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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 22:38

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Un dossier de la chronique internationale de Franklin Nyamsi
Professeur Agrégé de philosophie, Paris, France.

 

Les résultats du premier tour de l’élection ghanéenne 2012 s’annoncent fort serrés , indiquant qu’il y a une confrontation radicale de visions du monde en cours dans ce pays voisin de la Côte d’Ivoire, avec laquelle il partage près de 700km de frontière. Or il n’est un secret pour personne que le Ghana, après le Nigéria, est l’un des géants anglophones de l’Afrique de l’Ouest contemporaine. Ce qui se passe donc au Ghana est absolument de nature à influencer décisivement la géopolitique sous-régionale et continentale. Quels sont les enracinements structurels anciens de cette influence ghanéenne ? Sur le plan historico-politique, accédant à l’indépendance dès 1957 avec à sa tête le leader de la conscience panafricaine Kwame Nkrumah, le Ghana s’est inscrit dans l’imaginaire collectif des Africains comme étant le pays de la dignité noire, avant de sombrer dans les années d’autoritarisme qui vinrent de la crise du culte de la personnalité sous l’Osagyefo Nkrumah jusqu’au régime militaire de Jerry John Rawlings dans les années 80, en passant par l’épisode du célèbre putsch du Général Afrifa en 1966 qui contraignit Nkrumah à finir ces jours à Conakry en 1972, où le président Ahmed Sékou Touré lui avait offert symboliquement la co-présidence de la République de Guinée. Sur le plan économique, après les années Nkrumah, l’on sait que le Ghana va connaître une période d’essor économique, non seulement autour de l’or et des autres minerais de son sous-sol, mais aussi et surtout autour de la commercialisation du café-cacao où une rivalité tenue avec la Côte d’Ivoire se poursuivra des années 60 à nos jours. Les années 80 à 1990 sont cependant celle d’une descente aux enfers, la crise des échanges internationaux frappant durement l’économie ghanéenne qui frôle alors la catastrophe absolue, le taux de pauvreté augmentant à plus de 60% de la population. Le retour du mode démocratique de sélection des dirigeants à la tête de ce pays, après l’ère Rawlings, s’est cependant clairement accompagné d’une embellie socioéconomique que les recettes nouvelles du pétrole dopent depuis 2007, en même temps que le Ghana s’installait durablement parmi les pays africains en nette voie d’émergence. La pauvreté et la sous-éducation du grand nombre demeurent cependant de lourds passifs sur le dos des acteurs politiques ghanéens de tous les camps, tout comme la nécessité pour le Ghana d’assumer une politique internationale sous-régionale et continentale qui ne s’accommodent plus des hésitations diplomatiques qui jusqu’ici ont fait sa marque de fabrique, notamment dans la crise ivoirienne. Le tableau ci-dessous résume la situation actuelle de  la société et de l’économie ghanéennes :

 

Données démographiques :
Population : 23,8 millions d’habitants (Banque Mondiale, 2009)
Croissance démographique : 2,1% (Banque Mondiale, 2009)
Espérance de vie : 56,6 ans (Banque Mondiale, 2009)
Taux d’alphabétisation : 57,9% (PNUD 2007/08)
Religion (CIA World Factbook) : Christianisme 68.8% (Pentecôtisme 24.1%, Protestantisme 18.6%, catholicisme 15.1%, autres 11%), islam 15.9%, animisme 8.5%
Indice de développement humain(PNUD) : 130 ème/169
Classement Transparency International : 62ème sur 178 pays (2010)
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Données économiques :
PIB : 26,2 milliards de dollars (Banque Mondiale, 2009)
PIB par habitant : 1098 dollars (Banque Mondiale, 2009)
Taux de croissance : 4,7% (Banque Mondiale, 2009)
Taux de chômage : NC
Taux d’inflation:16,7 % ( Banque Mondiale,2009)
Solde budgétaire : - 9, 7% du PIB (2009)
Balance commerciale : -17,2% (Banque Mondiale, 2008)
Principaux clients ( Economist Intelligence Unit, 2009) : Pays-Bas (13,4%), Royaume-Uni (7,8%), France (5,8%), USA (5,9%), Ukraine (5,8%)
Principaux fournisseurs ( Economist  Intelligence Unit, 2009) : Chine (17%), Nigeria (11%), USA (6%), Côte d’Ivoire (6%)
Part des principaux secteurs d’activités dans le PIB (Banque Mondiale, 2009) :
 agriculture : 32 %
 industrie : 19%

Sources : Banque Mondiale et FMI, Economist Intelligence Unit.

 

Une analyse en diagonale des statistiques ci-dessus établit facilement que le Ghana a encore de sérieux défis à relever dans les domaines de l’éducation, de la lutte contre la corruption, de la diversification de son système économique qui dépend encore largement de la seule agriculture alors que les terres sont en souffrance, de sa dépendance principale en fournitures envers la lointaine Chine, mais aussi du progrès de son système de sécurité sociale en vue d’augmenter  davantage l’espérance de vie de ses ressortissants.
Une question essentielle préside pourtant à la présente tribune : quels sont les principaux camps en concurrence dans la présidentielle ghanéenne 2012 et quelles sont les implications possibles de la victoire des uns comme des autres sur la géopolitique sous-régionale et continentale, et notamment sur la situation politique ivoirienne ? Il s’agit donc de camper notamment les ambitions de deux hommes et de deux partis, John Dramani Mahama, pour le National Democratic Congress (NDC) et Nana Akufo-Addo pour le New Patriotic Party (NPP) qui émergent parmi les vingt trois principales formations politiques du Ghana contemporain, répertoriées dans le tableau ci-dessous :

 

•  The active political parties out of the 23 registered parties as at August 2012.
  Convention Peoples Party (CPP)

  Democratic Peoples Party (DPP)

  Every Ghanaian Living Everywhere (EGLE)

  Great Consolidated Popular Party(GCPP)

  National Democratic Congress (NDC)

  New Patriotic Party (NPP)

  Peoples National Convention (PNC)

GDRP Ghana Democratic Republican Party(GDRP)

  National Democratic Party(NDP)

  Progressive People's Party(PPP)

URP United Renaissance Party(URP)

IPP Independent People’s Party(IPP)

YPP Yes People’s Party (YPP)


John Dramani Mahama et le NDC  : entre anti-impérialisme et pragmatisme à la Rawlings

 

sans-titre John Dramani Mahama

 

 

 


Il y a un homme-clé, grand ami par ailleurs de Laurent Gbagbo comme avant, de Thomas Sankara, dont l’ombre plane encore sur toutes les affaires du National Democratic Party. Création de Jerry John Rawlings, le NDC est une formation politique socio-démocrate mise sur pied en 1992, il faut le rappeler, par un militaire ex-putschiste qui marqua le début des années 80 par sa défense d’un certain anti-impérialisme  singulier qui demeure sa marque de fabrique jusqu’à ce jour. Chef d’Etat de 1983 à 1992, puis président élu du Ghana de 1993 à 2001, Jerry John Rawlings aura aussi marqué le pays par un effort remarquable de lutte contre la corruption légendaire qui le gangrenait, par la reprise des discours de la dignité africaine esquissés sous l’ère Nkrumah, en même temps que par l’extraordinaire capacité sienne d’adapter le Ghana aux aspérités de l’économie-monde contemporaine. Comment oublier que cet anti-impérialiste marquera également son temps par l’acceptation du retour de son pays à la compétition démocratique multipartisane là où on aurait pu craindre une confiscation totalitaire du pouvoir par son seul parti à la manière d’un Khadaffi, d’un Mugabé ou d’un Fidel Castro ? On aura ainsi saisi toute l’ambiguïté du NDC. Re-épousant la flamme nationaliste du CPP de Nkrumah, le NDC de Rawlings semble résolument avoir tourné le dos à son radicalisme idéologique, campant ainsi dans une sorte d’hybridisme politique difficile à cerner. Héritier de ce parti, John Dramani Mahama hésitera donc en permanence entre l’esprit d’indépendance typique du discours de Rawlings et le pragmatisme invétéré dont le NDC a fait preuve depuis sa création en 1992 dans la gestion de l’Etat. De telle sorte qu’on peut, pour camper le style politique qui gouvernerait le Ghana sous John Dramani, sans trop de risque d’erreur parler d’un anticolonialisme dogmatique ghanéen qu’accompagnera sans cesse, un art de l’ajustement aux réalités tangibles de la géopolitique contemporaine. A quoi cela correspond-il ? Pendant même que John Jerry Rawlings pestait contre l’impérialisme international, il négociait sans cesse des subventions de l’ordre financier du capitalisme international géré par la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International. Son premier héritier, le Président John Atta-Mills, brusquement décédé en 2012, avait réussi dès 2004 à faire accéder son pays à l’initiative PPTE. C’est cette espèce de réalisme économique ghanéen que décrit fort bien la note suivante, extraite des sites d’analyse économique de la diplomatie française :
Le pays entretient des relations actives avec les bailleurs de fonds occidentaux. En mars 2001, confronté à une situation financière fortement dégradée, le Ghana a déclaré vouloir bénéficier de l’initiative PPTE renforcée (Pays Pauvres Très Endettés). Il a atteint le 9 juillet 2004 le point d’achèvement, qui a permis de mettre en œuvre pleinement le processus de réduction de la dette ghanéenne bilatérale (Club de Paris) puis multilatérale (MDRI : Multilateral Debt Relief Initiative). Cette réduction de la dette publique extérieure ghanéenne a représenté un montant de 5 Mds$ sur un encours initial de 7,5 Mds$. Par ailleurs, le Ghana a été le premier pays africain à se soumettre (dès 2003) à une revue par les pairs dans le cadre du NEPAD. La situation budgétaire difficile du pays ainsi que l’environnement international défavorable ont amené les institutions financières internationales à apporter de nouveaux appuis financiers au Ghana (accord triennal avec le FMI au titre la Facilité Elargie de Crédit -FEC- de 387,4 millions de DTS en juillet 2009, aide budgétaire de 300 M$ de la Banque Mondiale en juin 2009).
Le Ghana a finalisé fin 2002 un cadre stratégique de lutte contre la pauvreté (Growth and Poverty Reduction Strategy, GPRS), qui a constitué le document de référence de la politique de développement du pays. Le 2ème GPRS, couvrant la période 2006-2009, a placé la croissance au fondement de toutes les autres interventions et reposait sur trois piliers : accélération de la croissance et développement du secteur privé ; développement humain (éducation, formation professionnelle, santé, VIH/SIDA, population, eau et habitat) ; bonne gouvernance et responsabilité civile. L’arrivée à échéance de ce deuxième document stratégique conduit le Ghana à élaborer un nouveau cadre pour sa politique de développement, actuellement en cours de finalisation, qui vise à éradiquer la pauvreté et à permettre au Ghana d’accéder au statut de pays à revenu intermédiaire en 2015.
Source : http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/pays-zones-geo/ghana/presentation-du-ghana/article/presentation-4081


Le NDC n’a pas réussi à vaincre la pauvreté et l’analphabétisme chroniques au Ghana. Il a sur le dos un passif de progrès inaccomplis qu’il aura sans doute à cœur de relever, pour ne pas être définitivement supplanté dans le cœur des Ghanéens qui votent désormais à près de 50% contre lui. Au regard de tout ce qui précède, et notamment de la participation active du NDC à la définition de cette politique économique hautement adaptée aux exigences de l’économie de marché, il me paraît donc logique de conclure que le NDC ne sera pas le porte-flambeau d’un quelconque anti-occidentalisme primaire, tel qu’on l’a par exemple vu se décliner en Côte d’Ivoire quand le FPI de Laurent Gbagbo s’entêtait à confisquer le pouvoir contre la démocratie. Cependant, il y a fort à parier qu’en raison de sa fibre idéologique anticolonialiste héritée de la générosité des discours de Rawlings et notamment de la lutte de libération menée par Nkrumah et le CPP, le NDC continuera d’être complaisant envers les groupuscules d’anticolonialistes dogmatiques qui ont trouvé refuge au Ghana et qui n’hésiteront pas à attenter de temps à autre à la stabilité et à la paix dans leur pays d’origine. Il faut donc s’attendre avec John Dramani Mahama, à une politique nationale mi-figue mi-raisin, faites de feintes et d’ambiguïtés permanentes sur le plan sous-régional et continental. Qu’en est-il alors de l’autre géant de la politique ghanéenne, le NPP de Nana Akufo-Addo ?

 

Nana Akufo-Addo et le NPP : l’audace  éducative et la défense des libertés conquises

 

sans-titre Nana Akufo Addo

A la suite de John Agyekum Kufuor, Nana Akufo-Addo rentre dans la scène politique ghanéenne avec un slogan magistral, « Development in freedom ». Assumant les exigences de l’économie libérale sans surfer sur la haine de l’occident comme facteur d’unité des Africains, le parti pris de Nana Akufo Addo et du New Patriotic Party est clairement celui de la démocratie comme condition sine qua non d’un développement tous azimuts du Ghana et de l’Afrique. A bonne distance de la rhétorique vaseuse de l’anticolonialisme dogmatique entretenue par la nébuleuse gouvernante du National Democratic Party issu des entrailles du verbe ambigu de Rawlings, le NPP a choisi de parler un langage de vérité au peuple ghanéen et surtout de porter un projet-phare que les socio-démocrates du NDC n’auraient jamais dû lui laisser le loisir de ravir : l’éducation secondaire gratuite pour tous les Ghanéens.  De fait, c’est l’aile libérale du champ politique ghanéen qui, aussi paradoxalement qu’en Côte d’Ivoire, porte désormais les causes les plus transversales de la société. De la même façon que c’est le RDR ivoirien, parti du centre-droit libéral, qui sera inscrit dans l’Histoire comme l’émancipateur du peuple ivoirien, de même c’est le NPP ghanéen qui épouse la demande des laissés-pour-compte de nos sociaux-démocrates ghanéens. Quelle ironie de l’histoire ! En refusant de s’investir dans l’instrumentalisation des rancoeurs postcoloniales, le NPP frappe en plein dans le mille de l’espérance ghanéenne. Nana Akufo-Addo fait de la politique positive, en affirmant clairement ce qu’il veut faire pour ses compatriotes, alors que son rival a tendance à se chercher des coupables pour ce qu’il n’a pas pu faire ou ne pourra pas faire pour ses compatriotes. La politique est la confrontation avec la réalité elle-même, non point l’instrumentalisation vaine des émotions. Or voici la réalité du Ghana, que laissent bien transparaître tous les chiffres du présent dossier. Près de 50% de Ghanéens manquent encore de cette éducation de base sans laquelle l’accès à des emplois qualifiés, l’industrialisation intégrée du pays et son émergence véritable dans une plus grande autonomie dans l’économie-monde, resteront lettre morte. L’analphabétisme massif des populations du pays est aussi un frein pour le progrès de la conscience politique, puisque le partage des informations utiles à la constitution d’une véritable conscience des enjeux de la démocratie moderne parmi les Ghanéens. Le NPP sera, en toute cohérence et sans faux-fuyant,  ouvertement au cœur de la révolution socio-libérale à laquelle aspirent tous les partis ghanéens de gouvernement. Contrairement à son grand rival au pouvoir, il ne dira donc que ce qu’il fait et ne fera que ce qu’il dit, libérant la scène politique des miasmes de l’esbroufe et de la haine instrumentalisée contre un Autre sans cesse fantasmé.
Il ressort donc clairement de ce qui précède que Nana Akufo-Addo est le présidentiable ghanéen le plus compatible avec la nouvelle dynamique politique qui gouverne la Côte d’Ivoire. Avec lui, les relations ivoiro-ghanéennes entreraient dans une ère de saine concurrence et démulation bénéfique à toute la sous-région. Inclusif dans sa compréhension de la politique nationale ghanéenne et dans son approche des enjeux économiques et politiques sous-régionaux et continentaux, le candidat du NPP ferait un président pour ainsi dire ADOCOMPATIBLE, non pas seulement parce qu’il s’appelle comme de juste ADDO tout comme le diminutif du président ivoirien est ADO, ou encore parce que l’Eléphant est l’un des symboles préférés du NPP, mais aussi et surtout parce que loin des sirènes de l’anticolonialisme dogmatique, c’est un démocrate républicain et libéral, au service de la modernisation impérieuse de son pays. Elu président, Nana Akufo Addo se démarquerait donc clairement de la diplomatie de l’ambiguïté qui a caractérisé jusqu’ici la manœuvre confuse du NDC des présidents Rawlings, Atta Mills et John Dramani Mahama dans l’équation ivoirienne.
Faut-il alors en conclure que la victoire ou la défaite de Nana Akufo-Addo aux présidentielles ghanéennes 2012 seraient absolument significatives pour l’avenir de la Côte d’Ivoire d’Alassane Dramane Ouattara? Je répondrai par la négative, car il me semble certain que le brave tchê, en fin politique, a toujours plusieurs fers au feu et ne laissera aucune circonstance extérieure changer le cap qu’il a dessiné pour son pays…

 

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