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6 janvier 2011 4 06 /01 /janvier /2011 15:11
Interview / Alpha Blondy ( Star de la musique reggae) :
“Qu’on ne pousse pas Gbagbo au sacrifice suprême”
 
Le célèbre reggae man ivoirien, Alpha Blondy, à Dakar pour le 3ème Festival mondial des Arts nègres, invite Alassane Ouattara , vainqueur de l’élection présidentielle, à tendre la main au président sortant Laurent Gbagbo. Ce dernier, selon lui, est victime de son entourage qui veut le pousser à l’ultime sacrifice, la mort.
Q : Pouvait-on s’attendre à une telle situation en Côte d’Ivoire?
Alpha Blondy : La crise ivoirienne était inévitable. Elle a pour raison principale ce concept d’ivoirité qu’on n’a pas éradiqué. J’ai eu la chance de rencontrer Guillaume Soro, Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo. Ce dernier est la quatrième grosse victime de l’ivoirité.

Q : Pourquoi dites-vous cela, et qui sont les autres victimes ?
AB : Laurent Gbagbo a hérité d’une guerre qui n’est pas la sienne, celle de l’ivoirité. La première victime est Alassane Ouattara, ensuite il y a eu Henri Konan Bédié bien que la majorité des gens pensent qu’il est l’inventeur de ce concept. Les «ivoiritaires» étaient ses conseillers. Puis il y a eu le général Robert Gueï qui est arrivé au pouvoir (en décembre 1999, puis a été tué lors des événements de 2002, ndr). L’ivoirité l’a également eu. La 4ème victime est Laurent Gbagbo.

Q : N’est-ce pas le refus de Gbagbo de reconnaître la victoire de Ouattara qui est à l’origine de l’impasse qui prévaut actuellement en Côte d’Ivoire ?
AB : Au moment où la Commission électorale indépendante proclamait les résultats, quelqu’un avait arraché les feuilles devant les caméras du monde entier. Cela est une preuve que Gbagbo a perdu les élections. Avant la tenue des élections, j’avais dit à Charles Blé Goudé (leader des jeunes patriotes, ndr), Guillaume Soro et Gbagbo qu’il était dangereux d’aller aux élections avec deux armées face-à-face. Je leur avais demandé de régler d’abord ce problème causé par l’ivoirité. J’avais dit à mon grand frère Gbagbo qu’il était au bon endroit, mais au mauvais moment. Cette guerre n’était pas la sienne, mais celle de l’ivoirité. Je lui avais alors demandé d’abolir l’ivoirité comme concept et lui avais suggéré de donner des documents administratifs à tous les Ivoiriens.
L’héritage colonial et celui des différentes administrations ne peuvent pas se faire aux dépens du Nord du pays. Cela a créé des frustrés. J’avais également dit à Blé Goudé que si le président Gbagbo donne les «papiers» aux Ivoiriens nés avant et après l’indépendance jusqu’à une date limite, par exemple octobre 2010, il gagnerait les élections. Malheureusement, on ne m’a pas écouté. J’avais même demandé au Premier ministre Soro d’intervenir auprès de Gbagbo. Les accords de Ouagadougou n’ont pas réglé le problème. J’avais attiré leur attention sur le fait qu’ils insistaient sur le désarmement alors qu’il fallait régler la raison pour laquelle les gens s’étaient armés. Ce sont des gens originaires du Nord comme moi qui n’ont pas leurs «papiers» ou qui sont traités comme des étrangers en Côte d’Ivoire. Cela est frustrant, révoltant. Il fallait régler ce problème. A l’époque, en ma qualité de messager des Nations Unies pour la paix, j’avais rencontré les uns et les autres.

Q : Quel appel lancez-vous aux acteurs politiques de votre pays pour un retour de la paix ?
AB : Le président Laurent Gbagbo a été mon candidat et nous avons perdu les élections. Je ne veux pas qu’on le pousse au sacrifice suprême.

Q : Qu’est-ce que vous entendez par là ?
AB : Gbagbo est entouré de gens qui se disent ses amis et qui n’ont rien fait pour l’aider. Pendant les fameux accords de Ouagadougou, c’est lui qui défendait seul son rêve d’un accord véritable. Combien de fois ces soi-disant amis ont tenté de le dissuader, de le décourager ? Ils ont posé des actes qui allaient contre ce qu'il faisait.

Q : C'est-à-dire...
AB : Gbagbo parlait de paix, les autres continuaient à menacer les Forces nouvelles. Ils parlaient de les désarmer par la force.

Q : Que doit-on faire pour sortir de la crise actuelle ?
AB : Alassane Ouattara a gagné les élections. Il n’y a rien à dire. Aujourd’hui, mon objectif est de sauver Gbagbo. Quand je disais qu’il était dangereux d’aller aux élections avec deux armées parce qu’un candidat pouvait dire qu’il ne reconnaît pas la victoire de l’autre, on ne m’a pas écouté. On est revenu aujourd’hui à la case de départ. Et lorsqu'ils ont fixé l’élection présidentielle à la date du 31 octobre 2010, je leur avais dit de préparer les machettes pour la bataille. Tous m’ont répondu que dans tous les pays du monde, il y a des périodes comme cela. Je leur avais dit qu’il était trop facile de se battre avec le sang des autres.

Q : Aujourd’hui…
AB : Aujourd’hui qu’ils sont allés aux élections tout en sachant qu’il y aurait un blocage, il faut assumer ce choix.

Q : Maintenant que faut-il faire pour sortir de ce blocage ?
AB : Je ne veux pas qu’on tue le président Gbagbo. Je suis contre la guerre. Je n’aime pas l’usage de la force. Je veux que Ouattara sauve Gbagbo.

Q : Comment Ouattara peut-il sauver Gbagbo ?
AB : Je veux qu’on sauve Gbagbo. On lui a pris tout son argent, on a gelé ses fonds. Ses soi-disant disciples se sont enrichis à ses dépens et n’ont pas fait le travail qu’ils devaient faire. Durant ses dix ans de pouvoir, ils ont fait n’importe quoi. Malheureusement, Gbagbo est supposé être comptable de toutes ces «conneries» commises par ces soi-disant amis. En tant que personne, il est un homme bien. M. Alassane Ouattara a gagné les élections, il faut qu’il sauve Gbagbo parce qu’au sein de son parti, le Front populaire ivoirien, il y a une lutte de succession. Et j’ai l’impression – et que Dieu me pardonne – que ceux qui veulent lui succéder sont en train de le pousser au sacrifice suprême. En effet, au lieu de lui dire qu’il a perdu et qu'il doit aller se préparer pour revenir dans cinq ans, ils le poussent à s’entêter jusqu’à ce que mort s’en suive. Là, je ne suis pas d’accord. Je ne veux pas d’une intervention militaire. Je veux que Gbagbo se retire dans la dignité et je demande à mon grand frère Ouattara de le protéger. Gbagbo est aujourd’hui en danger. On ne lui laisse qu’un seul choix : mourir. Je ne veux pas de cela. On a déjà tué le Général Robert Gueï, on ne va pas y ajouter une deuxième victime. Je demande solennellement à Ouattara de ne pas taper sur un homme à terre, mais de lui tendre la main pour qu’il se relève. On veut mettre sur les mains de Ouattara le sang de Gbagbo.

Q : Selon vous, la sortie de la crise passerait par des garanties au président Gbagbo qu’il ne sera pas poursuivi ?
AB : On gèle tes fonds, on t’interdit d’aller en Europe et tu ne peux pas aller dans un autre pays africain. Quel choix te laisse-t-on ? La mort ! Je ne veux pas d’humiliation. Le président Gbagbo, pour le peu que je sais de lui, n’aime pas être humilié. Il a dit que la mort vaut mieux que la honte. Je ne veux pas qu’on le pousse à cette extrémité. Voilà pourquoi je demande à Ouattara, le vainqueur des élections, de s’arranger à ne pas avoir le sang de Gbagbo sur les mains. Le danger qui menace Gbagbo ne vient pas du camp de Ouattara, mais de son propre camp. Il y a des gens dans son parti qui sont prêts à le dégager de la façon la plus horrible.

Q ; La communauté internationale, les Etats de la sous-région, ont adopté des sanctions contre Gbagbo et son régime. Une telle posture permet-elle de sortir la crise ?
AB : Je ne parlerai pas de l’attitude des chefs d’Etat de la sous-région. Le problème est ivoiro-ivoirien. Ma lecture est que si nous avions trouvé des solutions à nos problèmes, les chefs d’Etat de la sous-région n’auraient pas voix au chapitre. C’est parce que nos hommes politiques ont failli que nous sommes dans cette m... Je connais très bien Ouattara, nous sommes originaires du même village, Dimbokro. Je connais Gbagbo, il est venu plus d’une fois à mon restaurant et chez moi quand un de mes amis est mort. Je veux qu’il se retire et que, dans cinq ans, on puisse le faire revenir par la voie des urnes. On peut toujours faire des aménagements pour trouver une issue à la crise. C ’est pourquoi je demande aux Ivoiriens d’être lucides. C’est trop facile d’accuser la communauté internationale parce que si nous avions trouvé la formule pour éviter ce que nous vivons, celle-ci ne se serait pas mêlée de nos affaires. Je ne voudrais également pas que Gbagbo parte en exil. Est-ce que les Ivoiriens souhaitent, une seule seconde, le voir enchaîné ? Je ne pense pas et je ne veux pas d’une telle humiliation. Je lui demande donc de se retirer et de se représenter dans cinq ans.

Q : Votre appel à la lucidité sera-t-il entendu par les Ivoiriens ?
AB : La politique a rendu mes frères ivoiriens trop bêtes et dangereusement bêtes. C’est trop facile de vouloir régler nos problèmes avec le sang des autres. Ça suffit. On a piqué à Gbagbo son argent et ses soi-disant partisans sont devenus milliardaires. Même pour battre campagne, il a débloqué 17 milliards. Ils ont pris cet argent et ont vécu comme des pachas. Gbagbo a perdu les élections, il faut qu’on le reconnaisse. Maintenant, je ne veux pas qu’on le pousse à une bravoure périlleuse. Il a des enfants que je connais, comme Michel, Nadi sa femme qui est du Nord, Simone. Je ne veux pas qu’on le pousse au sacrifice suprême. Je demande à mon grand frère Alassane Dramane Ouattara, lui qui a été si blessé par l’ivoirité (les «ivoiritaires» sont allés déterrer sa mère pour trainer son corps sur plus de cinq cents mètres), d’être fort et de sauver Gbagbo en lui tendant la main. Pour une fois, écoute-moi mon petit frère Charles (il parle de Charles Blé Goudé, Ndr), c’est bien ce que tu dis, mais l’heure n’est pas à cela. On est là pour sauver la Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo, notre candidat. On a perdu, reconnaissons notre défaite. Tu sais qu’au sein du Fpi tu es détesté et il y a une lutte de succession, alors tu ne vas pas laisser à ceux qui veulent prendre la place de Gbagbo le pousser au sacrifice suprême. Écoute-moi et mets balle à terre. Laurent, notre candidat, a perdu les élections. Il ne faut pas qu’il perde la vie. Il peut postuler à nouveau dans cinq ans et le combat se mènera sur le terrain politique, mais pas avec les armes.
Propos recueillis par Mamadou GUE
(Le Soleil on line 27/12/2010)

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