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17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 13:06

 

Nelson Mandela ou l’incarnation africaine de l’Universel

2ème partie

« L’anticolonialisme critique de Nelson Mandela : une leçon d’universalisme contre le dogmatisme »

 

 

« Ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n’ai que haine, car ce que je veux, c’est pour la faim, c’est pour la soif universelles »

Aimé Césaire.

 

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Agrégé de philosophie

Paris, France

 

         La grandeur d’un homme politique se mesure aussi, comme toute célébrité, à la somme des malentendus qui se forgent autour de son nom. Les raisons pour lesquelles les uns et les autres le louent diffèrent au moins autant que les raisons pour lesquelles d’autres le blâment ou le vouent tout simplement aux gémonies. Mieux encore, il est parfois aisé de constater que les désaccords réels entre ceux qui louent le grand homme politique, sont parfois de même nature que les  désaccords entre ceux qui l’admonestent. Quelle méthode adopter pour clarifier une telle confusion ? On serait parfois tenté, par impatience intellectuelle sans doute, d’attribuer la grandeur de l’homme politique envisagé à un œcuménisme suspect dont il serait responsable par ses ambiguïtés,  en vertu de quoi on s’attacherait alors à le repasser au procès d’une raison critique qui marquerait les bons et les mauvais points du personnage, afin de conclure pour un hommage modéré. Cette méthode du tamis, qui semble avoir les avantages du bon sens, cache pourtant une profonde omission : l’enjeu de l’analyse de l’œuvre d’un personnage politique de premier rang, ce n’est pas seulement la réévaluation de ses  mérites ou torts individuels, mais aussi et surtout l’évaluation du degré d’impact de son action politique sur les problèmes réels qu’elle prétendait résoudre. Une  analyse patiente requiert, non seulement la sortie du concert des louanges et imprécations faciles, mais également la conscience des réalités engagées dans le procès soumis à la pensée objective. Ne sont-ce pas les précautions que la figure historique massive de Nelson Mandela nous impose ? Dans ma précédente tribune consacrée à la méditation de la signification de l’oeuvre  de l’homme libre-Mandela, j’ai tenté d’établir  comment du fond de l’humanisme universaliste de L’Ubuntu, il aura articulé une résistance féconde contre les dominations blanche et noire, au cœur de son pays natal. Il s’agit précisément d’interroger cette résistance de Mandela dans les actes qui la constituèrent, de son engagement à l’ANC dans les années 40 à son départ du pouvoir en 1998. Mes questions dans la présente tribune sont : 1) Que valent les procès en trahison intentés ces dernières années par les anticolonialistes dogmatiques africains contre Nelson Mandela ? 2) Quelles leçons l’action de Mandela, résolument, nous aura malgré tout données, pour les siècles des siècles ?

 

I

Hommages opportunistes et faux procès autour de Mandela

 

         Les amateurs de scandales ne nous distrairont pas, en tentant une fois de plus de défoncer des portes bien ouvertes, même du vivant de Mandela qui se savait objet de récupérations  de toutes sortes. Aucun observateur sérieux de l’histoire politique internationale ne se méprendra dans le concert quasi unanime des hommages déclenchés sur les toits du monde par la disparition de Nelson Mandela le 6 décembre 2013. Bien nombreux sont ceux qui aujourd’hui louent ce héros universel, mais qui ne l’ont pas toujours  reconnu comme tel. On aime à citer la Grande Bretagne tchatchérienne, à rappeler que les services secrets américains n’hésitèrent pas à classer longtemps l’ANC de Mandela parmi les organisations terroristes du monde ; on aime à rappeler que la quasi-totalité des pays européens, comme Israël,  auront continué, pratiquement jusque dans les années 80, à entretenir des relations commerciales et des relations diplomatiques plus ou moins officielles avec le régime odieux de l’Apartheid. On devrait aussi dire que les Chefs d’Etat africains, bien qu’unanimes dans la dénonciation publique des cyniques geôliers de Mandela, ne furent pas tous exempts d’accointances directes ou indirectes avec le régime criminel de Prétoria. Il apparaîtra, dans tous les cas, fondamentalement, que le monde de la Guerre Froide, dans lequel les soutiens de Mandela et de l’ANC se comptèrent presque essentiellement à Gauche et dans le Tiers-Monde, n’aura pas été le monde dans lequel, le 11 février 1990, Mandela sort de prison et commence sa carrière d’homme d’Etat. C’est donc  dans un monde en reconfiguration idéologique et géopolitique que Mandela devra gouverner, alors qu’il vécut sa prison dans un monde politiquement bipolaire où ses appuis dans le camp communiste étaient davantage cohérents avec la situation internationale qu’après 1989. Mieux encore, quand on examinera les relations de Mandela-prisonnier avec les Africains, on ne manquera pas de constater que les barrières idéologiques du Mur de Berlin sont loin d’expliquer certaines proximités que seules les solidarités en situation peuvent éclairer. Comment comprendre, à titre d’illustration, l’extraordinaire estime qui lia Nelson Mandela à Omar Bongo, alors même que Bongo ne fut jamais de la gauche africaine ? N’est-ce pas dans un avion de ce même Omar Bongo qu’un certain Laurent Gbagbo, alors leader de la gauche ivoirienne, put rejoindre dare-dare la Côte d’Ivoire en décembre 2000, à l’annonce du putsch contre Bédié qu’il qualifia joyeusement de « coup de pouce à la démocratie ? »

         Les faux procès intentés aujourd’hui contre Nelson Mandela sont essentiellement le fait des anticolonialistes dogmatiques africains, cette espèce d’intellectuels et de politiques qui cachent maladroitement leur haine de la démocratie représentative derrière leur haine affectée, car seulement envieuse, de l’Occident impérialiste .Il importe donc au plus haut point d’examiner ici les arguments des anticolonialistes dogmatiques qui admonestent Mandela,  afin d’en montrer l’inanité stupéfiante. Quelle n’est pas, dans cette enquête, notre surprise de trouver, drapé dans ses habits de procureur du purisme anticolonialiste africain, un certain Laurent Gbagbo, par ailleurs connu pour avoir mangé à tous les râteliers des grandes puissances mondiales ? Voici, in extenso, ce que,  fort  et trop sereinement, un Gbagbo contestant à Mandela le statut de héros de l’émancipation africaine, a pu dire à un journaliste de Jeune Afrique :

« Jeune Afrique: "Y a-t-il une personnalité politique en vie, pour qui vous éprouvez une admiration particulière ?
Laurent Gbagbo: Non.
Jeune Afrique? Pas même Nelson Mandela ?
Laurent Gbagbo: Ce serait une facilité politiquement correcte que de vous répondre: Mandela. Mais je suis un incurable historien, curieux de nature et je ne peux m'empêcher de poser des questions. J'ai lu avec attention l'autobiographie de Mandela et je trouve qu'il n'est pas transparent sur la nature des discussions qu'il a eues avec Piether Botha avant sa sortie de prison. Qu'a-t-il négocié au juste ? Quelles concessions a-t-il faites ? Quand j'entends dire: "Si l'humanité devait se choisir un père, il s'appellerait Mandela", je ne marche pas. Nelson Mandela est un homme politique. Ce n'est pas un mythe".[1]

         Comment ne pas s’étonner que Gbagbo, qui a gardé la Côte d’Ivoire dans la zone économique du Franc FCFA contrôlé par Paris, de 2000 à 2010, qui a assuré les marchés régaliens de la France en Côte d’Ivoire, allant même jusqu’à décorer le milliardaire Bolloré de la meilleure des décorations ivoiriennes, comment comprendre que c’est ce Gbagbo qui donne une leçon de radicalisme anti-impérialiste à Mandela ? Ils ont décidément la mémoire courte, nos anticolonialistes dogmatiques.

II. L’accusation anti-Mandela au crible de la pensée critique : un anachronisme grossier

         Par les soupçons jetés sur les conditions de la libération de Nelson Mandela après 27 années de détention, Laurent Gbagbo rejoint le chœur bien connu des procès en haute trahison anti-africaine intentés par une certaine gauche africaine contre Mandela. L’argument massif de cette accusation est connu : Nelson Mandela, dans les années 80-90 - aurait accepté de renoncer, contrairement à un Mugabé qu’on lui préfère -  dans des négociations secrètes avec les dirigeants blancs sud-africains, à la redistribution massive des terres et richesses sud-africaines aux Noirs spoliés, en échange de l’acceptation du principe du « One man, one vote ». Mandela aurait-il bradé les droits économiques des Noirs en échange de la coquille vide d’une liberté politique abstraite, uniquement arc-boutée sur des principes sans contenu socioéconomique substantiel ? Telle est l’accusation relayée par la vulgate de ceux qui pensent que comme Chaka Zulu, Mandela n’avait qu’à remplir une seule et bonne mission : jeter les Blancs sud-africains à la mer, les exproprier, rendre leurs richesses aux Noirs et faire des Blancs des expatriés, ou à tout prendre des citoyens sud-africains de seconde zone.  Ainsi, dans une philippique d’une rare violence publiée et relayée à travers les médias, Cherokee Gérard, un de ces anticolonialistes dogmatiques du web qui se gargarisent de binarisme mental relaie la lettre traduite d’un sud-africain noir très remonté contre Nelson Mandela, sous le titre : « Lettre ouverte à Mandela : Vous avez trahi et vendu le peuple noir!» L’accusation semble alors se préciser, dans un sous-titre de ladite lettre, intitulé « La nature de la trahison » :

« Les négociations ont porté sur deux aspects : l’un politique, l’autre économique. Quand vous négociez avec les Nationalistes (dirigeants afrikaaners  du régime de l’Apartheid), et à partir du moment où vous avez choisi de séparer le pouvoir politique et économique, là était votre plus grande erreur et c’est de là que la trahison du peuple Noir est partie. Le transfert de propriété des richesses et des terres est au cœur d’un transfert de pouvoir. Raison pour laquelle il a été clairement stipulé dans la Charte de la Liberté ( Freedom Charter, Document de référence de l’ANC, rédigé sous la Guerre Froide, avant 1990) . Mais vous, Nelson Mandela, avez choisi de l’ignorer. »[2]

         Pourtant, je suis convaincu que nos anticolonialistes dogmatiques font ici un dangereux et grossier anachronisme. Le temps des négociations de 1990-1994 fut largement différent de celui de la rédaction radicale de la Freedom Charter. Bien comprendre le procès fait à Mandela par les anticolonialistes dogmatiques, c’est donc comprendre qu’il lui était requis d’appliquer a posteriori, entre 1990 et 1994, un programme économique qui aurait clairement correspondu à l’idée a priori de la collectivisation communiste des moyens de production, telle que prescrite dans la doctrine marxiste-léniniste, lorsqu’elle préconise la mise sur pied de la dictature du prolétariat, comme étape faisant suite à la révolution violente contre la bourgeoisie sud-africaine. Allié au Parti Communiste Sud-Africain, l’ANC avait sans doute, dans le monde de la Guerre Froide, rédigé sa Freedom Charter sous l’influence des classiques théoriques de l’extrême-Gauche,  dans un contexte qui, après la Chute du Mur de Berlin en 1989, n’était plus le même. L’échec des communismes soviétique et chinois, et de leurs affidés, à produire des sociétés de libertés et à assurer la prospérité économique des peuples avait d’ores et déjà été acté par l’Histoire. Nelson Mandela, attaché à la lutte contre toutes les dominations, devait-il ici, renoncer à tirer toutes les leçons des échecs du gauchisme international au moment de prendre en charge la gestion de l’Etat Sud-Africain ? Fidèle à l’humanisme universaliste de l’Ubuntu, qui n’est pas incompatible avec les valeurs de toute véritable fraternité universelle, Nelson Mandela  allait-il se comporter envers les Blancs Sud-Africains comme un revanchard et donner l’illusion aux Noirs que la préséance économique ne se conquiert pas par le travail, mais par l’accaparement des richesses du pays ? Nelson Mandela allait-il, au moment où la domination politique des Noirs Sud-Africains devenait inexorable, promettant tôt ou tard une majorité économique tout aussi indiscutable, précipiter la balance en confisquant majorité politique et majorité économique pour la seule majorité démographique noire ? Ceux qui tiennent à juger Nelson Mandela devraient trancher aujourd’hui encore, l’équation suivante : la collectivisation des moyens de production de la nation est-elle nécessairement gage d’égalité économique, de dynamisme producteur et d’égalité politique, au regard de l’histoire de cette doctrine et de ses pratiques à travers le 20ème siècle ?  Il aura suffi, dans la présente tribune, d’avoir démontré que les faux procès contre Mandela n’ont en fait que deux racines : un racisme antiraciste et revanchard, d’une part, et un communisme anachronique déguisant un anticolonialisme aveugle, d’autre part. Quant à Nelson Mandela, qui n’a pas vu que son choix fut résolument celui d’un anticolonialisme critique dont l’autre nom est la démocratie représentative ?

         En ne procédant pas à une redistribution totale et massive des richesses, mais en procédant à la défense radicale des libertés, à la réforme de l’éducation et à l’ouverture du monde de la création des richesses, Nelson Mandela a parié pour le travail et la démocratie, comme véritables sources de l’égalité qui fonde dans la réconciliation juste, la paix durable des peuples. Par le travail, l’éducation, le vote et la direction éclairée de la Nation Sud-Africaine, l’ANC ne pouvait que commencer sa longue marche vers la concrétisation socioéconomique de son combat politique. Toute précipitation dans cette affaire aurait remis en cause le vibrant message d’humanité de l’UBUNTU, dont Mandela demeure le plus illustre défenseur. Ni domination blanche, ni domination noire, ni domination quelconque. « Never, never shall it be again. » disait Nelson Mandela.

         Ne faudrait-il pas voir comment, au fil de sa lutte contre l’Apartheid jusqu’à la direction de l’Etat Sud-Africain entre 1994 et 1998, Mandela aura fait émerger dans l’historicité africaine, des notions dont l’exemplarité devrait constituer l’apport décisif de la politique africaine contemporaine à la pensée de l’Universel que requiert le monde globalisé ?

Affaire à suivre. Tel est le projet de la 3ème et dernière tribune de ce cycle réservé à Nelson Mandela, sous le titre : « L’Universalisme concret de Mandela : une leçon d’humanité africaine ». A LIRE DONC DANS 3 JOURS.



[1] http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAJA2555p034-046.xml0/

[2] http://lesmoutonsenrages.fr/2013/12/06/un-sud-africain-noir-jsa-26062013-lettre-ouverte-a-mandela-vous-avez-trahi-et-vendu-le-peuple-noir/

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Published by professeurfranklinnyamsi@over-blog.com - dans analyses sociales - politiques - économiques
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