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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 22:58

 

Enjeux contemporains de la démocratie en Afrique

2ème partie «  Les  intellectuels bien-pensants et la démocratie »

 

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Agrégé de philosophie, Paris, France

 

Comment les idées peuvent-elles devenir des forces matérielles susceptibles de produire des civilisations humaines dotées d’une spiritualité exemplaire et épargnant les humains de la violence, de la misère, de l’ignorance et de la malemort ? A quelle condition la fonction d’intellectuel devient-elle un opérateur de métamorphose positive des sociétés où elle s’exerce ? Il s’agit ici d’interroger la fonction d’intellectuel dans sa portée sociale. Nous sommes au cœur de la problématique marxienne de la praxis, celle que Merleau-Ponty a par exemple tenté de cerner dans Humanisme et terreur, celle que Jean-Paul Sartre aborda également dans sa Critique de la raison dialectique, ou celle que Fabien Eboussi Boulaga affronte dans La Crise du Muntu, à partir de perspectives à chaque fois différentes. Ces questions méritent d’être posées en une Afrique où la production, la diffusion et l’opérationnalisation des idées sont encore des parents bien pauvres.

Non seulement, l’Afrique manque notoirement de lieux publics susceptibles de faire vivre à travers le débat les idées nécessaires à sa projection dans l’avenir, mais de plus, ceux-là même qui assument la fonction d’intellectuels dans ces sociétés réfléchissent rarement aux contradictions dont leurs propres positions sociales sont porteuses. Mieux encore, Il existe, dans la nébuleuse des producteurs de concepts rationnels en Afrique, une catégorie bien curieuse, habile dans l’art de vaincre sans péril et de triompher sans gloire. Je voudrais montrer ici, qu’à côté de l’intellectuel organique et de l’intellectuel révolutionnaire, l’intellectuel bien-pensant est l’espèce la plus improductive qui sévisse dans les arènes de la pensée en Afrique, car précisément, il détourne la pensée de sa fonction autocritique essentielle et se soustrait à l’épreuve charnelle de l’Histoire. Il pense ce qu’il n’effectue pas et n’effectue surtout pas ce qu’il pense. Par-là, l’intellectuel bien-pensant n’ignore-t-il pas à volonté et sciemment l’incondition, l’inconfort que requiert la lutte pour l’émergence de démocraties véritables sous les tropiques ? Je procèderai donc en trois moments : 1) je décrirai d’abord les trois figures intellectuelles typiques qui campent dans la production des idées en Afrique, à savoir l’intellectuel organique, l’intellectuel bien-pensant et l’intellectuel révolutionnaire ; 2) je m’attarderai ensuite sur les sophismes pseudo-démocratiques de l’intellectuel bien-pensant, dont je fixerai les carences essentielles dans l’angélisme et l’irresponsabilité ; 3) je montrerai enfin que la démocratisation de l’Afrique se joue, pour l’intellectuel responsable, dans une dialectique permanente entre la posture de l’intellectuel organique et celle de l’intellectuel révolutionnaire.

 

I

Trois figures paradoxales : Intellectuel organique, Intellectuel révolutionnaire, Intellectuel bien-pensant

 L’intellectuel organique, comme son nom l’indique, pense de l’intérieur d’une organisation, ou d’un organisme exerçant l’effectivité du pouvoir politique. Dans sa vocation à organiser et régir la cité, le pouvoir politique, qui est par essence exercice du pouvoir par la coordination et le commandement d’une pluralité de personnes humaines, requiert des individualités capables de récapituler le passé, de percer les résistances du présent et de dégager l’horizon de l’action future de la collectivité. En ce sens, l’Etat, organisation par excellence du pouvoir politique en entités exécutive, législative et judiciaire, requiert en son sein – sous forme de bureaucratie comme de conscience critique – le travail des intellectuels organiques. Ceux-ci produisent donc les outils conceptuels de l’intérieur de la sphère politique, dont ils ont à assumer et gérer les contradictions propres. Lorsque l’Etat est l’expression d’une dictature de fait, l’intellectuel organique aura tendance à produire les justifications intellectuelles de cette domination. On parle alors avec raison des intellectuels du « ventre ». Ceux qui pensent davantage avec leur panse qu’avec leur cerveau. Mais lorsque l’Etat se déploie sous les modalités du droit et du respect de la dignité des personnes humaines, mais aussi de la gestion scrupuleuse des biens communs, le travail de l’intellectuel organique consiste bien souvent à assurer l’inventivité du politique en offrant par ses réflexions de nouvelles vues sur les axes d’émancipation, d’amélioration socioéconomique, bref de perfectionnement de la collectivité humaine dans laquelle il sert en qualité d’ « archonte de l’humanité », pour emprunter une formule chère à Husserl. Or précisément parce que la plupart des Etats africains contemporains ne résultent pas d’un processus de délégation démocratique du pouvoir du peuple à ses représentants, les intellectuels organiques sont en majorité des sophistes au service de l’imposture dictatoriale. Par voie de conséquence, les intellectuels calfeutrés dans leur tour d’ivoire, ces fameux bien-pensants dont nous parleront plus tard, méprisent de façon indistincte tous les intellectuels organiques, comme s’il n’y avait pas, dans la relation entre l’intellectuel et l’Etat démocratique, la possibilité d’une alliance vertueuse entre la science et la politique.

Il semble alors que la seule figure possible de l’exercice de la fonction d’intellectuel soit celle d’un intellectuel révolutionnaire entendu comme adversaire juré de tous les pouvoirs. La révolution, en tant que renversement radical de l’ordre établi, se donne ici comme une posture permanente qui en fait débouche sur un anarchisme qui bien souvent s’ignore. Révolutionnaire, serait l’intellectuel qui épouse la cause des dominés de son temps, pour les aider à comprendre leur déchéance, à organiser leur résistance et leur victoire contre les classes dominantes. Depuis la 11ème thèse de Marx sur Feuerbarch, selon laquelle « les philosophes jusqu’ici n’ont fait qu’interpréter le monde, or il s’agit de le transformer », s’est imposée dans l’opinion l’idée qu’on ne peut être intellectuel qu’en étant du côté de ceux qui contestent l’Etat, qu’il soit l’expression dictatoriale d’une minorité de privilégiés. Ainsi, seuls les opposants auraient raison en politique. Les intellectuels bien-pensants, qui s’installent fictivement dans la posture de l’intellectuel révolutionnaire en posture d’anarchiste permanent, au nom d’un soupçon permanent envers le pouvoir politique, loupent pourtant un donnée essentielle du problème : réduire la figure de l’intellectuel révolutionnaire à l’adhésion à la lutte éternelle des classes, c’est d’une certaine façons souscrire aveuglément au paradigme socialiste de la démocratie populaire en récusant tout aussi aveuglément la crédibilité supérieure de la démocratie représentative qui a survécu aux grandes tragédies du 20ème siècle, précisément parce que c’est le moins pire de tous les régimes politiques expérimentés par les hommes à travers l’histoire longue.

 

II

Les sophismes de l’intellectuel bien-pensant en Afrique

 

Mais qu’est-ce donc que l’intellectuel bien-pensant ? Comme l’indique son nom, c’est quelqu’un qui pense sincèrement qu’il « pense bien », mais qui ne s’implique pas lui-même dans l’histoire qu’il raconte, car il tient à être bien vu par tous, y compris par ceux qu’il critique. Son rêve est qu’au terme de sa carrière intellectuelle, on dise de lui qu’il ne s’est mêlé de rien, n’a trempé dans les affaires d’aucun pouvoir. Il veut être de bout en bout innocent. C’est un quêteur profane de sainteté. Il veut garder les mains pures, en sous-traitant au besoin les médiations concrètes. Pour cela, dans tout ce qu’il explique, il ne s’implique pas. Il oublie que sa posture désincarnée, dans la concrétude de la société qu’il analyse, est son aveu le plus évident de vacuité. Dans tout ce qu’il voit, il ne se voit pas. Il pérore de très haut, avec la certitude de ceux qui s’assurent qu’ils ont raison parce qu’ils n’ont jamais pris le risque d’avoir tort. C’est un producteur d’idées politiques en forme de « Il faut », « Il suffit de », « On doit », « On ne doit pas ». Jugeant a priori de toute situation humaine qu’il lui est donné de penser, l’intellectuel bien-pensant vit ainsi dans le confort lénifiant de son alcôve.

Bien souvent, il refuse de vivre au quotidien avec les destinataires de sa pensée . Il ne veut assumer parmi eux, aucune fonction sociale régulière, se refuse à trimer avec eux, parmi eux. Au fond, il éprouve même un certain mépris pour la société qu’il moralise, oubliant que dans son rejet, il est aveugle aux tares de la société idéale dans laquelle il se réfugie par lâcheté. Il ne veut surtout pas vivre parmi les Africains, car cela supposerait précisément qu’il épouse au quotidien leurs luttes pour l’émergence démocratique en question. Cela supposerait aussi qu’il prenne des coups, apprenne à tirer par lui-même les marrons du feu. On l’a bien compris, le bien-pensant pense qu’il pense bien, mais en réalité il pense mal et peu, car incapable d’aller au corps-à-corps avec les réalités sociales, économiques, culturelles et politiques qu’il prétend vouloir transformer. Ce vice de fond polluera sa compréhension de l’expérience démocratique africaine. Peut-on vouloir le bien-être des Africains sans considérer comme nécessaire et possible, du fait même de ce projet, la vie régulière avec et parmi les Africains ?

Le bien-pensant n’aime pas l’immersion dans le monde africain de la vie, car elle serait source de contradictions insolubles dans sa méthode de pensée. En quoi consiste cette dernière ? Une conception unilatérale de la démocratie comme importation de l’expérience d’un occident absolument sacralisé en Afrique, sous le voile de la revendication d’un universel qui ne se paie jamais de la confrontation avec le particulier et le singulier du monde africain de la vie. A partir du principe que la démocratie, c’est ce qui a été pensé par ses références intellectuelles classiques et qui ne doit qu’être appliqué en Afrique, l’intellectuel bien-pensant s’installe dans une posture de non implication systématique. Il ne veut être responsable de rien, sinon seulement d’avoir tout le temps raison. Dans son « ni-ni »,  il nie autant la nécessité d’accompagner en société de dictature les citoyens dominés, que d’accompagner en société de démocratie le processus de modernisation garanti par la structure et le fonctionnement exemplaires de l’Etat. L’intellectuel bien-pensant ne comprend pas qu’il y a un temps pour être intellectuel révolutionnaire, mais aussi un temps pour être intellectuel organique, et qu’il n’y a pas nécessairement contradiction entre ces deux postures, si elles se donnent pour finalité la progression du processus d’émancipation collective et assument les moyens – y compris violents- qui peuvent s’imposer chemin faisant pour ce but supérieur.

La relation de l’intellectuel bien-pensant au pouvoir politique est systématiquement celle de l’évitement, bien qu’il ne se prive pas toujours des possibilités de reconnaissance et des récompenses de l’Etat démocratique ou despotique. Il ne s’agit pas de pacifisme ici, mais au fond, d’une certaine forme de faiblesse morale. Une indifférence à la nécessité de l’action citoyenne traduite par des organisations efficaces pour la réalisation de la cité des libertés reconnues. L’intellectuel bien-pensant ne veut pas, au fond, dans une situation de confrontation entre les forces démocratiques et les forces despotiques d’une société donnée, choisir clairement son camp et se battre du fond de ses tranchées. Parce qu’il se vautre dans le confort d’être celui qui critique tout le monde, il s’exonère tout naturellement lui-même de la critique et se prend pour ce Dieu qui selon la célèbre chanson de Francis Cabrel « s’est assis sur les rebords du monde pour voir ce que les hommes en ont fait ». Au fond, il n’a pas compris la différence entre les sociétés en phase d’émergence démocratique – où s’impose encore quotidiennement l’usage de la force pour l’accomplissement de la justice-, et les sociétés installées dans une longue tradition démocratique, conquise par des luttes désormais inscrites dans la mémoire institutionnelle. Le soupçon légitime que l’intellectuel organique d’un Etat démocratique peut légitimement continuer de faire peser sur les institutions auxquelles il adhère ne saurait, en réalité fonder la confusion de genre que fait le bien-pensant entre le camp de la dictature et celui de la démocratie, dans sa façon de le renvoyer dos-à-dos. De même, le statut de l’intellectuel révolutionnaire, loin d’être permanent, ne peut que muter en intellectuel organique, quand les forces démocratiques l’emportent dans une société donnée.

 

III

La responsabilité intellectuelle en Afrique : entre l’intellectuel révolutionnaire et l’intellectuel organique

 

Ce qui est définitivement en cause dans l’imposture des bien-pensants, c’est l’incapacité d’assumer leur responsabilité de penser. Le refus ostentatoire de plonger leurs mains dans le cambouis de l’histoire pour faire ce qu’ils disent au lieu de se contenter de nous dire ce qu’il faut faire. Or, si la pensée est une activité éminemment politique, dans la mesure où elle suppose ou présuppose toujours une certaine conception des rapports sociaux, refuser de penser sa propre position dans la société qu’on pense, c’est se priver de la fonction proprement politique de la pensée. C’est penser et se penser en irresponsable. Une telle posture occulte la vraie fonction de la pensée et sert donc la pérennisation des dictatures.

Il convient de comprendre que les sociétés africaines en quête de démocratie ont besoin d’intellectuels révolutionnaires, tout comme les Etats démocratiques africains ont besoin d’intellectuels organiques, au sens que nous avons précisé plus haut, mais jamais d’intellectuels incapables de s’engager dans la pratique de ce qu’ils théorisent, voire le gouvernement des hommes eux-mêmes. Coupés des organisations qui massifient l’effet du pouvoir dans les oppositions ou qui densifient les politiques des gouvernements élus, les intellectuels bien-pensants sont des imposteurs permanents. En fait, l’engagement devrait être incontournable. Cela urge en raison du retard culturel, économique et politique massif des sociétés africaines contemporaines, qui ne peuvent pas se payer le luxe d’avoir des intellectuels qui critiquent, mais ne s’impliquent jamais effectivement dans la réalisation des idées qu’ils proposent, se retirant dans les aises de leur tour d’ivoire de bien-pensants. A qui incombe-t-il d’éduquer les jeunes citoyens, dans les écoles, lycées, universités et médias africains, si ce n’est aux intellectuels qui promeuvent par ailleurs des concepts d’amélioration de la condition humaine collective ? A qui incombe-t-il de s’impliquer auprès des gouvernements légitimes africains pour leur apporter la plus-value théorique dont ils ont besoin pour réussir leurs programmes émancipatoires ?  Aux intellectuels responsables, qui savent quand assumer leur statut révolutionnaire et quand s’imposent plutôt leurs tâches  d’intellectuels organiques. C’est dans cette in-quiétude que gît le sens de l’avenir de l’homme sous les tropiques.

Car finalement, rien de pire ne peut arriver à l’Afrique contemporaine que le triomphe de cette sorte d’indifférence inavouée, typique de la posture du bien-pensant, qu’Antonio Gramsci dénonçait en des termes profonds dans Pourquoi je hais l’indifférence :

« Je hais aussi les indifférents en raison de l’ennui que me procurent les pleurnicheries des éternels innocents. Je demande des comptes à chacun d’entre eux : comment avez-vous assumé la tâche que la vie vous a confiée et qu’elle vous confie tous les jours ? Je demande : qu’avez-vous fait, et surtout, que n’avez-vous pas fait ? […] Dans mon camp, personne ne reste à la fenêtre pour regarder un petit nombre se sacrifier et se saigner en se sacrifiant. […] Je suis en vie, je suis résistant. C’est pourquoi je hais ceux qui ne résistent pas, c’est pourquoi je hais les indifférents. »

Antono Gramsci, « Sans signature », La Citta futura, 11 février 1917 », in Pourquoi je hais l’indifférence, Editions Payot, Paris, 2012, p. 58-59

 

 

 

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Published by professeurfranklinnyamsi@over-blog.com - dans tribunes politico-philosophiques
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julia 31/05/2015 19:44

Talking about the democracy in Africa and the social justice, the world and the African leaders has the most crucial role to educate and teach the people about the importance of standard society. It will ensure the justice and the security in life. weddings in goa

http://www.mtbc.com/ 06/10/2014 13:38

Talking about the democracy in Africa and the social justice, the world and the African leaders has the most crucial role to educate and teach the people about the importance of standard society. It will ensure the justice and the security in life.