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24 juin 2013 1 24 /06 /juin /2013 21:37

La prose étrange de KKB et l’avenir du RHDP

 

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Agrégé de philosophie, Paris, France

 

Il y a dans l’espace politique, des paroles qui en annoncent d’autres et qui esquissent même des passages à l’acte, comme des augures d’une configuration nouvelle de la donne publique. Dans ces paroles, dire, c’est déjà et en même temps faire. L’erreur ici consisterait à se focaliser sur la psychologie de l’énonciateur desdites paroles. Sans se limiter forcément sur celui qui les énonce, l’analyste politique doit surtout s’intéresser à ceux dont ces paroles énigmatiques sont les signes avant-coureurs, comme des prologues d’un théâtre dont ni les actes, ni les scènes, encore moins l’épilogue ne sont connus du grand public.  Porte-voix de voix qui ont peine à s’affirmer dans la conjoncture actuelle des rapports de forces, ces paroles par procuration ne sont virulentes qu’à proportion de l’ambition qu’elles servent d’ores et déjà résolument. C’est cette ambition, légitime ou illégitime, qui donne sens et poids à ce qu’on entend, rompant ainsi l’effet de bluff produit par la nouveauté du discours. Il faut aller chercher l’intentionnalité et le projet porteurs de ces dires, pour montrer leur vision de la société et en interroger les limites éventuelles. En procédant à ce débusquage, on ramène alors l’inconnu au connu, l’Autre au Même, selon le geste sempiternel de la science. C’est dans cette logique que j’aimerais examiner les propos récurrents et récents du président de la jeunesse du PDCI-RDA, parti membre de l’alliance du RHDP au pouvoir depuis décembre 2010 en Côte d’Ivoire. En fait, quatre jeux de questions-réponses, dans sa récente interview sur RFI,  résument bien, à mon sens, l’état d’esprit qu’incarne aujourd’hui, au cœur du PDCI-RDA, le député cinquantenaire Konan Kouadio Bertin, dit KKB. J’aimerais les citer, in extenso, avant d’en proposer une analyse critique. Les voici :

« RFI : Pensez-vous comme certains que le RDR [Rassemblement des républicains] au pouvoir privilégie une ethnie par rapport aux autres à la tête de l’administration et des sociétés d’Etat ?
KKB : J’entends comme tout le monde, ces angoisses autour de la question en Côte d’Ivoire.

RFI : Le Premier ministre est PDCI, plusieurs ministres du gouvernement le sont aussi. Est-ce que ça ne rééquilibre pas les choses ?
KKB : Eh bien en théorie oui. En pratique, il faut voir.

RFI : Plusieurs dizaines de personnalités du camp Laurent Gbagbo sont inculpées. Aucune dans le camp Alassane Ouattara. Est-ce que ça vous pose un problème ou pas ?
KKB : Moi, je m’en tiens aux déclarations du président de la République Alassane Ouattara, quand il disait que la justice sera équitable et que dans tous les camps, tous ceux qui ont été coupables de quelque chose seront poursuivis. Donc, je pense que la justice devrait être équitable, parce que les Ivoiriens ont besoin de savoir la vérité.
RFI : Il n’y a pas de justice des vainqueurs ?
KKB : Si pour l’instant on ne note pas d’arrestation dans notre camp, ça peut laisser entrevoir une justice de vainqueur, mais c’est un processus. Attendons de voir les choses
. »

            Quelles sont donc les thèses plus ou moins implicites énoncées par ces questions-réponses ? Quels sont les acteurs potentiels que la posture de KKB défend et dévoile au cœur du PDCI-RDA, mais aussi de la majorité élargie du RHDP ? Que réserve comme avenir au RHDP, la prose étrange déployée depuis plusieurs mois par le député KKB à travers médias et meetings ? Il nous semble que ces questions sont absolument actuelles.

 

I

L’assimilation RDR=Dioula=Etrangers : l’ignominie persistante

 

La première thèse implicite de KKB est que le RDR, parti du président Alassane Ouattara, est un projet politique de domination ethnique dioula sur l’ensemble de la Côte d’Ivoire. Pourquoi ? Parce que le RDR, et en particulier l’ethnie dioula occuperaient actuellement la majorité des postes par rapport aux autres ethnies dans l’administration et dans les sociétés d’Etat. Cet argument, implicite à la première question posée par le journaliste de RFI, est pourtant lourd de présupposés ininterrogés : a-t-on, oui ou non, assisté des années 90 aux années 2000, à la chasse au dioula en Côte d’Ivoire ? A-t-on tenu compte de ce temps-là où, comme le rappelle le Cours d’histoire de Tiken Jah Fakoly, les dioula ivoiriens avaient des « difficultés parce qu’ils ont des cousins en Casamance, comme s’il n’y a pas de Koffi au Togo » ? A-t-on, oui ou non, assisté à la montée en épingle de l’étrangeté des gens du nord en raison des velléités présidentielles du seul premier ministre d’Houphouët, Alassane Ouattara ? KKB a-t-il procédé, face au journaliste qui l’interroge, à une énumération des faits fondant la suspicion de nouvelle domination ethnique dioula sous Alassane Ouattara ? Que dalle. Eludant les exigences rationnelles requises par la question qui lui est posée, KKB s’engouffre dans l’irrationnel de l’émotionnel. Il psychiatrise la question du pouvoir RDR. En mettant dès lors la question dioula dans la catégorie de « l’angoisse de tout le monde », KKB nie implicitement que les dioula fassent partie de son monde, sauf à croire qu’ils s’angoisseraient eux-mêmes d’êtres en meilleure posture dans la Côte d’Ivoire actuelle. Hypothèse absurde. En prétendant entendre « comme tout le monde, ces angoisses », KKB déplace volontiers la question de l’Etat RDR hors du champ du vérifiable et réveille les démons de la peur. Il refuse le terrain de l’objectivité et s’engouffre dans celui du ressentiment. Qu’est-ce que l’angoisse ? C’est une peur sans objet. Une peur d’un danger innommable. C’est la peur d’avoir peur, la peur de l’étrange. Et de l’étrange à l’étranger, il n’y a qu’un pas, manifestement passé par l’assimilation du dioula à l’étrange et à l’étranger, sources naturelles d’angoisse dans l’économie politique de l’ivoirité. Nous voici, avec KKB, de retour au cœur des thèses qui firent l’âme du Curdiphe dans les années 90 : la revendication d’une identité ivoirienne diffuse, que ressentiraient exceptionnellement ceux-là seulement qui sont, par nature, de vrais ivoiriens. Eux, les vrais, communiquent par émotions, ils se sentent et se ressentent : l’angoisse est leur mot de passe. N’iront-ils pas, une fois encore, plus loin ? Voyons davantage la prose de notre parlementaire.

 

II

La politique du soupçon de KKB : refuge de l’irresponsabilité

Dans le deuxième jeu de question/réponse, le journaliste français essaie de ramener le député KKB dans le terrain de l’argumentation rationnelle : « RFI : Le Premier ministre est PDCI, plusieurs ministres du gouvernement le sont aussi. Est-ce que ça ne rééquilibre pas les choses ?
KKB : Eh bien en théorie oui. En pratique, il faut voir. »

Peine perdue donc. Le PDCI - version KKB bien sûr - refuse clairement des arguments appuyés par des faits en les repoussant dans le terrain supposé fumeux de la théorie : les postes de premier ministre et les autres ministères gérés par le PDCI seraient-ils des ectoplasmes, des fictions, des rêveries sur la lune, ou sont-ils plutôt des administrations réelles, avec leurs budgets, leurs commodités, leurs habitués et leurs fonctions régaliennes ? La réponse ne viendra pas de KKB. Il préfère les fastes de l’imaginaire. Les postes réels du PDCI deviennent irréels pour KKB, qui les appelle des postes « théoriques ». Peut-on donner exemple d’un gouvernement PDCI de 1993 à 1999 où des ministres RDR aient eu la moindre représentativité comparable ? KKB revendique l’autorité de « la pratique », pour contester la vérité supposée « théorique » de la présence du PDCI au cœur du régime RHDP. De quelle pratique s’autorise-t-il en fait ? Pas une preuve, pas l’ombre d’une indication factuelle, encore moins d’une référence pertinente à un conglomérat de faits qui puisse faciliter le constat que dans la pratique, le PDCI n’est rien et n’a rien dans le gouvernement RHDP que le premier ministre PDCI, Daniel Kablan Duncan, dirige actuellement.

Alors, en quoi consiste donc la pratique de KKB ? Il faut reprendre le fil d’Ariane de notre analyse : là où il y a angoisse, la connaissance objective devenant impossible, la conscience humaine n’approche le réel que sous la forme inquisitoire du soupçon. Pour l’angoissé, phobique par essence, la paranoïa est la seule relation d’équilibration possible avec son environnement. Ne pouvant prouver ce qu’il allègue, il répand alentour la rumeur que les dés sont pipés, que tout est clair-obscur, que le monde est friable et sans cesse s’effondre. En soupçonnant le RDR de faire ce qu’il ne prouve pas par des faits probants, KKB reprend le procès inquisitoire typique des ivoiritaires, qui voient sans cesse dans le dioula l’étrange et l’étranger, et par conséquent, s’en méfient avant même toute réflexion ou dialogue. « On n’attache pas bagage avec Dioula », disait le FPI à un Mamadou Koulibaly éberlué. Le projet politique de notre bonhomme KKB et de ses soutiens inavoués n’est-il pas de reconstruire, en sous-main, sur les décombres du FPI et bientôt du RHDP, un PDCI débédiéisé qui ne serait ni plus ni moins que le PDCI de l’avant-Marcoussis, voire même de l’avant coup d’Etat de 1999 ? Car en réalité, avant Marcoussis, date fatidique qui énerve KKB parce qu’elle signe un début de solution politique négociée à la question dioula en Côte d’Ivoire, le PDCI issu de la succession de 1993, ce n’est un secret pour personne, pensait à haute voix comme KKB s’autorise aujourd’hui à penser à gorge déployée. La politique du soupçon, celle qui figea dès 1993, les revendications du RDR et les ambitions légitimes d’Alassane Ouattara dans les catégories de l’angoissant, de l’étrange et de l’étranger, est donc résolument et officiellement de retour dans l’arène d’un PDCI que la sagesse conquise par le président Bédié ne suffit décidément plus à préserver de l’excès de ses extrémistes réveillés. Comment donc nourrir l’angoisse et la haine qui rendent aveugles, sinon avec le sang des étranges, des étrangers et des innocents ? La suite coulera de source.

 

III

La rengaine de la justice des vainqueurs : nouveau cri de ralliement du parti multipartite de l’ivoirité

 

            Les deux derniers jeux de questions/réponses entre le journaliste français et KKB peuvent se recouper en un seul thème : la justice des vainqueurs, tant dénoncée par le FPI et ses crieurs, trouve droit de cité dans le discours du bouillant député KKB. Le maillon manquant de la stratégie de recréation du bloc identitaire ivoirien se montre enfin, couteau entre les dents, prêt à frapper dans la nuit. Analysons froidement : KKB, à aucun moment, n’insiste sur l’origine, la cause et les responsabilités premières dans la dernière crise postélectorale ivoirienne de 2010-2011. Seule importe aux yeux du nouveau contempteur du président Bédié, une thèse : il faut que des militants du RDR, des partisans d’Alassane Ouattara et de Guillaume Soro, ou pour tout dire dans cette effroyable confusion, des dioula, ces étranges étrangers qui angoissent « tout le monde », aillent en prison pour que la justice ivoirienne cesse d’être celle des vainqueurs. Quid des nombreux soldats FRCI, de toutes origines, y compris du Nord, qui ont depuis 2011 été condamnés pour crimes, délits ou infractions de toutes sortes dans les tribunaux ivoiriens ? KKB n’en a cure. Quid de la possibilité qu’au final les enquêtes objectives établissent que les FRCI se sont employées à stopper la violence hystérique que les milices et ex-FDS pro-Gbagbo avaient délibérément déclenchée ? Silence radar du député KKB. Or tout silence, en ces circonstances, est extraordinairement bavard. Qui ne dit mot, ici, consent. Qu’est-ce à dire alors ? Que dans la projection politique de KKB, l’inculpation des plus hauts cadres de l’armée ivoirienne des FRCI reconstituée actuellement, affaiblirait à terme leurs supérieurs hiérarchiques les plus élevés, dégageant l’espace pour que le Saint PDCI version KKB, qui n’est responsable de rien, ni des dérives ivoiritaires des années 90, ni de la montée en puissance du FPI grâce au même thème en 2000, ni de la confrontation entre le MPCI et le pouvoir ivoiritaire FPI en 2002, encore moins du retour de la rengaine ivoiritaire dans la politique ivoirienne en 2013, pour que ce saint PDCI-là, enfin, retrouve sa chose propre : le pouvoir qui lui appartint quarante années durant. Pourtant, les faits sont là : têtus, ils nous disent que le PDCI n’a pas fini, n’a pas encore pleinement voulu se séparer du discours par lequel il livra la Côte d’Ivoire à la boîte de Pandore de la légitime défense des exclus. Les faits nous disent, crûment, que tant que ceux-là même qui, dans les années 90 au PDCI, pensèrent et planifièrent l’exclusion ethnique des gens du Nord, n’ont pas renié leurs thèses et affiché publiquement un autre discours, le pire pendra toujours sur la tête de la Côte d’Ivoire, telle une épée de Damoclès. La faille ouverte par la non-guérison du PDCI envers la tentation identitaire, est donc le boulevard du retour de l’incertitude sur l’avenir de la paix et de la sécurité de tous les habitants de la Côte d’Ivoire. N’importe-t-il pas dès lors d’y faire face en rappelant cet essentiel fait de justice et de vérité qui sauvera et élèvera ce pays ?

 

            Au moment où la Cour Pénale Internationale se donne le temps nécessaire pour analyser davantage les accusations de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre qui pèsent contre le dictateur Laurent Gbagbo, les sorties rageuses de KKB ne pouvaient mieux servir de nouveau cri de ralliement au parti caché de l’ivoirité, autant représenté dans le FPI que dans l’aile extrémiste du PDCI qu’incarne KKB. Au moment où la propagande du FPI, éperdument ragaillardie par l’enthousiaste renvoi du 3 juin à La Haye, produit force ouvrages et tribunes pour donner chair aux fantasmes de l’invasion étrangère et de l’innocence édénique de Laurent Gbagbo, KKB arrive à point nommé comme un Coryphée répondant au Chœur des chauvinistes de tous bords. Mais reconnaissons au moins un mérite à notre député cinquantenaire, président fier de la jeunesse de son parti. A ceux qui dormaient tranquillement sur les lauriers de la victoire électorale de décembre 2010 et sur la victoire militaire du 11 avril 2011, KKB et ses alliés objectifs – quoique provisoires - de la Maison Bleue recommandent donc de perdre le sommeil. La queue du serpent ivoiritaire a été blessée, mais le gros de la bête tapie dans l’ombre de l’angoisse, du ressentiment et du refus de la réalité chez tant de prétendus « vrais ivoiriens », vit encore. Venimeuse, la tête de la Bête angoissée s’apprête à planter de nouveaux ses crocs infects dans la chair meurtrie de la Côte d’Ivoire. Pour l’arrêter, il appartient aux amis de l’humanité ivoirienne, de quelque camp politique qu’ils soient, du FPI, du RDR, du PDCI, et de l’étranger, de prendre la mesure de la nécessité de consolider le camp de l’esprit républicain, contre le parti multipartite de l’ivoirité. Cela n’exige pas simplement le courage de penser la crise qui se profile à l’horizon et de l’exorciser dans l’esprit. Il s’impose de construire dans la matière des mobilisations citoyennes et de l’éducation critique, les victoires futures du système démocratique ivoirien contre ces forces entropiques qui reprennent vie dans l’assoupissement des braves. La prose de KKB, à ce compte, ne sera étrange qu’à ceux qui ne savent pas lire entre les lignes de la haine identitaire sur les bords de la Lagune Ebrié. L’avenir n’appartient-il pas à ceux qui se lèvent tôt ?

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Published by professeurfranklinnyamsi@over-blog.com - dans tribunes politiques
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