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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 18:21
BombetYao Ndré
 Tia Koné
2ème partie
 
Pour une éthique de la Justice, de la Vérité et du Pardon 
 
Une tribune internationale de Franklin Nyamsi
 
Professeur agrégé de philosophie, Paris, France
 
 
 
Lorsqu’on vous fait du tort, pis encore, lorsque vous êtes victime d’un crime, que diriez-vous d’une autorité qui vous imposerait a priori de pardonner aux coupables, sans même qu’ils ne se soient manifestés, exprimés ou repentis ? Vous avez devant vous une gamme de choix possibles : a) soit vous acceptez de bon gré ou par contrainte de pardonner sans autre forme de procès aux criminels, à leur propre insu, ce qui conduit naturellement à nier le crime et à conforter le criminel dans sa posture d’indifférence cynique ; b) soit vous annoncez que vous êtes prêt à tout pardonner, à condition qu’il y ait repentance sincère des coupables et dans ce cas vous ouvrez le champ à une possible transaction raisonnablement juste entre les parties impliquées ; c) soit vous vous rebellez contre l’autorité inquisitoire, requérez la justice, rien que la justice, en raison de ce que vous considérez comme de l’impardonnable dans les crimes commis, au sens où Vladimir Jankélévitch[1] parlais de l’imprescriptibilité et de l’impardonnabilité de la Shoah perpétrée par les Nazis contre près de six millions de Juifs. Dans quelle situation se trouvent donc les Ivoiriens spoliés par les décisions iniques des rétropédaleurs Bombet, Tia Koné ou Yao Ndré ? Ont-ils le fusil à la tempe avec l’injonction d’accorder leur satisfecit à ces acteurs majeurs de la tragédie nationale depuis le décès de Félix-Houphouët-Boigny ? Les victimes des doctrinaires de l’ivoirité sont-elles plutôt en situation de donner une chance de retour en grâce à ces messieurs qui bousillèrent l’espérance démocratique ivoirienne par les actes d’exclusion monumentale qu’ils perpétrèrent ? Les victimes ivoiriennes sont-elles enfin en situation d’opposer une fin de non-recevoir au recyclage des vedettes de la dérive identitaire des décennies précédentes ? J’annonçais dans la première partie de cette tribune sur le phénomène Ndré-Tia Koné- Bombet, que «  2) Je voudrais ensuite m’interroger sur les avantages et inconvénients de cette nouvelle tactique politique dans le cadre d’une vision stratégique et éthique du processus de la réconciliation ivoirienne. 3) Je voudrais enfin montrer pourquoi, une éthique de la justice et du pardon est infiniment préférable à la psychologie du rétropédalage politique que nous donnent tristement à voir ces gloires sinistres et cyniques des temps anti-démocratiques révolus. » Qu’il plaise donc aux lectrices et lecteurs de ma tribune internationale de prendre connaissance de la suite annoncée de mon analyse.
 
I
 
L’impunité : un malaise dans la civilisation[2]
 
Nous sommes en plein malaise dans la civilisation sous les tropiques. On se plaint dans tous les pays africains contemporains de la prospérité anormale d’un mal : l’impunité. Mais jamais on a autant œuvré pour perpétuer l’impunité. Singulière contradiction ! C’est ce jeu de dupes que j’appelle « l’art de noyer le poisson à l’africaine ». Tout se passe donc comme si l’on n’invoquait  négativement l’impunité que pour la renforcer tout de go, en l’estimant assez flétrie des flagellations verbales qu’on lui inflige obsessionnellement, un peu comme un garnement désinvolte sur lequel on crie très fort pour lui épargner la fessée.  Qu’est-ce que c’est donc, au juste que l’impunité ? C’est d’abord le fait de laisser impunis, pour X ou Y raisons, les crimes commis par des personnes précises, reconnues et identifiées comme telles. Evidemment l’une des raisons majeures est liée au rapport de forces persistant à l’avantage du criminel. Mais il y a pire : on excuse souvent les crimes contre les autres parce qu’on espère ainsi faire excuser les siens propres. L’impunité, loin d’être simplement un acte d’abandon de la victime au coupable, est aussi la création d’un monde de confusion entre victimes et coupables : tous sont coupables et tous sont victimes dans ce monde-là, par conséquent, nul n’est responsable. Ce monde est malaisé, car on y perd tous les repères, l’avenir se bouche, tout et n’importe quoi redevenant possible, notamment le sacrifice de nouveaux boucs-émissaires. Qui ne comprend pas mieux ainsi le fin mot de la déclaration de Paul Yao Ndré, revenant sur la décision inique du Conseil Constitutionnel du 3 décembre 2010, sous le motif extraordinaire que tous les Ivoiriens se seraient laissé posséder par le diable ?  Qui ne comprend pas clairement l’ambiguïté d’un Tia Koné s’excusant d’avoir proclamé l’exclusion d’Alassane Ouattara de la présidentielle 2000 pour « nationalité douteuse » et s’empressant aussitôt de dire qu’il ne s’agissait point d’un déni de citoyenneté et que globalement cela tenait à l’ambiance de crise de repères ivoiriens des années 90-2000 ? Qui ne voit pas, dans l’insistance hardie d’un Bombet à dire mille fois merci à Alassane Ouattara dans toutes les saveurs des langues de l’ouest, la volonté de faire comme si lorsqu’il décrétait autrefois apatride, c’était simplement pour faire la volonté d’un autre, auquel cas Bombet aurait lui-même été victime de son obéissance à sa hiérarchie politique ?  Il est clair qu’il faut résolument mettre fin à l’ère archaïque de la confusion allègre entre victimes et coupables. Le monde de l’impunité et la pratique de l’impunité ne sont rien d’autre que la perpétuation, par la force ou par la ruse, du droit du plus fort qui n’est pas un droit, mais une pure et simple voie de fait. La réconciliation bruyante, tapageuse, pressée et vague, qui passe par l’impunité est un déni de justice et un refus d’humanité. Elle ne conduit jamais à la paix des cœurs, celle qui fait le lit de la démocratie, du progrès et du bien-être des peuples et des citoyens. L’impunité est l’antichambre de l’ordre antidémocratique ancien, car elle offre une solution de continuité politique à ceux qui ont occasionné les drames d’hier et qui, en se recyclant dans la classe politique, vont paradoxalement profiter des crimes pour lesquels ils n’ont pas été punis, au détriment de leurs victimes.
 
II
 
Le chantage à la repentance
 
L’autre technique conduisant aux impasses de la pseudo-réconciliation, c’est le chantage à la repentance. A défaut de déguiser les victimes en coupables pour pouvoir mieux innocenter les coupables, la foire africaine à la réconciliation rentre dans une logique de comptoir qui pose sur le même pied d’égalité les agresseurs et les résistants, les provocateurs de la tragédie et ceux qui leur ont fermement et courageusement opposé leur refus : « je vous pardonnerai si vous aussi me demandez pardon », dit le sophiste de la pseudo-réconciliation, oubliant que c’est d’abord lui l’agresseur, mais alors lui seul. Si vous tentez d’étrangler un homme et qu’il vous repousse pour échapper à votre emprise mortelle, il peut vous arriver de chuter mortellement. Si vous en mourrez, qui est assez stupide pour nier que vous n’avez malheureusement pas pu bénéficier de votre tentative d’assassinat ? Tous les homicides ne sont pas des crimes, comme toutes les guerres ne sont pas injustes. Lorsque la machine de guerre du FPI s’empare du pouvoir en octobre 2000, elle annonce les conditions de sa défaite ultime par l’acte originel et délibéré qu’elle pose : le charnier de Yopougon, tout comme le refus de reprendre les élections présidentielles annoncèrent que Laurent Gbagbo et les siens avaient décidé de régner par la Terreur et qu’ils refuseraient de quitter le pouvoir par les urnes silencieuses et pacifiques de l’élection 2010. Le chantage contemporain de nos rétropédaleurs à la repentance de tous comme condition de la leur n’est donc rien d’autre que la contestation pure et simple de l’échelle des responsabilités. Celui qui m’impose de m’accuser moi-même, de faire le mea culpa de mes fautes imaginaires pour obtenir en retour le mea culpa de ses fautes réelles veut en réalité diluer ses fautes réelles dans mes fautes imaginaires. C’est un tour de passe-passe où la victime culpabilisée par le coupable, déculpabilise naïvement le coupable pour espérer qu’il se culpabilise. L’opération réciproque n’aura jamais lieu : si c’est par la faute imaginaire d’Alassane Ouattara et de Guillaume Soro qu’une insidieuse idéologie de l’ivoirité a jeté des Ivoiriens les uns contre les autres, alors il devient aisé pour nos arrogants maîtres-chanteurs de la Refondation de dire qu’ils ont aussi été réellement victimes de l’illusion de l’ivoirité qui les a instrumentalisée inconsciemment. Il s’ensuit une situation vertigineuse. La repentance des victimes ayant été posée comme la condition de la culpabilisation des coupables, l’absence de l’une entraîne celle de l’autre. Mais la présence de la repentance des victimes n’entraîne pas la culpabilisation des coupables. Le chantage à la repentance est donc lui aussi l’antichambre de la perpétuation du prétendu droit du plus fort. Par voie de conséquence, la remise en ordre de l’ordre et de la succession des responsabilités dans la tragédie nationale ivoirienne est la condition sine qua non d’une vraie réconciliation. Cela n’étant possible ni dans l’impunité, ni dans le chantage à la repentance, que reste-t-il dès lors à faire ?
 
 
 
III
 
Justice, Vérité et Pardon
 
On doit en revenir aux piliers immortels des sociétés humaines quand on veut émerger d’une période tragique. On doit réinvestir les forces symboliques de la Justice et de la Vérité pour reconstruire le temple de l’homme déchu. Justice et Vérité, finalités dernières de l’ordre humain, sont des fondements –des instruments et des buts -  qui le redressent et l’élèvent à la dignité du Bien qui est au-delà de tous les êtres. La justice est le caractère de ce qui est droit. Elle requiert le dire du droit, la juridiction. Il faut donc que les crimes présumés en Côte d’Ivoire fassent l’objet d’enquêtes, d’établissement des responsabilités et preuves, puis de jugements impartiaux, avec la possibilité pour les victimes et les coupables présumés de se défendre par toutes les voies légales et légitimes. On voit donc aussi que la justice est le caractère d’un droit qui dit vrai, qui dit le vrai entre des parties en conflit, une véridiction. Juridiction et véridiction sont liées comme l’éthique et la science, jamais l’une sans l’autre, dans une société qui veut surmonter le malaise que le chantage à la repentance et l’impunité instaurent. La Justice, comme son alliée la Vérité, doivent remonter aussi loin que les douleurs vives le requièrent, afin qu’elles soient reconverties en désir de vivre de nouveau ensemble, dans un monde meilleur car apaisé par des institutions louables et nobles. Ce n’est qu’au sommet de cette clarification première que les victimes – si elles le veulent enfin- peuvent humainement et utilement pardonner car la réparation symbolique et matérielle des torts subis a atteint son summum d’humanité. Ce n’est qu’au bout d’une telle démarche que l’Etat, incarné par son Chef élu, ses Députés et ses Magistrats peut, en vertu des pouvoirs à lui conférés par le peuple, procéder à la grâce, à l’amnistie, aux remises de peines qui confirment non seulement que la force de fait appartient au droit, mais aussi que la force morale du pardon est au cœur de l’action de l’Etat. Car pardonner, c’est le don d’une liberté à une autre liberté, la confiance faite par la victime en la capacité de repentance du coupable, leur commun désir de se reconnaître à nouveau, mais sans oubli ni fusion illusoire, une humanité réciproque. Le pardon, en tant que don, ne saurait être dès lors une contrainte, mais une libre obligation dont chacun se doit de trouver les ressources morales en son propre amour de l’humain.
 
Quelles conséquences pour nos rétropédaleurs ivoiriens et africains en général ? Ce sont des loups dans nos bergeries politiques. La première conséquence me semble être qu’il faut, sans coup férir, et cela tôt ou tard,  les juger et ne pas se fier naïvement à leur rhétorique de l’impunité ou à leur chantage à la repentance. La seconde conséquence est qu’il faut retirer à ceux par qui la tragédie  a été possible, la confiance de l’action publique en les astreignant, à l’issue de leurs condamnations et au besoin à travers celles-ci, à ne plus occuper de charges publiques comparables ou supérieures à celles qu’ils instrumentalisèrent gravement contre la Justice et la Vérité. La troisième conséquence est qu’il faut retirer le privilège de la politique-spectacle aux rétropédaleurs, en inscrivant les crimes qu’ils ont rendus possibles ou accomplis dans la mémoire durable des citoyens, à travers des procès publics, documentés et commentés pour les générations actuelles et futures. C’est ainsi que l’Afrique, à travers la démocratie comme style de vie dans la juridiction et la véridiction, sortira de son malaise civilisationnel, en apprenant de ses fautes et erreurs, comme de ses nombreux succès.
 


[1] Vladimir Jankélévitch, L’imprescriptible (Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité), Paris, Seuil, 1986
[2] Je mobilise ici une métaphore freudienne, mais en un sens nouveau. Pour Freud, « le malaise dans la civilisation » ou la conscience morale de l’homme naîtrait de la contrainte exercée par la société sur les désirs individuels. Pour ma part, je parle d’un malaise civilisationnel qui viendrait précisément de l’absence de conscience morale, du débridement des pulsions ou loi de la jungle. Voir Sigismund Schlomo Freud, Le malaise dans la civilisation, Edition Points, 2010.
 
  

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Published by professeurfranklinnyamsi@over-blog.com - dans tribunes politico-philosophiques
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