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7 juin 2013 5 07 /06 /juin /2013 03:18

François Hollande, Guillaume Soro et la guerre juste

 

« Il peut paraître paradoxal de recevoir une récompense pour la recherche de la paix après avoir porté la responsabilité d’une guerre.[…] Face à la haine, c’est la faiblesse qui aurait été coupable et c’est la force qui était légitime »

François Hollande, Discours de l’Unesco, le 5 juin 2013 à Paris

 

« Un dicton nous dit que « Celui qui ne sait pas est un imbécile, celui qui sait et qui se tait est un criminel. » Moi, j’ai décidé de réagir. Suivant le principe admis par les Nations unies, j’ai décidé que l’heure était malheureusement venue de programmer une indispensable insurrection. »

Guillaume Soro, Pourquoi je suis devenu un rebelle, Paris, Hachette, 2005, p.20

 

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Agrégé de philosophie, Paris, France.

 

L’oreille qui écoute intellectuellement les discours politiques, mais aussi politiquement les discours intellectuels et politiquement les discours politiques, ne pouvait manquer de noter avec intérêt lors de la remise du prix Houphouët-Boigny pour la paix le mercredi 5 juin 2013 à Paris,  que la densité émotionnelle, idéologique et visionnaire qui s’est dégagée des discours des Présidents Hollande et Dioncounda Traoré,  parlait intimement à un homme politique assis dans cette même salle. A quarante et un ans sonnés, le président de l’Assemblée Nationale de Côte d’Ivoire a une expérience politique de septuagénaire confirmé : chef de la rébellion du MPCI puis des FN, ministre d’Etat, premier ministre successif des régimes Gbagbo et Ouattara, puis chef du parlement, il a roulé sa bosse dans la glaise du combat politique sur tous terrains, passant du reste, non sans raisons pour certains comme un redoutable stratège politique.   Surprenant ? Voyons ! En fait, Il est temps que les Africains apprennent à respecter l’Histoire faite de haute lutte par les Africains. Entrer dans l’Histoire, ce n’est pas seulement crier sa négritude ou sa tigritude, c’est prendre conscience de la signification et de la portée profondes des épisodes les plus heureux et malheureux de la vie d’une nation, d’une région, d’un continent ou d’un monde comme ceux d’Afrique. Or qui peut lire les deux extraits de discours mis en exergue de la présente chronique sans noter la convergence de vues qui, à huit années de distance, les caractérise ? Qui peut comprendre les motivations légitimes de la guerre livrée au Mali par la France hollandienne sans se pénétrer des raisons légitimes pour lesquelles en 2002, Guillaume Soro et ses hommes prirent les armes contre un Laurent Gbagbo que François Hollande, alors premier secrétaire du Parti Socialiste Français, allait du reste juger « infréquentable » deux ans plus tard ? Nous voulons brosser ici, en deux moments saillants les raisons du parallèle saisissant des démarches du président français et de l’ancien chef de la rébellion ivoirienne. Pour finir, nous en viendrons à la mise en lumière de la dialectique de la guerre et de la paix qui crée, protège, promeut, voire rétablit la démocratie dans l’Histoire moderne de l’humanité. On comprendra alors pourquoi Hollande comme Soro, ne furent que des guerriers de justice, c’est-à-dire précisément, des promoteurs courageux de la paix qui résulte du respect du droit  des gens et de la dignité humaine.

 

I

François Hollande face au terrorisme jihadiste

Le prix décerné par la Fondation Félix Houphouët-Boigny à François Hollande peut paraître paradoxal, il l’a lui-même souligné. Mais d’où vient donc ici le paradoxe ? D’une pure apparence qui pourrait distraire les esprits superficiels. La paix, en effet, c’est le contraire de la guerre. En temps de paix, point de belligérance. Les armes se taisent au profit du droit, du dialogue et de la tranquille sécurité de tous. Belle insouciance que cette paix sans fards ni soucis, celle qui aboutit à la douce mélodie qui assure que « le dimanche à Bamako, c’est le jour du mariage ». Pourtant, sous la cendre des insouciances humaines couve souvent le feu des conflits irrésolus. Tels des volcans endormis qui soudain s’éveillent, ces haines inassouvies et non taries émergent et révèlent la précarité de la paix. En temps de guerre, les armes tonnent. Sang, sueurs et larmes se versent abondamment. Les deuils succèdent aux deuils, l’usure des vies crée ainsi au moins quatre possibilités : 1) soit « la guerre de tous contre tous » qui débouche sur une terreur collective quasi hystérique ; 2) soit la réduction d’une partie du conflit au silence par la violente victoire des dominants, qui imposent alors la paix des plus forts ;3) soit enfin la neutralisation mutuelle des parties qui aboutit à la paix des braves ;4) soit enfin la renonciation collective et raisonnable à l’usage de la force dans l’arbitrage des conflits et le choix de modalités démocratiques d’accès, de conservation et de transmission du pouvoir politique.

Or, qu’a donc fait François Hollande au Mali ? Hollande a empêché « la guerre de tous contre tous » qui s’apprêtait à opposer au sud, les militaires putschistes et les démocrates civils ; au nord les jihadistes salafistes et les indépendantistes du MNLA ; et entre le nord et le sud, un Islam dénaturé contre l’Islam pacifique et le christianisme typiques du Mali. En intervenant militairement à Konna en Janvier 2013, Hollande a décérébré la folie qui menaçait le Mali. Mieux encore, l’intervention de François Hollande au Mali a empêché que certains Maliens en écrasent impitoyablement d’autres, que le conflit déclenché par les menées jihadistes ne se transforme en guerre ethnique, au génocide, sous peine de livrer les minorités ethniques du pays à la vindicte populiste d’un nationalisme qui bien souvent s’accorde toutes les libertés contre l’humanisme. Allant plus loin, l’intervention de la France hollandienne a empêché que débarrassés du péril jihadiste, les Maliens ne retournent tranquillement à leurs oignons respectifs, comme si de rien n’était et que l’on pouvait considérer la souveraineté du Mali comme étant à jamais garantie par la seule présence des troupes franco-africaines face aux bandes terroristes striant le Sahel. En fait, Hollande en intervenant au Mali a remis les Maliens devant leurs responsabilités respectives dans l’affaiblissement de la démocratie malienne.

Sans le discrédit moral jeté par les négligences, la corruption, le laxisme, contre les près de vingt années d’expérience démocratique malienne, ce pays n’aurait pas été aussi faible et divisé. Il n’aurait pas fondu comme beurre au soleil devant les bandes armées de narco-trafiquants pseudo-musulmans qui s’apprêtaient, ni plus ni moins, qu’à la prise de Bamako. Ainsi, destructions de patrimoines culturels, viols, amputations, privations de libertés fondamentales, négation de la dignité des femmes, enfants et hommes du Mali, ont été stoppés par une guerre décisive. Les canons de Hollande ont ramené la paix juste au Mali, celle qui signifie le respect des normes d’égalité, de liberté et de fraternité entre tous les humains. Le paradoxe du prix Félix Houphouët-Boigny 2013 n’en est-il pas levé ? Seuls ceux dont les membres n’ont point été amputés avec ceux des Maliens, les femmes violées à travers celles du Mali, les libertés foulées comme celle des Maliens, la mémoire, bafouée comme celle du Mali, s’amuseront volontiers à susurrer sur un quelconque déficit de légitimité de l’engagement militaire français au Mali en 2013, sous l’égide, qui plus est, du droit international et avec l’accord des autorités légitimes maliennes. Ne voit-on pas ainsi que la vraie paix, celle qui ramène la joie dans les cœurs et rend l’humanité meilleure, peut passer par l’adversité tragique des guerres les plus tragiques ? Le monde du 20ème siècle eût-il été le même si Hitler avait gagné la seconde guerre mondiale ? Le pacifisme antimilitaire aurait-il suffi à faire reculer le despotisme des nazis, des fascistes, des Pol Pot ou des Idi Amin Dada ?

 

II

Guillaume Soro et la quête sacrificielle de paix du MPCI

 

         La problématique hollandienne n’est pas inconnue des analystes de l’histoire politique ivoirienne. Il n’est du reste pas étonnant que les images que le locataire de l’Elysée a employées à l’Unesco le 5 juin 2013 soient en phase avec l’histoire du pays d’un homme, Houphouët-Boigny, à qui Hollande a reconnu la capacité de porter son peuple vers la quête de l’universalité de la paix, de l’effort et de la justice. En affirmant dès 2005 que Gbagbo était notoirement « infréquentable », Hollande ne voulait-il pas déjà dire que combattre farouchement  Gbagbo, c’était réellement restaurer la noblesse d’âme que le père de l’indépendance ivoirienne avait insufflée dans son peuple ? Fallait-il s’asseoir sur les chaumières et pleurnicher devant les forfaits de l’  « infréquentable » Gbagbo, Boulanger et Boucher hilare des lagunes ?

En Côte d’Ivoire, en 2002, un homme et ses compagnons du MPCI posaient exactement à l’Histoire la même question de confiance que celle affrontée par François Hollande en janvier 2013. Celle de montrer que « face à la haine, c’est la faiblesse qui aurait été coupable et c’est la force qui était légitime » (dixit François Hollande, 2013), ou encore que « Contre l’ivoirité, face aux kalachnikovs et aux milices de Gbagbo, alors que les citoyens se voyaient dans l’impossibilité de s’exprimer librement et de manifester les mains nues dans les rues, l’insurrection armée devenait inévitable. J’ai décidé de quitter mon pays, de rejoindre ceux qui voulaient lutter pour la démocratie et de leur apporter mon savoir-faire politique et ma détermination. » (dixit Guillaume Soro, p.24, 2005, op.cit.).

Guillaume Soro s’est engagé à user de la force contre le régime de Gbagbo parce que ce régime s’est adossé sur l’idéologie ivoiritaire d’exclusion et l’a exacerbée jusqu’à l’insupportable. Guillaume Soro s’est engagé militairement avec ses camarades contre le régime Gbagbo parce que ce régime, illégitime et violent, avait inauguré sa prise de pouvoir et perpétué son autorité par des crimes de sang successifs et ininterrompus. Guillaume Soro s’est engagé à user de la force en légitime défense contre un régime qui ne laissait comme choix à ses adversaires que l’exil ou la mort. En déclenchant la lutte à mort contre une partie non-négligeable des populations ivoiriennes, Laurent Gbagbo les mettait en demeure de risquer leurs vies pour sauver l’avenir de leur vie en Côte d’Ivoire. Enfin, Guillaume Soro, le MPCI et les FN se sont engagés dans la lutte armée contre le régime Gbagbo parce qu’ils avaient en ligne de mire les négociations et les accords consensuels de Lomé, Accra, Marcoussis, Prétoria, Yamoussoukro, Ouagadougou, qui allaient constituer le ciment progressif de la démocratie voulue par les Ivoiriens pour eux-mêmes et entre eux-mêmes. C’est ce long accouchement démocratique du consensus ivoirien qui était censé aboutir à la présidentielle 2010, avec la quintuple certification des partis en présence dans la CEI, de la Cour Constitutionnelle, du Gouvernement ivoirien, de la CEDEAO et de l’ONU. Du jamais vu, en termes de transparence dans l’Histoire électorale africaine !

 

Concluons donc ce parallèle entre les argumentaires de François Hollande et de Guillaume Soro : en 2002, ce que l’actuel député de Ferkéssédougou et ses camarades du MPCI voulurent  et réalisèrent pour la Côte d’Ivoire, c’est cette même guerre juste qu’en 2013, le président français a voulue et réalisée pour le Mali. Sans revendiquer ici pour le sacrifice de leur jeunesse, un prix comparable à la reconnaissance unescosienne envers François Hollande le 5 juin 2013, il importe de sortir des tanières infectes de la langue de bois politique pour tirer un coup de chapeau à ceux qui bombèrent leurs poitrines contre l’exclusion de l’ivoirien par l’ivoirien, la déchéance d’humanité de l’africain par l’africain, la confiscation héréditaire du pouvoir politique africain, et la tentative de coup d’Etat esquissée par la Refondation contre l’émergence de la démocratie ivoirienne au terme d’une longue bataille de souveraineté menée de 2002 à 2011. Oui, certains l’ont seulement pensé. Mais Guillaume Soro et les intrépides soldats de la liberté de tous les Ivoiriens l’ont conçu et réalisé. Au Panthéon éternel de la Côte d’Ivoire, le moindre respect pour la justice et la vérité le leur reconnaîtra. Car comme le dit si bien un proverbe wolof porté au pinacle par le président Abdou Diouf lors de son allocution remarquable du 5 juin 2013 à Paris : « L’homme est le remède de l’homme ».

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Published by professeurfranklinnyamsi@over-blog.com - dans tribunes politiques
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