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28 juillet 2012 6 28 /07 /juillet /2012 13:34

Hollande-et-Ado.jpgRéponse aux mécompréhensions de l’Association Nationale Française Survie

 

 

 

Franklin Nyamsi

Agrégé de philosophie

Docteur de l’Université de Lille3

Paris, France

 

Un billet[1] publié par l’Association Nationale Survie en date du 25 juillet 2012 appelle carrément l’Etat français à opérer ni plus ni moins qu’une  «  rupture avec le régime ivoirien » actuellement incarné par le président de la république Alassane Ouattara. En ma qualité d’intellectuel franco-africain, mais aussi de citoyen ivoirien d’adoption, engagé de longue date dans la défense de la démocratie et de la république en Afrique, spécialiste de la question ivoirienne de surcroît, je voudrais exprimer ici mon profond désaccord envers le ton grand seigneur adopté par cette association dans son approche de la situation politique nationale et internationale du pays des éléphants. Autant les éditorialistes de cette association s’estiment fondés à publier leurs interprétations exclusives de la situation ivoirienne, autant les citoyens français, mais aussi ivoiriens ou africains, voire toute voix qui porte, ont le devoir de leur opposer la liberté de penser autrement les questions africaines qu’ils abordent. Je m’insurge donc ici contre la prétention des éditorialiste nationaux de Survie à dire la messe finale sur les affaires africaines, tentant d’instaurer ainsi une terreur inhibitrice parmi les progressistes franco-africains qui ont très tôt compris, avec François Hollande, que le régime Gbagbo était devenu infréquentable, bien qu’il ne faille pas balayer du revers de la main, cent ans de commerce réciproque entre la France et la Côte d’Ivoire. Venons-en donc au différend : pour quelles raisons l’Association Nationale Survie appelle-t-elle les foudres de la nouvelle majorité politique française contre la Côte d’Ivoire d’Alassane Ouattara ? Que valent-ces raisons ? Quelles leçons faut-il tirer des errements de certaines organisations internationales non-gouvernementales sur la nature et la gravité du différend politique ivoiro-ivoirien ? Je voudrais, dans la présente analyse, passer les raisons alléguées au crible de l’analyse historico-critique, afin de montrer pourquoi le bon sens et la connaissance des réalités politiques de notre temps devraient conduire les contempteurs de la démocratie ivoirienne à remettre leurs grilles d’analyse de la politique africaine à jour, s’ils ne veulent pas se livrer pieds et poings liés au péril de l’insignifiance.

 

Dès le premier paragraphe du texte du billet de Survie, le titre du billet est contredit par son contenu. Alors que le titre clamait qu’  «  une rupture avec le régime ivoirien est impérative », le premier paragraphe conseille plutôt à François Hollande de réduire les relations avec la Côte d’Ivoire « au minimum protocolaire ». C’est à n’en plus rien comprendre. Que veut au fond Survie  dans cette affaire? Une rupture ou une autre forme de continuité ? Les mots ont leur sens, mais malheureusement pas tout à fait dans ce billet. Si la rupture avec le régime ivoirien est impérative, le corollaire de cette rupture n’est-il pas le rappel de l’ambassadeur français de Côte d’Ivoire à Paris, et le rappel de l’ambassadeur ivoirien de France à Abidjan ? Mais les éditorialistes de Survie ne vont pas jusque-là. Velléitaires, leur argumentation fait du sur-place et surproduit des cercles vicieux. Que croire ? Ils défendent en sous-main la thèse d’une rupture hypothétique, voire d’une autre forme de continuité sous les apparences spectaculaires d’une rupture qu’ils savent bien improbable. Très réalistes, nos éditorialistes grands seigneurs, conscients de leurs intérêts en tant que Français en Côte d’Ivoire, conscients de l’importante communauté franco-ivoirienne, mais aussi française vivant en Côte d’Ivoire, conscients de l’importance des revenus drainés vers la France par toutes les multinationales françaises installées en Côte d’Ivoire depuis le temps des colonies et successivement confortées dans le pays par tous les régimes ivoiriens, y compris celui de Laurent Gbagbo, n’osent pas aller jusqu’à défendre une rupture en bonne et due forme. Comment comprendre cependant qu’une association qui est supposée savoir que la France aurait au moins autant à perdre que la Côte d’Ivoire, dans une telle rupture impérative, surfe sur les vagues purement fictives de l’extrémisme politicien auquel les officines de l’anticolonialisme dogmatique ont tristement habitué les opinions africaines et française ?

Le billet publié par Survie cible en particulier deux pôles de rénovation de la coopération ivoiro-française : la sécurité et l’économie. Là encore, comment comprendre qu’une telle coopération soit jugée anormale entre deux partenaires de longue date consentants comme les Etats de Côte d’Ivoire et français ? Consentants en raison d’accords de coopération et de défense jamais dénoncés par un seul régime ivoirien, sous Houphouët, Bédié, Guéi, Gbagbo ou aujourd’hui Ouattara. Consentants en raison des réformes qu’ils ont introduites, à travers le nouveau partenariat, dans lesdits accords de coopération et de défense signés en janvier 2012. Qui, mieux que les dirigeants légitimes de Côte d’Ivoire et de France, a vocation à choisir le contenu de la relation entre ces pays ? Faut-il en déduire que Survie veut faire rompre les Etats ivoirien et Français «  à l’insu de leur propre gré », pour emprunter l’expression d’ un célèbre cycliste qui se défendait maladroitement ainsi de s’être sciemment dopé ?  L’absurdité de l’exhortation à la rupture est d’autant plus flagrante que les deux domaines incriminés sont de nature, en cas de gestion superficielle des dossiers qui y pendent, à engager gravement la responsabilité des deux Etats dans les drames qui en découleraient. Si la France renonçait à aider la Côte d’Ivoire à faire face aux menaces de déstabilisation venues des frontières ghanéenne, malienne, ou guinéenne, que s’ensuivrait-il pour la sécurité des citoyens et intérêts français dans le Golfe de Guinée ? Une grave crise économique ivoirienne serait-elle sans conséquence pour la France ? Avec ses 60% de présence dans les investissements économiques en Côte d’Ivoire, la France  de François Hollande, n’a aucune bonne raison de la quitter, voire de refuser de l’aider à émerger comme partenaire performant.  Nos éditorialistes grands seigneurs font décidément de la politique- fiction. Or comme toute illusion tenace, la fiction ainsi instrumentalisée cache un déni des faits.

En réalité, la condamnation par Survie de la coopération sécuritaire et économique entre la Côte d’Ivoire et la France se fonde sur un déni fondamental de démocratie : Survie, contre toute évidence, s’arroge la prétention de nier que le peuple de Côte d’Ivoire ait réellement et librement choisi de se donner le Dr. Alassane Ouattara comme président de la république. Survie, contre toute évidence, se donne le libre ton de mépriser le choix des Ivoiriens de faire de Guillaume Kigbafori Soro leur député, puis leur président de l’assemblée nationale, au terme de consultations électorales dont aucun acteur politique n’a été exclu, et qui avaient la certification des meilleures organisations internationales. Survie, en réalité, joue à entonner le refrain de la Refondation gbagboiste, qui œuvre auujourd’hui encore à déstabiliser la démocratie et la république ivoiriennes par l’instrumentalisation des conflits intercommunautaires à l’ouest du pays, mais aussi par la réactivation de milices fières de l’entrée officielle en barbarie du FPI, signée par le charnier inaugural de Yopougon en octobre 2000. Dès lors que Survie a nié la réalité de la démocratie ivoirienne, en bafouant le droit des Ivoiriens d’élire leurs dirigeants et de se débarrasser par tous moyens légitimes de ceux qui veulent fourvoyer leur démocratie, le ronronnement idéologique du billet que je récuse tourne en roue libre.  Il est nécessaire de rappeler, devant ce déni par Survie du droit des Ivoiriens à être dirigés par les représentants qu’ils ont effectivement choisis, que les élections présidentielles et législatives de Côte d’Ivoire ont été régulières et transparentes ; que ceux qui en refusent les résultats, les partisans du « On gagne ou on gagne » de Laurent Gbagbo, ne sont pas simplement opposés à la vérité, mais davantage à l’essence même de la démocratie. Dire comme le fait Survie, que «  la présidentielle fut entachée de très forts soupçons d’irrégularité, de part et d’autre », c’est littéralement noyer le poisson dans un équilibrisme douteux que nous rappelle bien l’hésitation, voire la contradiction précédente des mêmes éditorialistes entre « rupture impérative » et « relations au minimum protocolaire ». Les irrégularités les plus massives furent en réalité tentées par Gbagbo, au grand jour : en déchirant à la télévision des procès-verbaux de la CEI et en en braquant les commissaires pour la paralyser à dessein, en faisant retrancher du décompte des votes sept régions électorales, c’est bel et bien le FPI de Laurent Gbagbo qui a décidé de tordre le cou à une élection démocratique dont le premier tour, qui lui était déjà défavorable, semblait pourtant lui agréer en raison de son espoir de voir le thème ivoiritaire fédérer les voix des candidats Bédié et Gbagbo. Funeste erreur ! Mûri par dix années d’une imposture sans nom, l’électorat ivoirien a dévolu sa confiance au candidat de l’alliance du RHDP. Il faudra simplement qu’on s’habitue à la reconnaissance de ce fait objectif de l’histoire récente de Côte d’Ivoire.

L’argument d’une rupture de la France en matière de sécurité avec la Côte d’Ivoire est amnésique. Survie procède ici par cercle vicieux : on condamne l’insécurité qu’on attribue aux Forces républicaines de Côte d’Ivoire, mais en même temps, on condamne l’effort des autorités ivoiriennes de former les Forces républicaines de Côte d’Ivoire afin qu’elles assument exemplairement leurs missions régaliennes.  Comment comprendre ce jeu sibyllin ? Survie veut-elle réellement que l’insécurité prenne fin en Côte d’Ivoire ou veut-elle en prendre prétexte pour fragiliser le rayonnement diplomatique incontestable du gouvernement ivoirien actuel ? N’est-ce pas pour améliorer les prestations de l’armée ivoirienne que le gouvernement légitime de Côte d’Ivoire a requis l’expertise française ? Tout ce que la France fait en matière militaire est-il automatiquement mauvais ?  Il va falloir que nos amis parisiens se calment. La Françafrique doit mourir, certes. Mais la France n’a aucune bonne raison de tourner le dos aux Etats Africains et vice-versa. D’ailleurs, aucun régime ivoirien n’a jamais requis une telle rupture. Laurent Gbagbo, que certaines nébuleuses de l’anticolonialisme dogmatique s’acharnent à présenter comme le parangon de la résistance anti-impérialiste en Côte d’Ivoire a régulièrement fait appel au parapluie sécuritaire français quand son régime était menacé. Dès 2000, c’est la France socialiste de Lionel Jospin[2] qui s’empresse de reconnaître la victoire du camarade de l’Internationale Gbagbo, lors d’une élection pourtant étriquée, mensongère et honteusement réservée aux défenseurs de la doctrine ivoiritaire. En 2002, c’est cette même France, sous Chirac, qui fait jouer à minima les accords de défense ivoiro-français, en assurant aux forces gouvernementales un soutien logistique contre l’assaut de la rébellion du MPCI, qui est ainsi de fait cantonnée au Nord du pays. En 2003, c’est encore la France, avec l’accord de Gbagbo comme des autres protagonistes de la crise ivoirienne, qui organise les négociations de Linas-Marcoussis. C’est elle qui donne à l’ONU, à travers la Licorne, la dissuasion nécessaire pour éviter le bain de sang auquel Laurent Gbagbo conduisait gravement son peuple. A la doctrine toute jospinienne du « ni indifférence, ni ingérence », n’est-il pas heureux que la France sous Sarkozy ait au moins compris, avec l’approbation de la gauche de gouvernement,  que sans sa prise de responsabilité dans le cadre juridique onusien, elle s’exposait en Côte d’Ivoire, au même procès en abandon qu’elle subit encore à propos du génocide rwandais en 1993-1994 ?

 

On peut comprendre en définitive, avec l’angle inespéré de cristallisation qu’ offre l’actualité sur la Côte d’Ivoire, que de nombreuses Organisations non-gouvernementales dévouées à l’Afrique, parfois en panne d’inspiration, ou craignant de descendre dans l’estime des hordes haineuses qui n’entendent par démocratie que le maintien ou l’accès d’un des leurs au pouvoir,  se précipitent sur les sujets qui attirent et attisent, voire focalisent les passions. Par temps de curée, il est très difficile de rester sage. L’intérêt médiatique, socioéconomique et politique de cet agglutinement médiatique sur la Côte d’Ivoire est dès lors évident. D’une part, échauffés par la forte probabilité d’une longue condamnation du principal responsable[3] des 3000 morts de la crise postélectorale ivoirienne de 2010-2011 à La Haye, les nébuleuses xénophobes, criminelles et assoiffées de vengeance de la galaxie « patriotique » du FPI sont en branle à travers l’Europe. Les ONG portées sur l’actualité africaine peuvent y voir une aubaine pour se faire aimer des foules excitées par la haine déraisonnée de la France, cet aliment de l’anticolonialisme dogmatique que nous voulons suppléer par l’anticolonialisme critique, c’est-à-dire la priorité de la civilisation démocratique sur les rivalités politico-idéologiques en Afrique. D’autre part, il y a bien sûr l’ouest endolori de la Côte d’Ivoire, où les seules victimes que le FPI et ses nébuleuses de propagande xénophobe pleurent, ce sont celles qui résultent, hélas, des représailles maladroites de populations harcelées depuis des années par les miliciens pro-Gbagbo. Comme si les « allogènes de l’ouest » qu’on tue délibérément depuis des décennies n’étaient pas des hommes égaux en droits et devoirs aux « autochtones de l’ouest » qui les vouent à l’exclusion citoyenne. Qui défendra donc ces dioula, ces mossi, ces baoulé, ces burkinabé, que l’on sabre dans l’ouest ivoirien depuis belle lurette, si seules les victimes de leurs actes de vengeance méritent justice ? La Côte d’Ivoire s’en relèvera, malgré tous les vols de charognards. En attendant, disons-le tout net et c’est heureux : François Hollande ne rompra pas avec la Côte d’Ivoire et il a parfaitement raison. Le reste n’est que propagande mensongère et déni de démocratie.

La lutte civique menée par Alassane Ouattara[4] depuis le milieu des années 90, celle menée par Guillaume Soro[5] avec l’entrée en rébellion des Ivoiriens du MPCI contre le régime de Laurent Gbagbo en 2002, renvoient fondamentalement au nœud principal de la crise politique ivoirienne[6] : la question de la citoyenneté, aggravée par celles du foncier rural et des inégalités socioéconomiques produites par la longue crise venue de la détérioration des termes des échanges commerciaux entre la Côte d’Ivoire et le reste du monde dans les années 80. C’est parce qu’ils étaient menacés d’exclusion définitive de leur propre pays, menacés de mort et livrés de façon abjecte à la malemort au quotidien que ces leaders politiques ont soulevé une adhésion populaire à leurs insurrections civique  et militaire. La conquête du pouvoir par le RHDP aurait pu se faire sans effusion de sang si Laurent Gbagbo, dans une ultime et bien tragique roublardise, n’avait voulu faire à tous ses adversaires, le coup tordu qu’il a infligé à son acolyte d’un temps de xénophobie bien récent, le regretté Général Guéi. Mais, quelques jours avant de subir le cynisme de Laurent Gbagbo, le général dépité avait prédit que ce boulanger de Gbagbo finirait bien, un jour, par avoir sa farine lui ressortant par le nez. Le 11 avril 2011, on a pu mesurer l’exactitude de la prophétie du défunt. Il est temps que tous les excités s’en imprègnent…

 

 

Paris, le 28 juillet 2012.



[1] Voir ce billet sur le site Survie.org du 25 juillet 2012

[2] Le livre de Thomas Hoffnung, La crise ivoirienne : de Félix Houphouët-Boigny à la chute de Laurent Gbagbo, Paris, La Découverte, 2011, montre bien la continuité de la coopération française avec le prétendu Lumumba ivoirien…

[3] J’ai largement établi de qui il s’agissait dans mon article prémonitoire, « La responsabilité illimitée de Laurent Gbagbo dans la tragédie ivoirienne », du 5 avril 2011, publié sur www.afrik.com/article22532.

[4] Lire impérativement Cissé Ibrahima Bacongo, Alassane Dramane Ouattara : une vie singulière, CEDA, Abidjan, 2007

[5] Guillaume Soro, Pourquoi je suis devenu un rebelle, Paris, Hachette Littératures, 2005.

 

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Published by professeurfranklinnyamsi.over-blog.com - dans tribunes politiques
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commentaires

odebremondieres 29/10/2012 00:53

Il est intéressant de voir un "trou" d'analyse dans votre argumentation si "démocratique": une rébellion semble être démocratique dans son essence même surtout entre 2002 et 2010 puis depuis on ne
peut plus se rebeller...C'est vrai que le pouvoir a changé de mains depuis...Curieux raisonnement...

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