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29 mai 2013 3 29 /05 /mai /2013 15:17

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1ère partie

« Les entrepreneurs politiques africains et l’invocation démocratique »

 

Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Professeur agrégé de philosophie, Paris, France

 

Le mot « démocratie », en moins d’une soixantaine d’années, est en passe de devenir le mot de passe, voire le signe de reconnaissance de réalités africaines si disparates qu’on peut faire légitimement l’hypothèse qu’il est l’un des vocables les plus suspects du lexique politique sous les tropiques.  I) La confusion vient d’abord des entrepreneurs politiques, qui se servent parfois du terme comme d’un cache-sexe.  Bien souvent, on dit « démocratie » pour voiler ce que Sony Labou Tansi appelait si bien la triste réalité africaine de « L’Etat honteux ». Tenez deux exemples : telle république africaine, se désigne déjà par essence comme « démocratique ». De quelle démocratie est-il ici question, si la pluralité des partis ne célèbre qu’une seule et même conception de la démocratie, celle de la majorité dominante ? A se désigner d’emblée comme « démocratique », veut-on suggérer que les autres républiques ne le sont pas, ou qu’elles le sont d’une autre façon ? Le non-dit prospère.  Des régimes autocratiques africains, tel celui de M. Paul Biya au Cameroun, au pouvoir depuis 30 ans sans discontinuer, sont ainsi chapeautés par un soi-disant « rassemblement démocratique du peuple camerounais ».  En quoi un parti au pouvoir, refusant la tenue d’élections libres, indépendantes et transparentes dans son pays, peut-il se proclamer parangon de la démocratie qu’il a par ailleurs prise en otage ?

 II) La confusion vient aussi des intellectuels, et notamment, parmi eux, des rhéteurs de la chose publique et des bien-pensants. Certains disent « démocratie » pour dire « circulez, il n’y a rien à voir », expliquant l’obscur par le plus obscur. Or quand la démocratie devient  une évidence non-interrogée dans certains discours,  les confusions entre démocratie antique et démocratie moderne, démocratie populaire et démocratie représentative, démocratie réelle et démocrature, vont pouvoir prospérer et entretenir l’arriération de la société globale. D’autres intellectuels, ces bien-pensants reconnaissables à la surenchère du « Il faut » et du « Il n’y a qu’à » dans leurs discours, entendent par démocratie l’avènement sur terre du paradis moral théorisé par les penseurs des Lumières ou par les prophètes illuminés du monothéisme judéo-chrétien. Comme le Kant de Charles Péguy, si par hypothèse ces imprécateurs de sainteté ont les mains pures,  c’est surtout parce qu’ils n’ont pas de mains. Mais alors, comment prendre au sérieux des discours tenus ex-cathedra, par des intellectuels désincarnés, incapables de mesurer la difficulté des situations concrètes dans lesquelles les luttes démocratiques se déploient au quotidien ? Ne sommes-nous pas en Afrique contemporaine, confrontés à des situations requérant chez tous ceux qui veulent changer positivement ce continent par l’insufflation de nouvelles idées, un art politique nouveau, celui de l’intellectuel proprement révolutionnaire ?  Peut-on, sans se disqualifier, dire en intellectuel révolutionnaire, ce que l’on ne fait pas, ce qu’on ne sait pas réaliser ?

III) Enfin, la confusion sur la signification du terme « démocratie » vient des foules, bien souvent fascinées par le faste du pouvoir ou pressées d’en tirer quelque avantage immédiat. On entend alors par « démocratie », ce qui réussit à telle ou telle partie de la population : famille, clan, ethnie, corporation, regroupement sociolinguistique, appartenance religieuse, nation exclusive, deviennent ainsi le cadre particulariste à partir duquel ce qui est dit « démocratique » est conçu, perçu et reçu.  Mais que vaut donc une démocratie qui, par essence, se définirait comme l’apanage exclusif d’une humanité contre les autres humanités ? L’exclusivisme citoyen, le particularisme égalitaire, si l’on veut, peuvent-ils mériter le nom de « démocratie » sans voiler et attiser les pires menaces pour l’ordre social à court, sinon à long terme ? Je voudrais déconstruire en trois moments, dans les lignes qui suivent, les trois goulots d’étranglement que constituent ces grandes mystifications du concept de démocratie en Afrique, afin de restituer une image critique de la démocratie, comme invention pragmatique, consensuelle et éthique de la liberté politique à travers les grands ensembles sous-régionaux du continent.

I

Les entrepreneurs politiques africains et l’invocation démocratique 

Au tournant des années 90, deux types d’événements concomitants contraignirent les régimes politiques africains à sortir de la configuration figée du monde de la Guerre Froide, qui opposait globalement le camp de la démocratie populaire (Bloc de l’Est) et le camp de la démocratie représentative (Bloc de l’Ouest). D’une part, la crise des économies de rente issues de l’économie coloniale d’extraction et d’exploitation baissa drastiquement le pouvoir d’investissement des Etats, montrant du coup au grand jour la saison de gaspillage et d’imprévision qui avait eu lieu en Afrique, pratiquement des Indépendances des années 60 aux revendications populaires des années 90. Les paradigmes de la terre éternellement fertile et des matières premières illimitées s’effondrèrent avec la capacité de redistribution socioéconomique des Etats africains qui furent dès lors confrontés à leur déficit de souplesse organisationnelle, mais aussi à la carence de démocratie qui les caractérisait de longue date. D’autre part, les régimes politiques africains subissaient un assaut citoyen de leurs peuples épris de libertés et résolus à marcher à pas de géants vers la modernité. Privés du coussin économique que le boom agricole et les prix relativement confortables des matières premières garantissaient aux Etats durant les deux premières décennies post-indépendances, les régimes politiques africains découvrirent sous la poussée des peuples appauvris et désireux de nouvelles libertés, qu’ils n’avaient en réalité appartenus ni au Bloc de l’Est, ni au Bloc de l’Ouest, encore moins au fameux Bloc des Non-Alignés dans lequel plusieurs d’entre eux s’engouffrèrent opportunément à Bandung dès avril 1955.

Les pays africains n’appartenaient pas vraiment au Bloc de l’Est parce qu’ils n’avaient pas rempli les conditions préalables de la révolution marxiste et ne s’étaient jamais installés dans l’atmosphère idéologique du matérialisme historique : non seulement, l’industrialisation des sociétés africaines était quasi-nulle, mais le passage de l’agriculture paysanne à l’agriculture industrielle s’était très faiblement et irrégulièrement accompli à travers le continent, privant du coup les sociétés africaines de la classe paysanne et ouvrière qui devait, selon le schéma de la révolution marxiste, servir de fer de lance à la lutte pour l’instauration d’une dictature du prolétariat  qui conduirait à terme à la société sans classes, le communisme. Par ailleurs, animistes et fortement ancrées dans des traditions de croyances variées, les sociétés africaines, imbibées de transcendances diverses, avaient fort difficilement sacrifié leur âme pour l’athéisme militant des partis marxistes-léninistes dont les dirigeants n’hésitaient pas, entre deux discours, à tâter leurs gris-gris et consulter leurs marabouts.  Les pays africains, au seuil des années 90, n’appartenaient pas non plus au Bloc de l’Ouest, car engouffrés dans l’instrumentalisation du thème de l’unité nationale par le maintien de la camisole de force du parti unique, les régimes tropicaux tenaient la démocratie représentative occidentale en odeur de suspicion. L’argument rhétorique consistait à dire que les nations africaines, fraîchement constituées de démembrements ethniques et de territoires rassemblés au forceps, ne pouvaient pas se payer le luxe du pluralisme politique sans voler en éclats du fait de la reconduction des divisions socioculturelles dans la diversité des groupes politiques. Ce qu'on ne disait pas alors tout haut, c’est que par le même geste, on instrumentalisait l’ethnie dans le parti unique, supposé être un arrangement de prudence entre leaders de comptoirs ethniques. On inventait, tout en refusant de mettre en œuvre de véritables institutions représentatives issues d’élections justes et transparentes, une pseudo-démocratie, le parti unique se voulant sélection des élites de toutes ethnies en vue de l’usage consensuel du pouvoir. Enfin, les pays africains n’appartenaient surtout pas au Bloc dits des Non-Alignés parce que malgré la ferveur des incantations tonitruantes d’indépendance, ils n’avaient tout simplement pas les moyens de jouer aux cavaliers solitaires : économiquement, militairement, culturellement, ces pays dépendaient encore largement de l’aide internationale, qu’ils prenaient dans l’un et l’autre blocs, en même temps qu’ils s’aliénaient diversement aux intérêts des grandes puissances du monde. Le non-alignement, dans les faits, ne fut dès lors qu’une clause de style. Que fallait-il faire dans ces conditions ?

Durant toute la période du parti unique à travers l’Afrique, soit globalement de 1960 à 1990, on mettra le mot de « démocratie » à la sauce du parti unique. Démocratie et négation du pluralisme rimeront, alors même que l’on se tiendra loin des véritables organisations du centralisme démocratique du Bloc de l’Est. Un hybridisme sans visage trônera ainsi sur la politique africaine. Est « démocratique », dans ces conditions, tout parti unique qui veille bien à avoir dans son comité central, un représentant de chaque ethnie. Dès lors que cette élite existe, elle reçoit du pouvoir central les subsides, les postes, les nominations diverses, susceptibles de l’aider à entretenir, apaiser et subjuguer durablement la clientèle politique de sa contrée. Pourtant, la négation du pluralisme politique fut la mise à mort originelle de l’intention politique et morale de la démocratie. On aurait pu, par exemple, extraire de la géopolitique des partis, les questions de la santé, de l’éducation, de la sécurité, de l’administration publique et de l’écologie, puisqu’elles portent sur des Biens Publics de Portée Universelle. On aurait pu, dans ces conditions, laisser se développer le débat politique et les contradictions idéologiques internes à l’ordre social. On aurait enfin pu, dans ces conditions précises défendre le pluralisme inhérent à la démocratie représentative comme condition d’une juste émulation des sociétés africaines. Ces possibilités de modernisations politiques furent, hélas, laissées de côté.

Lorsque le Mur de Berlin s’effondre donc en 1989 et que les peuples africains affamés par la crise économique demandent d’urgence le respect de toutes les libertés fondamentales, les régimes politiques africains se retrouvent nus devant leur vieille forfaiture : ni marxistes, ni capitalistes ou semi-capitalistes, ni démocraties populaires, ni démocraties représentatives, les régimes politiques africains vont inventer la démocrature. Il s’agit d’un semblant de pluralisme politique mâtiné d’une relative liberté d’opinion, d’une rhétorique politique moralisante et d’un habillage du discours politico-médiatique par des concepts issus de la tradition démocratique occidentale. Derrière ce semblant, se maintient l’archaïsme subtil du parti unique, la manipulation corruptrice des oppositions par l’ethnisme, l’argent et le sexe, mais aussi l’usage régulier et hystérique d’une violence d’Etat préventive – économie du complot permanent- et répressive envers les contestations citoyennes légitimes. De la sorte, on réussit un équilibre entre autoritarisme et immobilisme et désormais, l’endroit de la démocratie est perfidement remplacé par son envers : la dictature. On entrait ainsi dans l’impasse de sociétés en transition démocratique indéfinie, comparables à ce fameux avion supposé transporter les primes des Lions Indomptables du Cameroun entre Paris et New York lors de la Coupe du Monde 1994, et qui vole encore entre ces deux destinations…

N’y avait-il pas là de quoi espérer une clarification intellectuelle de la démocratie, contre la manœuvre d’extorsion politicienne dont elle avait été victime, à quelques exceptions près, à travers tout le continent africain ? La « démocratie » des intellectuels serait-elle plus intelligible que la « démocrature » des politiques ? Rien de moins sûr.

Affaire à suivre dans ma prochaine tribune

Enjeux contemporains de la démocratie en Afrique

« La confusion démocratique chez les bien-pensants ». 2ème partie

 

 

 

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Published by professeurfranklinnyamsi@over-blog.com - dans analyses sociales - politiques - économiques
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