenant plus que jamais au sein du RDR, pour en renouveler substantiellement les instances afin d’en refaire un parti de mobilisation des populations autour de l’idéal d’une Côte d’Ivoire humaniste, prospère et stable. Dans cette opération, devra sans doute encore jouer toute la confiance et l’alchimie qui lient le Chef de l’Etat et son dauphin constitutionnel, afin de consolider la réélection envisagée d’Alassane Ouattara et de préparer le relais et la continuité  d’une grande Côte d’Ivoire après les mandats du fils de Kong. A titre personnel, je ne vois comment le RDR peut reconquérir les masses sans l’implication, au cœur de son organisation centrale, d’un maître du genre de la trempe de Guillaume Kigbafori Soro, qui a largement fait ses preuves en ces matières comme syndicaliste alerte, puis homme politique décisif. 2) Le PDCI-RDA doit être le lieu de la seconde opération concomitante, qui suppose que le Président Bédié et ses proches libèrent enfin de la place pour la jeune garde du Parti, afin non seulement qu’elle apprenne à vivre sereinement l’alliance avec le RDR dans le RHDP, mais qu’elle prenne toute la mesure de la responsabilité historique du ¨PDCI dans l’avenir de la Côte d’Ivoire en extirpant de son sein la gangrène ivoiritaire qui n’a pas encore entièrement perdu racine, du fait de l’absence de repentance de certains de ces idéologues attitrés, connus depuis les heures de gloire du CURDIPHE. 3) Enfin cette élection nous avertit que le FPI prendra à cœur joie tout ce qui peut diviser l’actuelle majorité au pouvoir en Côte d’Ivoire. Elle nous indique aussi ce que nous rappelle un rapport récent de l’ONU, à savoir que loin d’avoir abandonné la solution militaire, les radicaux du FPI entendent bien la coupler avec une politique des yeux doux aux ivoiritaires planqués dans le PDCI, afin que de la double explosion politique et militaire du pays, la « boulangerie politique » recommence la distribution de ses pains de malheur.
Ne faut-il pas que chacun ait ici, l’humilité de prendre pour lui-même, le carton qui le concerne ? L’avenir de la Côte d’Ivoire, et de la démocratie en Afrique francophone, dépend de l’effort de vérité fourni par tous et chacun pour saisir la quintessence de chaque moment politique. Ainsi, de cette double élection ivoirienne 2013, qui sortira, nous l’espérons, les décalés de tous bords de leur sommeil dogmatique.
 

Partager cet article

Repost 0
Published by professeurfranklinnyamsi@over-blog.com - dans analyses sociales - politiques - économiques
commenter cet article

commentaires

Youssouf KOUMA 11/05/2013 22:35

Une analyse critique, d'une profondeur heuristique, qui dépassent toutes les attentes, comme radioscopie des élections qui viennent de se dérouler.
La victoire des indépendants révèlent aux partis politiques, qu'ils doivent changer urgemment les modes de désignations aux élections, en organisant purement et simplement des primaires. On ne peut
plus faire usage d'une méthodologie dépassée pour décrire et comprendre la réalité socio-polotique. La chute des ténors soutenus par la direction centrale marque véritablement le crépuscule des
idoles. Ils se croyaient des races à part, qui avec le nom d'un parti politique pouvaient se faire élire facilement. Désormais rien ne doit plus être comme avant. Il faut se mettre à l'écoute des
pulsations de la base. Elle doit avoir le dernier le mot. La base sanctionnera toujours ceux qui n'ont aucune assise locale populaire politique en elle. L'un des enseignements, c'est la régression
du vote communautariste et partiste qui ne peut plus faire élire un candidat. Désormais, on devient un élu du peuple non parce qu'on a le soutien d'une communauté ou même d'un parti politique. Mais
parce qu'on a un ancrage politique et sociale locale populaire, au sein de sa commune, au niveau surtout des jeunes, des femmes et des corps de métiers dont il faut tenir compte.