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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 01:39

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 (1ère partie)

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Agrégé de philosophie

Paris, France

Il est temps que nous nous réconcilions courageusement avec le dur métier de transformer ce monde ci, en partant de ce qu’il est vers ce qu’il doit être, dans le cadre de projets sensés, rationnels et porteurs d’espérances réalisables pour ces millions d’Africains qui ne peuvent se contenter des promesses des politiques pour satisfaire leur soif, leur faim, leur manque de soins, de vêture, de logement, d’éducation, d’emploi et de perspectives d’avenir. La politique est le domaine par excellence où dire, c’est en même temps faire. Condition sine qua non de toute métamorphose positive ou émergence, la confiance des citoyens en la parole politique se nourrit de ses capacités réalisatrices. Or dans cette vision de la politique comme art de la réalisation, comment ne pas justement reconnaître ce qui, incontestablement, fait la griffe pragmatique du duo ADO-GKS depuis le 28 novembre 2010 à la tête de la Côte d’Ivoire ? Qui aurait pu croire, le 11 avril 2011, qu’Abidjan recevrait des marques d’une telle estime des grandes maisons de la finance internationale ? Tous les Africains de bonne volonté peuvent saluer d’une saine et chaleureuse batterie d’allégresse l’événement historique qui a eu lieu hier 7 janvier 2013 au cœur de la représentation nationale ivoirienne : à la demande de Son Excellence Alassane Ouattara, maître d’œuvre de la nouvelle émergence ivoirienne, Madame Christine Lagarde, Directrice Générale du Fonds Monétaire International, s’est adressée aux députés de Côte d’Ivoire après avoir reçu l’un des plus mémorables accueils qu’un dirigeant de cet organisme ait jamais reçu en terre africaine.

Pour ne point effaroucher les mauvaises langues, évidemment pressées de faire la fine bouche sur l’événement, je ne dirai pas ici les émotions du grandiose, du sublime, du solennel et du mémorable qui se sont emparées de moi à l’écoute du discours d’accueil du Président de l’Assemblée Nationale Ivoirienne, mon vieux camarade et ami Guillaume Soro, qui a su rappeler que pour les quarantenaires africains de notre génération, le FMI représenta longtemps le Père Fouettard des économies nationales, avant de représenter, notamment dans le visage accueillant et sympathique de Madame Lagarde, une organisation avec laquelle on peut sérieusement envisager un monde autrement meilleur. Je ne dirai pas non plus ici toute la saveur que l’on ressent, quand on écoute, regarde et lit l’intervention[1]de la dirigeante française du FMI, qui aux antipodes de certains excès réprouvés d’un certain discours de 2007 à Dakar, a su pourtant dire, en trois paires de mots puissants les valeurs universelles pour lesquelles la politique et l’économie peuvent retrouver toutes leurs lettres de noblesse : « patience et persévérance, courage et confiance, foi et vaillance », véritables vertus proposées en partage à la nouvelle dynamique politique ivoirienne. Je voudrais, plus modestement dans le cadre de cette tribune : 1) En philosophe de l’économie, insister sur le caractère novateur de ce que j’appelle « la doctrine Lagarde », notamment parce qu’y trouve des raisons sérieuses de croire, avec l’exemplarité ivoirienne, qu’une émergence continentale africaine se prépare de façon décisive. 2) J’indiquerai, dans la deuxième partie de cette tribune,  pour finir en quoi cette doctrine, comme de juste, entre en phase, notamment dans ses trois exigences finales sur l’investissement, l’inclusion et la gouvernance, avec le style managérial architectural d’Alassane Ouattara pour l’exécutif d’une part, et pour le législatif, d’autre part, avec l’esprit des lois de Guillaume Soro.

 

La doctrine Lagarde est une approche originale des missions du FMI, dont tout le monde sait qu’il a pour fonction, au nom de ses 188 Etats membres, d’assurer la stabilité internationale du système monétaire, en promouvant la coopération monétaire internationale, en garantissant la stabilité financière des économies, en facilitant les échanges entre elles, et en contribuant ainsi à une meilleure qualification pour l’emploi des milliards d’êtres humains dont la satisfaction des besoins et des désirs est une condition essentielle du recul de la pauvreté et de stabilité politique du monde lui-même. Comment Madame Lagarde, dans son Discours du 7 janvier, nous invite-t-elle à comprendre ces grands fondamentaux du FMI ? D’une manière qui manifestement, change le visage que l’opinion se fait du FMI. On peut comprendre qu’il y ait d’une part la loi des intérêts primordiaux des Etats, mais on peut aussi imaginer que l’intérêt de tous, bien compris désormais, passe par le progrès de chacun. N’est-ce pas singulièrement nouveau ? Instruit des tragédies financières des 20ème et 21ème siècles, le FMI ne serait-il pas in fine en train de revoir la copie de la grande parade ultralibérale de ses origines ? Ou s’agirait-il d’un ultralibéralisme réformé ? Nous y reviendrons.

 Dans son mot de bienvenue, le président de l’Assemblée Nationale ivoirienne -  connu pour son franc-parler, n’a pas hésité, malgré la chaleureuse et mémorable hospitalité qu’il a assuré à son hôte de marque de Bretton Woods - à aborder le visage sombre de cet organisme financier dans bien des esprits contemporains : les rapports de force entre grandes puissances en son sein ne les mettent pas, on le sait, sur le même plan que les pays émergents ou les pays pauvres ; les méthodes d’analyse des sociétés du Sud par les grilles de lecture des experts du Nord ratent parfois l’essentiel et surévaluent l’accessoire ; les rudes conditionnalités des plans d’ajustement structurel (PAS) ont parfois livré des pans entiers des sociétés assistées par le FMI dans le désespoir des abandonnés, comme sonnés par le remède de cheval des privatisations à tout vent ; enfin, comment oublier que certaines économies seront allées jusqu’à bouder le FMI, le monde ayant évidemment largement plus de 188 pays ? Tel est pourtant l’arrière-fond des critiques[2]bien connues à partir duquel va se dessiner l’originalité du discours de l’ancienne ministre de l’économie et des finances de France. Mais n’est-ce pas la réalité même de notre monde, celle avec laquelle nos Etats doivent composer pour satisfaire les aspirations de leurs populations ? Je voudrais donc maintenant m’astreindre à restituer l’argumentaire de Madame Lagarde en partant du principe que le FMI n’existe que parce que certains Etats, voire beaucoup d’Etats, y compris bon nombre de ceux qui le critiquent, lui maintiennent malgré tout leurs soutiens et adhésions.

La thèse centrale, la clé de voûte si l’on peut dire, du FMI version Lagarde, c’est l’affirmation du lien essentiel entre progrès économique et progrès démocratique. Alors que l’ancien FMI se préoccupait strictement d’économie, de chiffres et de quantités discrètes pour ainsi dire, le discours nouveau inscrit l’homo economicus dans l’homo politicus et vice-versa, de façon rétroactive. Qui a dit que l’Afrique n’était pas mûre pour la démocratie ? En tout cas, surtout pas Madame Lagarde. Son argument du 7 janvier était imparable : Le retard socioéconomique du continent africain sur les autres s’explique par l’absence d’institutions consensuelles permettant de résorber le phénomène des hommes « forts », les conflits liés à l’absence de socle référentiel de valeurs universelles et communes du vivre-ensemble ; et les archaïsmes du féodalisme, du machisme et du tribalisme dans la domination quotidienne des âmes enclavées par les liens du sang et prisonnières des oukases des seigneurs du sol. Mais ce retard politique de l’Afrique n’est-il pas compensé par une singulière potentialité économique ? L’introduction du discours de Madame Lagarde insistera sur ce paradoxe : deuxième pôle de croissance après l’Asie, la population de l’Afrique sera la plus active dans 30 ans et avec une démographie au-dessus du milliard, elle devrait sur le plan des transformations matérielles potentielles «  tourner la page des fléaux de l’histoire pour savourer les bienfaits du destin ». On aura reconnu dans ces mots l’évocation des régimes de partis uniques des indépendances aux années 90, de l’atrocité coloniale  et de l’ignominie de la Traite des Noirs, que Madame Lagarde invite les Africains, non pas à oublier, mais bien à dépasser par la démocratie et par la réussite économique.

La thèse essentielle de la doctrine étant posée, Madame Lagarde nous conduit alors vers l’exploration de l’exemple qui l’illustre à merveille, de son point de vue et du mien, dans notre Afrique contemporaine : la nouvelle Côte d’Ivoire. J’avais défendu, entre quelques cris d’orfraie de quelques prophètes de malheur disséminés dans l’opinion internationale, la thèse que la Côte d’Ivoire était le miroir de l’Afrique francophone, au sens où l’on pouvait apprendre de tous nos problèmes et de toutes nos solutions potentielles en étudiant la trame de son histoire exemplaire. Je ne crois pas que Madame Lagarde m’ait lu, mais est-ce hasard si à son tour, elle affirme l’exemplarité ancienne de la Côte d’Ivoire ? Le miracle ivoirien, cette croissance à deux chiffres réalisée entre 1960 et 1980 par l’économie de ce pays, alors même que sa population se multipliait par quatre, n’est-il pas le souvenir vivant d’un décollage économique qui eût abouti à une émergence durable si l’incapacité à démocratiser, mais aussi à diversifier économiquement le pays n’avait sapé les efforts colossaux du grand Félix Houphouët-Boigny ? Le second argument évoqué par Christine Lagarde pour son choix de la Côte d’Ivoire, c’est le fait qu’elle est l’exemple même de cette baraka exceptionnelle qui fait la résilience africaine. Venue de la psychologie, notamment avec des auteurs comme Boris Cyrulnik[3], la notion de résilience désigne l’extraordinaire capacité de certains individus à mieux survivre aux pires malheurs que la plupart des individus. Continent résilient par excellence, l’Afrique est en croissance moyenne de 5,25% alors que la croissance mondiale ralentit sensiblement de moitié. La dette africaine est en baisse de 100% du PIB à 40% du PIB en une décennie. Les réserves de change du continent se sont multipliées par deux, rien qu’en une décennie. Mieux encore, Madame Lagarde ne le note pas seulement pour s’en réjouir, cette croissance résiliente africaine s’accompagne d’un phénomène d’ampleur continentale que d’aucuns ont vu à la naissance d’une Chinafrique, à savoir le passage de la Chine au rang de « plus gros partenaire économique du continent africain. » Ainsi donc, au moment où la doctrine du FMI allie désormais démocratie et progrès économique, la présence purement économique de la Chine, qui comme on le sait n’affirme aucune prétention démocratique à l’étranger impose une rude concurrence aux ex-puissances coloniales du continent noir. La Côte d’Ivoire ne devient-elle pas justement un enjeu dans cette rivalité sino-occidentale si c’est par elle que l’extraordinaire alchimie entre démocratie et économie peut réussir à titre de modèle d’entraînement pour les autres pays ? Atlantisme ou orientalisme africains au 21ème siècle ?

Nous touchons ici au nœud gordien de notre réflexion. L’enjeu de la doctrine Lagarde se précise dès lors. Face à l’offensive chinoise, le FMI se propose de développer avec le monde subsaharien une relation qui ait le mérite d’une cohérence entre l’ordre politique et l’ordre économique, afin de l’opposer avec succès à l’offre concurrente de la Chine : celle d’une suprématie de l’économisme qui ne s’embarrasse d’aucune prétention à structurer le domaine sociopolitique par un quelconque universalisme démocratique. Les Africains préfèreront-ils s’engager à la fois dans le progrès politique et dans le progrès démocratique comme leur propose l’Occident ou croiront-ils résolument à l’impérium des forces matérielles que la Chine leur propose de structurer ? Telle semble être la question centrale qui a aimé le Discours de Christine Lagarde à Abidjan. Si les grandes puissances occidentales, dont les décisions pèsent au FMI se sont alignées derrière la doctrine Lagarde, c’est donc bien parce qu’elles semblent s’engager à tirer toutes les leçons tragiques des décennies de coopération économique amorale voire immorale avec les pires dictatures africaines des 20ème et 21ème siècles. Le pari du FMI de Madame Lagarde, c’est que seule une croissance économique soutenue par un environnement politique démocratique permettra de résoudre les problèmes de pauvreté, d’insécurité, de viabilité écologique de la planète que l’humanité mondialisée de notre siècle sera condamnée à affronter de façon concertée, si certains ne veulent pas disparaître avec tous les autres. Ainsi serait assurée une croissance mondiale durable.

Lors donc que Madame Lagarde évoque dans son discours « les bonnes décisions qui s’imposent aux Européens et aux Américains » au sujet de l’Afrique, c’est sans aucun doute parce qu’elle sait que d’autres décisions se préparent en Chine et dans les grands pays émergents (Brésil, Inde, Indonésie, Afrique du Sud, etc.), tout comme les palais présidentiels du continent africain eux-mêmes, y compris au cœur de l’ex-pré-carré de la France, sont devenus des lieux où les décisionnaires hésitent entre la Chinafrique, l’Eurafrique, l’Américafrique et l’intégration panafricaine autocentrée. Est-ce donc un hasard si c’est à cet instant précis que Madame Lagarde insistera sur la nécessité pour la nouvelle doctrine du FMI d’être en phase avec la vision africaine propre au leadership africain lui-même ? Le FMI est, avec Madame Lagarde, déterminé à faire quelque chose de ce qu’elle a  appelé en citant le président Alassane Dramane Ouattara, alors Directeur Général Adjoint du FMI, « l’éclat africain ».  Par cette notion Ado voulait saisir la capacité propre des Africains d’apprendre de leurs erreurs et réussites et d’affronter intelligemment les aspérités du monde. Or n’est-ce pas du même allant que Guillaume Soro, alors premier ministre, affirmait en 2007 : « Notre détermination à prendre en charge les affaires de notre pays et à façonner positivement le destin du peuple ivoirien, pour en faire un peuple qui compte, est sans faille. » ?

 

La suite de notre réflexion tracera un parallèle que nous espérons éclairant entre les recommandations d’investissement, d’inclusion et de bonne gouvernance dans la doctrine Lagarde d’une part, et d’autre part, le management architectural d’Ado associé à l’esprit des lois de Guillaume Soro (Deuxième partie. A suivre dans deux jours)

 

 



[1] Voir le discours de Christine Lagarde, Directrice Générale du FMI, le lundi 7 janvier 2012 à l’Assemblée Nationale de Côte d’Ivoire sur le lien : http://news.abidjan.net/h/448259.html

[2] Voir par exemple la critique sans concession d’un Jean Ziegler dans L’empire de la honte, Paris, Fayard, 2005, ou la critique globale du prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz dans Le triomphe de la cupidité, Paris, LLL, 2010.

[3] Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur, Paris, Odile Jacob, 1999, p.8

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Published by professeurfranklinnyamsi@over-blog.com - dans analyses sociales - politiques - économiques
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