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19 novembre 2012 1 19 /11 /novembre /2012 01:29

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Analyse et dossier thématique de  Franklin Nyamsi

Professeur agrégé de philosophie

Paris, France

La démocratie ne s’importe pas. Contrairement aux cris d’orfraie des ennemis de la liberté, de l’égalité et de la fraternité en Afrique, la démocratie ne vient pas d’ailleurs pour s’imposer chez nous. Elle se veut au contraire l’expression du désir d’élévation d’une société donnée à travers un processus indéfini d’émergence de nouveaux droits pour ceux que notre société a longtemps privés de certains droits. C’est ainsi seulement que le changement embrase les routes, les écoles et les universités, les hôpitaux, les entreprises, les ministères, les stades, les campagnes, les femmes et les hommes qu’il métamorphose par la richesse de ses promesses. La démocratie, ainsi perçue comme projet permanent, réalise sans cesse dans cette perspective un consensus social autour de la libre et pacifique concurrence pour la prise, l’exercice et la transmission du pouvoir, à travers des actes quotidiens qui inscrivent dans les cœurs endoloris par les frustrations diverses du passé, la confiance aux institutions légales et légitimes de la souveraineté populaire. Au moment où la galaxie politique ivoirienne tout entière jase autour d’une dissolution de gouvernement qui est au demeurant une manifestation ordinaire de la vie des pouvoirs exécutifs, a-t-on bien compris dès lors qu’on ne rentre pas en démocratie sans sacrifier, tous et chacun, quelque chose de nos anciennes aisances ? Mesure-t-on jusqu’à quel point l’entrée en démocratie ouvre la voie à une nouvelle culture de la parole argumentée, de l’écoute, du dialogue, de la critique mutuelle, de l’ouverture à l’Autre en raison même de l’acceptation de l’égalité humaine, par-delà âges, genres, couleur de peau, fortune, taille, origine ou même ambitions ? N’est-ce pas cette signification concrète de la démocratie que l’Assemblée Nationale Ivoirienne, en sa Commission des Affaires Générales et Institutionnelles, vient de manifester par son adhésion et sa participation à   la haute vision, au contenu et la portée exceptionnels de la révolution matrimoniale proposée au nom de l’Exécutif ivoirien par la ministre Raymonde Goudou lors des travaux du mercredi 14 novembre 2012 ?  Je voudrais dans la présente tribune établir la validité de trois hypothèses : a) Que l’intention profonde du Parlement Ivoirien sous la houlette de  son courageux président, en phase du reste avec l’exécutif que dirige le chef de l’Etat de Côte d’Ivoire, est de moderniser résolument l’armature juridique et morale de ce pays ; b) Que l’égalité entre les femmes et les hommes en Côte d’Ivoire sera au cœur de la démocratie ivoirienne comme un testeur de son degré d’humanité ; c) Que le Parlement Ivoirien, en actant la reconnaissance de nos femmes, sœurs, filles, mères comme des êtres à part entière et non des êtres entièrement à part, prend les devants en ces matières en Afrique francophone[1], montrant ainsi que la démocratie, en Côte d’Ivoire, n’est pas un vain mot, mais l’expression d’un humanisme de haut rang. Ce qui est aussi en jeu aujourd’hui, c’est la fin de la féodalité masculine et tribale en Afrique. Une affaire très sérieuse donc : la révolution de l’idée d’union des genres, la révolution matrimoniale ivoirienne…

I

Un discours prémonitoire le 25 avril 2012 à Yamoussoukro…

L’un des péchés majeurs de notre temps est le déficit de mémoire, en raison de la surcharge d’images et d’informations que l’ère cybernétique nous inflige, mais en raison aussi de la distraction coupable d’une certaine opinion politique. Qu’il plaise donc à mes lecteurs de reconnaître que dès son Discours du 25 avril 2012, le nouveau Président de l’Assemblée Nationale, Guillaume Kigbafori Soro, ouvrant alors la première session du Parlement Ivoirien, avait clairement annoncé, devant ses collègues passablement médusés, qu’il ne ferait pas de la question de l’égalité des sexes, un détail subsidiaire de sa politique, mais le cœur même de son désir d’impulser la modernisation intérieure de l’humanité ivoirienne. Je citerai donc ici un extrait dudit Discours du 25 avril 2012 de Guillaume Soro afin que nul n’en ignore :


« Mesdames les Députées, Messieurs les Députés. A présent, je voudrais aborder une question qui me tient à cœur. Je veux mettre l’accent sur l’importance de la participation effective et active des femmes, qu’il s’agisse de la recherche de la paix, ou de la dynamique du développement. Soyez persuadés que la question du genre, est au cœur de mes préoccupations et qu’il me paraît inéquitable que nous ne comptions que 26 femmes députées, alors que leur rôle est si essentiel dans notre société. Il y a quelques jours, je recevais à leur demande, une délégation des Femmes Députés conduite par Madame la 1ère Vice-présidente. Voici l’état des lieux qu’elles m’ont dressé : seulement 6 femmes sur 36 Ministres, 26 femmes sur 252 Députés, 9 femmes sur 200 Maires. Messieurs les Députés,
Vous ne devriez pas craindre la question du genre, ni vous inquiéter de la parité. En réalité, avouons-le : même quand nous traitions jadis les femmes de Sexe Faible, elles avaient pourtant le Pouvoir! Elles nous commandaient déjà la nuit! Alors soyons honnêtes, soyons plus vrais et donnons leur franchement du pouvoir et assurément nous serons bien traités.
 »[2]

 

La clarté du propos se passe de commentaires. N’est-ce pas l’esprit même de ce propos de Guillaume Soro en présence du Chef de l’Etat ivoirien à Yamoussoukro qui s’est exprimé en toute bonne convergence dans le projet de modification du Code Civil ivoirien que l’exécutif ivoirien, directement placé sous la responsabilité du Président de la République a collégialement manifesté par les propositions de la ministre Raymonde Goudou dont le projet de loi trace les lignes de rupture avec le féodalisme mâle? L’intention de modernité qui gouverne la nouvelle Côte d’Ivoire nous réserve probablement encore de plus extraordinaires surprises. Légitimée par le peuple, elle lui rend son désir d’avenir dans le concret de nouvelles réalisations. Elle lui rend la liberté qu’il mérite en vertu même de la confiance qu’il a accordée à ses élus.

II

La révolution matrimoniale ivoirienne en actes

J’entends précisément par révolution matrimoniale l’émancipation non-violente  de millions de femmes ivoiriennes d’une tyrannie multiséculaire qui ne disait pas son nom et que l’exécutif et le législatif ivoiriens ont décidé de prendre-à-bras le corps : le contrôle des corps, âmes et esprits des femmes par une gent masculine qui par ailleurs leur tenait hypocritement le discours formel de l’égalité citoyenne sans jamais s’inquiéter des failles de son contenu. Par cette révolution, ce n’est pas simplement la femme qui est libérée du joug mâle, c’est aussi l’homme qui est débarrassé de sa dépendance au désir de domination. La révolution change donc autant le statut citoyen de l’homme que celui de la femme mariés en l’inscrivant réellement dans une légalité et une légitimité réelles de l’égalité. L’égalité des sexes, parlons-en, qu’est-ce au fond ? C’est une égalité non pas de taille, de force physique, d’intelligence. Loin de tout critère simplement quantitatif, l’égalité des sexes est l’égalité des droits et des devoirs de citoyens égaux devant les mêmes lois. C’est une égalité politique, car ce qu’elle affirme, c’est que la loi assurera à tous les adultes ivoiriennes et ivoiriens, les mêmes droits et les mêmes devoirs puisqu’ils ne sont pas moins citoyens les uns que les autres. Voici donc le texte du projet de loi en ses traits saillants, qui établit de manière indiscutable et tangible que pour Alassane Ouattara comme pour Guillaume Soro, l’égalité des sexes ne sera plus un vœu, mais une réalité de fait  et une norme proactive en Côte d’Ivoire, contre vents et marées :

« ARTICLE 67 nouveau (proposé à l'Assemblée Nationale):

Chacun des époux a le droit d’exercer la profession de son choix, à moins qu’il ne soit judiciairement établi que l’exercice de cette profession est contraire à l’intérêt de la famille.

ARTICLE 67 ancien:

La femme peut exercer une profession séparée de celle de son mari à moins qu’il soit établi que l’exercice de cette profession est contraire à l’intérêt de la famille.

ARTICLE 60 nouveau (proposé à l'Assemblée Nationale):

Le domicile de la famille est choisi d’un commun accord par les époux.
En cas de désaccord, le domicile de la famille est fixé par le Juge en tenant compte de l’intérêt de la famille.

ARTICLE 60 ancien:

Le choix de la résidence de la famille appartient au mari ; la femme est obligée d’habiter avec lui et il est tenu de la recevoir.

Lorsque la résidence fixée par le mari présente pour la famille des dangers d’ordre physique ou d’ordre moral, la femme peut par exception, être autorisée à avoir pour elle et ses enfants une autre résidence fixée par le juge.

ARTICLE 59 nouveau (proposé à l'Assemblée Nationale):

Les époux contribuent aux charges du mariage à proportion de leurs facultés respectives.

Si l’un des époux ne remplit pas ses obligations, l’autre époux peut obtenir, par ordonnance du Président du Tribunal du lieu de résidence, l’autorisation de saisir-arrêter et de toucher, dans la proportion des besoins du ménage, une part du salaire, du produit du travail ou des revenus de son conjoint.

ARTICLE 59 ancien:

L’obligation d’assumer les charges du mariage pèse à titre principal sur le mari. Il est obligé de fournir à la femme tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie, selon ses facultés et son état. S’il ne remplit pas cette obligation, il peut y être contraint par justice. Toutefois cette obligation est suspendue lorsque la femme abandonne, sans juste motif, la maison conjugale et qu’elle refuse d’y retourner.

ARTICLE 58 nouveau (proposé à l'Assemblée Nationale):

La famille est gérée conjointement par les époux dans l’intérêt du ménage et des enfants. »[3]


           

 

Rentrons dans l’intelligence de ce texte par quelques questions circonstancielles. Comment comprendre que certains aient pu prétendre que dans les nouvelles dispositions proposées par l’exécutif ivoirien, en bonne entente avec le législatif, il ait été affirmé par une presse résolument imprudente que « la femme est désormais le Chef de famille » ?  Je songe notamment ici à l’étrange reculade[4], comme un dernier chant du cygne féodal du conservatisme africain,  de certains  Députés du PDCI et de l’UDPCI devant un texte qui de toute façon émanait de leur propre majorité et d’un exécutif sous le contrôle d’un Premier Ministre issu de leurs rangs. En quoi la gestion conjointe des responsabilités de la famille par l’épouse et l’époux mettrait-elle fin à la direction intelligente du foyer en Côte d’Ivoire ? Où a-t-il été dit dans ce texte que le patronyme était désormais banni des foyers ivoiriens ? De quel droit les valeurs sociétales du Coran, de la Bible, des religions traditionnelles auraient le droit de primer sur la Constitution de la République de Côte d’Ivoire qui stipule clairement la laïcité de cet Etat ? L’exigence d’objectivité nous impose au contraire de constater que ce texte signe une véritable révolution matrimoniale vers une plus stricte égalité entre les citoyennes et citoyens de ce grand pays. A propos du premier grief ci-dessus questionné, il est évident que la famille ivoirienne dans l’esprit du nouveau texte a une direction collégiale (gestion conjointe expérimentée dans de nombreux pays démocratiques du monde), faite de la bonne entente fondatrice du mariage, celle qui autorise les adultes mariés de jouer en tant que parents éventuellement, mais en tout cas en tant que citoyens mûrs d’égale reconnaissance, le rôle d’orientation et de décision qu’une cellule familiale requiert. A propos du deuxième grief, la question patronymique n’a pas été abordée, et même, dans une république ouverte et franchement égalitaire, en quoi la traçabilité patronymique des individus serait-elle encore un critère valable d’identification si l’on veut résolument dépasser la sempiternelle géopolitique tribalo-centrée de nos sociétés africaines postcoloniales ? Enfin, rappelons, sur le troisième grief, cette vérité élémentaire de la Constitution ivoirienne :

Article 30   La République de Côte d'Ivoire est une et indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure à tous l'égalité devant la loi, sans distinction d'origine, de race, d'ethnie, de sexe et de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son principe est le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple.

 

La révolution matrimoniale ivoirienne apparaît alors clairement comme la mise en œuvre effective de paroles fondatrices qui auraient pu demeurer des vœux pieux pour toutes les Ivoiriennes et Ivoiriens s’ils n’avaient confié la gestion de leur destinée à des élus déterminés à mériter leur confiance et à faire progresser l’ensemble de leur pays. N’est-ce pas aussi ce qui adviendra de cette autre vérité élémentaire de la Constitution ivoirienne ?

Article 17 Toute personne a le droit de choisir librement sa profession ou son emploi.
L'accès aux emplois publics ou privés est égal pour tous.
Est prohibée toute discrimination dans l'accès ou l'exercice des emplois, fondée sur le sexe, les opinions politiques, religieuses ou philosophiques.

 
            Tout lecteur sérieux de la loi fondamentale de Côte d’Ivoire pourrait-il nier que l’esprit et la lettre de la réforme de la loi sur le mariage actée par la Commission (CAGI) présidée par l’Honorable Affoussiata Bamba Lamine sont conformes aux normes de la référence de toutes les lois du pays ?  De fait, la Constitution ivoirienne était violée de longue date par la notion même d’un chef de famille, qui en tant que tel niait le principe d’égalité de genres énoncé à l’article 30 et le droit des citoyens de tous les sexes de se choisir sans entrave un avenir raisonnable dans le berceau moderne de la République. La révolution matrimoniale ivoirienne a donc incontestablement pour elle la fidélité à l’esprit et à la lettre de la loi.

Plaise donc aux lecteurs que je conclue mon propos. La Côte d’Ivoire, en brisant le veau d’or de la domination masculine qui violait sa propre Constitution, montre aux autres pays africains de notre temps le cadre dans lequel la nouvelle émergence citoyenne des femmes, des malades, des orphelins, des pauvres, des étrangers et des vieillards devra se déployer. Le courage moral des nouveaux tenants de l’exécutif et du législatif en Côte d’Ivoire devrait leur permettre d’aller de l’avant dans les prochaines années. En particulier, que l’on comprenne une bonne fois pour toutes, dans toute l’Afrique que la démocratie est le type de civilisation politique qui donnera chair à notre propre désir de nous libérer autant de la condition de dominé  que de celle de dominateur, pour entrer dans une ère de citoyens définitivement adultes.  Emanciper la femme ivoirienne et l’homme ivoirien d’une relation viciée par une violence sournoise, hypocrite et insupportablement convenue, c’est redonner aux foyers de Côte d’Ivoire la force d’amour et de réciprocité humaine qui constitue en près de cinq millions d’années d’évolution de l’australopithèque à  l’homo sapiens, l’énergie de solidarisation la plus pure par son désintéressement et sa générosité pour l’Autre homme. Cette énergie sublime est la source de la plus belle des révoltes, celle de l’humanité morale qu’exprime merveilleusement le mot d’Albert Memmi dans L’Homme dominé : « Lorsqu’un opprimé fait ainsi le tour de son oppression, elle lui devient invivable ».[5]  Les femmes veulent, peuvent et doivent être libres comme nous-mêmes. Telle est la pendule remise à l’heure par les vaillants démocrates, républicains et humanistes de Côte d’Ivoire.



[1] Voir l’étude de Jean Binet, « Nature et limites de la famille en Afrique Noire », Paris, ORSTOM, 1983 http://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/pleins_textes_5/b_fdi_04-05/03802.pdf

[2] Discours du Président du Parlement ivoirien  à l’ouverture de sa première session ordinaire le mercredi 25 avril 2012, à la Fondation Félix Houphouët-Boigny de Yamoussoukro.

[3]Source : @koaci.com, du 15 novembre 2012. Voir aussi les travaux de la Commission des Affaires Générales et Institutionnelles

 

[4] Voir la déclaration du PDCI-RDA dans Le Nouveau Réveil du 13 novembre 2012 

[5] Albert Memmi, L’Homme dominé, Paris, Gallimard, 1968, p.41

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Published by professeurfranklinnyamsi@over-blog.com - dans analyses sociales - politiques - économiques
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