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22 janvier 2011 6 22 /01 /janvier /2011 17:19

La manipulation du mythe de la mort du héros révolutionnaire par Laurent Gbagbo

 

Par Dieth Alexis

Docteur en Philosophie

Vienne Autriche

 

A une question du journaliste portant sur la profondeur et la sincérité de son engagement lors de l’entretien diffusé sur Canal+ le 12 janvier dernier, le président sortant actuel avait répondu qu’il était « prêt à mourir pour ses idées ». Sous le prétexte de cette apparente conviction on assiste ces jours-ci en Côte d'Ivoire à un entêtement suicidaire dans la conservation du pouvoir d'Etat par un président sortant qui a perdu des élections dont la crédibilité a été établie par des organismes nationaux et internationaux dûment reconnus au niveau national et international. Cette opiniâtreté cherche sa légitimation et ses motivations dans la noblesse de causes universelles telles que la résistance contre le colonialisme, la défense de la souveraineté nationale, le nationalisme, le panafricanisme, le socialisme. Et elle se couronne avec le projet du mythe de la préférence de la mort à la capitulation, par le héros révolutionnaire. Cette prétention à être l'incarnation vivante de la résistance africaine à l'exploitation coloniale et néocoloniale mondiale est-elle cependant fondée sur une existence concrète de révolutionnaire ascétique et engagé? Le projet du sacrifice révolutionnaire s'enracine-t-il dans une conviction véritable et se justifie-t-il par la fidélité à l'idéal transcendant de la justice universelle et de l'émancipation des peuples de la part de celui et de ceux qui s'en réclament ?

Maintenant que l’ombre inquiétante d’Arès, le dieu romain de la guerre plane de manière menaçante sur le pays, ce refus des résultats du suffrage universel, cette  décision suicidaire sans précédent aux conséquences incalculables pour le pays, mérite qu’on y consacre quelque réflexion pour tenter d’y déceler un sens  malgré son irrationalité. Avant d’en venir à la substance de notre propos, tentons brièvement de faire ressortir encore plus clairement cette irrationalité par un bref parcours des forces respectives des protagonistes.

L’Angola, unique soutien, dont le camp du président sortant se prévaut, n’est pas fabricante d’armement. Et sans l’aide logistique des USA  et l’apport financier décisif  de la défunte Elf française, maillon de cette françafrique tant décriée, le MPLA de Dos Santos n’aurait jamais pu vaincre Savimbi (cf. Françafrique.50 ans sous le sceau du secret. Film-documentaire de Patrick Benquet). Certes le soutien inavoué des Russes et des Chinois au président sortant n’est pas à exclure. Mais le temps de la guerre froide est révolu. La mondialisation du libéralisme, qui a permis à la Chine de conquérir des parts de marché en Afrique, n’est pas fondamentalement incompatible avec les intérêts des Russes et des Chinois. Or l’engagement résolu de la France,  de la Grande-Bretagne et des USA, pays fabricants d’Armements et maîtrisant la logistique et l’art de la guerre, auprès de l’idéal de l’alternance démocratique qui converge aujourd’hui avec la poursuite de leurs intérêts commerciaux et géopolitiques en Afrique, est acquise pour le Président élu  Ivoirien. A ce soutien, s’ajoute celui décisif de la plupart des pays de l’UEMOA qui fournissent des soldats venant appuyer les forces combattantes de l’intérieur. Quantitativement, l’issue de la confrontation semble donc claire. Qualitativement,  la véritable conviction d’engager le combat pour une cause transcendante et universelle donnant sa valeur à la vie, conviction qui est l’arme décisive de la victoire  dans  toutes les  guerres, se trouve du côté du camp du Président élu,  de ses forces intérieures ainsi que de ses soutiens extérieurs. Du côté du président sortant, cette conviction immanente, dont des signes concrets devraient nous permettre de comprendre sa décision apparemment irrationnelle, semble désespérément inexistante.    

Un coup d'œil sur la crédibilité de l'engagement  des concernés quant à la gestion économique, sociale et politique de la Côte D’Ivoire  entre  les années 2001 à 2010 en atteste. L'épreuve de la guerre provoquée par l'exclusion de larges franges des populations nordiques aurait pu être l'occasion de prouver la réalité d'un nationalisme soupçonneux et constructeur qui transforme concrètement le pays par le souci affiché  du bien-être des populations. Ce souci aurait dû  être attesté par une série de réalisations tangibles d’infrastructures d'intérêt public. L'achat des armes commandées pour la défense du territoire national aurait dû être complété par des investissements publics. Donnant l'exemple de l'honnêteté  dans le service sacerdotal de la nation par leur probité, les dirigeants qui se prétendent socialistes auraient  dû témoigner du fait qu'ils avaient effectivement arrimé leur existence à l'idéal de justice sociale. Force est de constater que l’engagement vers un idéal,  et la conviction subjective qui le matérialise, furent absents.

L'observateur de la scène ivoirienne est, en effet, frappé par ce désert et ces décombres qui jonchent le parcours des années 2001 à aujourd'hui. Il semble qu'aucun idéal n'existât, qui devait orienter l'existence individuelle. Aucun Universel ne fût représenté qui aurait pu permettre d'y subsumer le particulier. Aucune Loi ne fut réalisée qui aurait  permis de limiter les hubris individuels. Aucune forme pure ne fût pensée qui devait rendre possible l'unification de la diversité sensible. Se soucie-t-on d’ailleurs de l’unification de la diversité des existences quand on adopte la pureté ethnique et le nationalisme xénophobe  comme crédo politique ?

Celui qui eut la responsabilité de conduire le destin des Ivoiriens  durant ces dix dernières années peut-il donc se prévaloir  d’idéaux et d’universaux, de causes nobles tels que la défense de la souveraineté nationale, la Justice, la résistance au néocolonialisme comme des principes pour lesquels il a vécu et pour lesquels, il est prêt à mourir? (cf Réponse de Gbagbo à Denisot lors de l’Interview réalisé par Canal+). N’y-a-t-il pas manipulation et instrumentalisation du mythe de la mort du héros révolutionnaire pour rallier le soutien populaire dans une ultime tentative de confiscation du pouvoir?

Cet entêtement à conserver le pouvoir à tout prix,  en se proclamant unique défenseur de la Souveraineté nationale et du bien-être public, au sein du démenti qu’apportent crûment les faits, nous fait penser aux audaces du cynique et à l’impudence de l’effronté. Cette contradiction nous amène  donc à  interroger la vie et la crédibilité des déclarations du dictateur cherchant à se hisser frauduleusement sur le piédestal du héros révolutionnaire pour en instrumentaliser le charisme.

L’histoire nous montre souvent  que le dictateur, qui donne la mort aux autres comme punition suprême et dispense l'insécurité et la violence, se met toujours en situation d'exception. Il tient à la vie et la sécurité et il craint la mort. La question de la sécurité et de la certification de garanties en béton, quant à la jouissance des droits et avantages matériels et financiers  du président sortant ivoirien, ne fut-elle pas le menu menu central des discussions, lors de la dernière médiation du Premier Ministre Kenyan Raila Odinga en Côte d’Ivoire ? De Pol Pot à Ben Ali en passant par Milosevic, Idi Amine Dada, Mobutu, Bokassa, Mengitsu Hailé Mariam,  Hissein Habré et bien d’autres, la fuite fut le premier choix et non pas le premier réflexe devant l’inéluctabilité de la chute finale et la menace de la mort imminente. La différence est significative. Le réflexe relève de l’instinct tandis que le choix est un acte réfléchi et délibéré.

            En règle générale, le dictateur  tient donc  fermement à la vie, fuit la mort  et sécurise son existence. Il aime, par-dessus tout, la vie matérielle et ses multiples satisfactions fugaces qui sont pour lui un absolu. Et c’est parce que l’existence matérielle et ses plaisirs sensibles sont pour lui un absolu, qu’il dispense la souffrance et la mort comme punition suprême aux autres hommes et à ses adversaires. Quand vient, en effet, le temps de la Justice, quand vient le temps de rendre des comptes pour ses méfaits et forfaits, il négocie la protection et la garantie de la sécurité de son existence avant de se rendre ou de s'enfuir en emportant la caisse. Il n'est besoin d'aucune exception pour confirmer cette règle dont le statut est celui d'un véritable principe a priori régissant la vie de dictateur. En réalité la caisse, la continuité de la jouissance matérielle et l’hubris du pouvoir absolu, du droit de vie et de mort sur ses populations, constitue la vérité et la finalité ultime de son existence.  

Allende, révolutionnaire authentique, meurt dans le palais de la Monéda. Il donne sa vie en sacrifice à l'Idéal de justice sociale pour lequel il a concrètement vécu et  qui incarne la vie authentique. Autrement dit, il survit par la mort dans l’éternité de l’Idéal de justice sociale. A contrario, incarnation  de l'archétype du mal, Hitler se suicide en conclusion logique de son inhumanité foncière et de sa folie criminelle. Hitler se suicide parce qu'il n'a vécu que dans la mort qui est le lieu véritable de sa vie ou plus exactement sa vie véritable. Etant la concrétisation  du néant, il retrouve son essence en s'anéantissant lui-même. Il s’enfuit dans la mort. Il s’y réfugie.

En règle général, le dictateur - et le dictateur africain en particulier- comme en témoigne l'histoire, cherche toujours à s'enfuir au dernier moment avec la caisse, sa seule valeur son ultime vérité, censée lui garantir la continuité de ses jouissances charnelles et matérielles ici bas et même dans l'autre monde.

N'étant régi par aucune idée, aucun idéal ni valeur universelle, lorsque le dictateur annonce qu'il est prêt à mourir pour ses Idées,  il faut comprendre,  qu’il est prêt à mourir, plutôt que de sacrifier ses passions: ce qui veut dire plutôt mourir que perdre le pouvoir ; ou qu'il est prêt à mourir pour ses passions : ce qui signifie plutôt mourir pour le pouvoir. Toutefois ce chantage est souvent sans conséquence puisque la pression irrésistible de l'instinct de vie triomphe toujours des résolutions sans conviction, des slogans vides qui ne s'articulent sur aucun sentiment susceptible de les convertir en mobiles d'action. Le refus opposé par le président sortant  ivoirien  à Jack Lang lorsque, dans un accès de lucidité, celui-ci lui demande de céder le pouvoir au Président élu Alassane Ouattara au nom des valeurs communes qu’ils partagent comme socialistes, témoigne de cette absence d'une quelconque Idée ou d'un Idéal. Le silence qui répond à la Lettre à Gbagbo d’Edmond Jouve, professeur émérite à l’Université Paris-Descartes, et Président Honoraire de l’académie des sciences d’Outre-mer à Paris dans Jeune Afrique du 17 Janvier 2011, traduit aussi cet abandon du projet socialiste en tant qu'idéal transcendant les intérêts individuels mesquins de ceux qui sont à son service.

En effet l'Idée est, en son sens véritable, un universel sous lequel se subsume le particulier, une règle normative faisant autorité qui commande le respect et l'obéissance en toute humilité. Je cède ma particularité à l'Universel. Je l'ordonne et la conforme à l'Idée. J’élève ma particularité à la hauteur du Principe. Au contraire, la déification ou plus exactement la fétichisation du pouvoir et de ses avantages matériels, exige naturellement le sacrifice expiatoire du malheureux adorateur idolâtre qui succombe à ses charmes. C'est ainsi qu'il faut comprendre, dans le sens de la consumation sacrificielle sur l'autel de l'idole, la funeste menace de l'occupant actuel du Palais Présidentiel d’Abidjan : "Alassane Dramane Ouattara devra me  passer sur le corps pour  prendre le pouvoir". Toutefois, comme nous venons de le préciser, la pression de l'instinct de survie détermine la réflexion et a toujours le dernier mot dans la vie du dictateur. La mort intervient par effraction. Elle le surprend toujours sur le chemin de la fuite ou dans l'exil.

Vienne, Autriche, le 22 janvier 2011.

 

 

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