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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 00:06

De la possibilité d’une pax sexualis

 

Franklin NYAMSI

Université Charles de Gaulle

Lille 3 .  France.

fnathany@yahoo.fr

 

RESUME

 

L’homosexualité soulève des vagues dans l’opinion africaine contemporaine. A partir du constat que le scandale de l’homosexualité ne tient  ni à  la nouveauté, ni à l’importation de cette conduite sexuelle en Afrique, nous montrons dans ce qui suit que l’homophobie ambiante est une constellation de représentations collectives qui s’est formée dans l’imaginaire des publics entre les catégories de secte, secret, pouvoir, abus et homosexualité. Nous en concluons que seul un dialogue critique des préférences sexuelles peut conduire à une pax sexualis, une cohabitation à la fois non-exclusive et non-inclusive des différences, sur la base non d’une morale des fins, mais plutôt d’une morale et d’une législation des conséquences évaluant  sans condescendance moralisatrice ni préjugés infâmants, les actes posés par chaque sujet libre et raisonnable.

 

SUMMARY

 

The African opinion is nowadays facing the so-called scandal of homosexuality. From the historical and empirical evidence that this scandal neither depends upon a new and unknown sexual fashion, nor another disaster of the violent westernization of the world, we intend to show that the rolling  hate of homosexuals in Africa is a constellation of collectives representations built on the categories of sect, secret, power, abuse, and homosexuality. Therefore, we conclude that only a non-violent but  also critical dialog between  the adults and full citizens sexual preferences could lead to what we call a pax sexualis . This hoped pax means a non-exclusive and non-inclusive coexistence of sexual preferences, through an ethic  of consequences, whereby each subject could judge freely but reasonably the future of his own actions.

 

 

Lorsque les actes instituants d’une société ont été tronqués à l’origine par le vice de fond de l’irresponsabilité, elle va de convulsion et convulsion, offrant en spectacle son écartèlement éthique. Une société où le souci d’autrui et le souci de soi-même comme un autre ne sont que de purs slogans se déploie dans une contradiction permanente du dire et du faire, où la dispersion des événements ne révèle rien moins qu’une schizophrénie normalisée. Les sociétés africaines contemporaines sont incontestablement des sociétés écartelées. On y voit se catalyser des réactions morales que le contexte, à première vue, ne saurait expliquer. Ce sont les délires des sociétés écartelées, où l’on voit la rumeur, le soupçon, l’insinuation et la présomption de culpabilité devenir des lieux communs du dire et du faire et s’instaurer en méthodes canoniques d’une justice populaire dopée par l’irresponsabilité d’Etat. Ces réactions factices fusent de lieux anodins, profitent d’occasions si disparates, qu’on peut faire l’hypothèse que ce sont moins ces occasions qui nous apprennent quelque chose  de ces sociétés que l’analyse des intentions qui s’expriment dans les différentes réactions des parties en présence. Une lecture analogique peut révéler alors que ces occasions où l’on voit tout le système de l’opinion s’emballer ne sont que des prétextes empruntés pour exprimer un malaise enraciné ailleurs, et ici dans la frustration structurelle et originaire du vivre-ensemble. Tel nous paraît être le cas de la vague d’homophobie qui traverse aujourd’hui l’Afrique, et qui en particulier défraie depuis plusieurs mois la chronique au Cameroun. La presse, l’opinion nationale, les leaders et les institutions politiques, religieuses, culturelles d’un pays, se dressent soudain et intentent des procès en homosexualité au tout venant. Nos séries de questions, devant l’inouï des réactions pulsionnelles et du moralisme décapant des accusateurs comme des accusés, des coupables comme des innocents, sont les suivantes :

 I . L’homosexualité est-elle une découverte de notre époque, un vice issu de l’occidentalisation du monde, une perversion structurelle de l’humain ? Quel est le fond historique et conceptuel à partir duquel se clarifie la question de l’homosexualité en Afrique contemporaine ?

II. Que cachent et révèlent donc les condamnations virulentes et toutes moralisantes de l’homosexualité en Afrique ? L’homophobie est-elle logique, justifiable aux yeux de l’homme raisonnable, c’est-à-dire de l’homme qui veut vivre libre et heureux avec tous les autres humains, au sein d’institutions justes ?

III. La reconnaissance du droit des adultes de tous les sexes de vivre diversement leur sexualité suffirait-elle à instaurer une pax sexualis, ou faut-il laisser ouvert un dialogue critique mais non-violent des principes hétérosexuels et homosexuels du point de vue, non d’une morale des fins, mais d’une morale des conséquences ? Peut-on articuler des positions personnelles/privées de principe, pour ou contre l’homosexualité, avec des positions publiques de fait, pour la cohabitation raisonnable des principes hétérosexuels et homosexuels ?

Notre propos dans ce qui suit est de partir d’une reconnaissance historique et conceptuelle du fait homosexuel, et notamment des contorsions qu’il prend en Afrique aujourd’hui. Cette reconnaissance, qui ne vaudra ni assomption, ni condamnation, a cependant vocation à montrer les apories de l’homophobie comme celles du militantisme homosexuel. On compte aboutir au final à la conception d’une pax sexualis qui se définirait comme conflit raisonnable des principes hétérosexuel et homosexuel.

 

I    Du fait homosexuel

 

Le fait homosexuel n’est pas donné massivement, en chair et en os. Il doit être reconstitué par l’intelligence qui le pense. L’homosexualité se livre comme le désir ou la pratique de relations sexuelles ou érotiques entre individus humains de même sexe. En parler suppose non seulement qu’on le distingue d’autres faits voisins mais non identiques comme la pédophilie, le travestissement ou le transsexualisme, mais en outre qu’on assume dès le départ le fait qu’il s’agit bel et bien d’une pratique humaine. Elle tient au fait que dépourvus d’instinct, les hommes satisfont leurs désirs corporels en recourant à la médiation de la pensée, et donc de l’imagination et du langage. Les hommes parlent avec leurs corps, leurs actes sont la mise en œuvre de leurs fantasmes, de leurs choix, de leurs possibilités techniques, intellectuelles, économiques et sociales. L’homosexualité s’inscrit ainsi dans l’horizon de la créativité infinie du désir humain.

L’homosexualité n’est pas l’apanage d’une civilisation particulière, mais une possibilité expérimentée de façon récurrente dans presque tous les groupes humains dispersés dans le globe à travers l’histoire du fait d’initiatives individuelles, d’affinités ressenties et expérimentées entre individus, de pratiques de groupe coutumières de type rituel, juridique, cultuel ou guerrier, etc. La thèse qui veut que l’homosexualité soit une importation de l’occident est donc au moins aussi fausse que celle qui veut que la philosophie soit d’essence grecque ou occidentale. L’une comme l’autre tentent de rapatrier l’humain dans la sphère du biologique alors même qu’il est par ses œuvres, un être qui se fait en faisant ce qu’il fait, un être naturel par culture parce que culturel par nature. L’homosexualité, comme l’hétérosexualité ou la bisexualité ou l’abstinence sexuelle sont donc des faits de la culture, pas des fatalités biologiques. Le fait homosexuel appartient ainsi au grand ensemble des conduites relationnelles humaines. Il est une manière de s’approprier le désir de l’autre, de partager son désir avec l’autre, d’expérimenter l’incarnation.

Comment comprendre cependant la condamnation récurrente de l’homosexualité à travers l’histoire, et en particulier l’homophobie rampante dont l’actualité africaine récente nous offre des précipités détonants ? Nous avons besoin ici de recourir à des sédimentations de sens qui s’enracinent dans l’histoire, la science naturelle et la psychologie, la religion,  la politique et la philosophie.

a) L’histoire des conduites sexuelles humaines peut avec une précision convenable remonter jusqu’à l’antiquité. Elle montre que sur tous les continents, la pratique de l’homosexualité est repérée, avec des motivations et des contextes divers. Les condamnations dont elle fait l’objet se fondent cependant toutes sur des considérations morales, psychologiques, religieuses, économiques et politiques. Charles Melman, dans son article de l’Encyclopedia Universalis consacré à l’homosexualité, observe avec appoint :

 

« Le statut social de l’homosexualité a subi au cours de l’histoire de fortes fluctuations. Le relativisme pénal en cette matière était déjà noté par Sextus Empiricus. Condamnée chez les Assyriens, les Egyptiens, les Hébreux et les Incas, elle fut en Grèce, à Rome et en Chine une pratique courante et bien tolérée. Après l’établissement du Christianisme à Rome, elle devint passible de la peine de mort dans tout l’Occident chrétien jusqu’à la fin du XVIIIème siècle : aux lois romaines des IVème et VIème siècles succédera l’application des peines frappant l’hérésie ou le crime de lèse-majesté divine, à partie de la fin du XVIIIème siècle. Homosexualité et bestialité seront alors régulièrement associées, dans les textes comme dans la pratique judiciaire. »

 

b) Certes, la science aborde fondamentalement l’homosexualité à partir des observations éthologiques. Elles montrent très tôt le fait homosexuel à l’œuvre dans les mondes végétal et animal. Mais elles ne suffisent pas à expliquer les conduites humaines. En réalité, une explication psychobiologique exclusive de l’homosexualité en particulier comme de la sexualité humaine en général resterait à jamais problématique car elle impliquerait toujours une justification à l’infini de l’irresponsabilité individuelle. La psychologie de l’homosexualité est cependant fondamentalement freudienne. Elle prend l’humain au seuil de son activité essentielle de symbolisation. Elle fixe l’attitude homosexuelle dans la négociation de l’Œdipe, comme moment du choix narcissique de l’identification à soi-même. Le désir du parent du même sexe serait ainsi purement spéculaire, correspondant à la jouissance fantasmée de soi-même, à l’autoglorification phallique. Le garçon homosexuel par exemple, accomplirait ainsi le désir de vengeance de sa mère, privée de la gloire phallique qu’elle retrouverait sous forme sublimée dans le fils identifié au père et issu de la mère. Cette dernière coïnciderait ainsi avec son autre, phagocytant l’altérité qui lui manquait à l’origine. Autre aspect de cette psychologie freudienne de l’homosexualité magistralement déployée dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, l’homosexualité est liée au stade anal, où les plaisirs de la rétention nourrissent justement le fantasme narcissique et précipitent une structure paranoïaque. Ce symbolisme anal, attaché en particulier à l’homosexualité masculine la lie à la manipulation des matières fécales qui est considérée dans la plupart des sociétés humaines comme une conduite régressive. Mais il convient bien de préciser que pour Freud, aucune forme de sexualité n’est exempte de dérives névrotiques ou psychotiques. Nous sommes, dans toutes les formes de sexualité humaine, dans l’horizon de la perversité polymorphe de l’adulte en puissance qu’est l’enfant en général. La vie sexuelle est foncièrement relationnelle. L’homosexualité est  seulement une configuration sociale parmi tant d’autres, de la pulsion sexuelle. Ni elle, ni l’hétérosexualité ne sont des conduites tout à fait naturelles, mais ressortissent bien à la sculpture socioculturelle de la pulsion.

 

c) Certes, les principales religions rapatrient très tôt le fait homosexuel dans la contre-nature. A partir d’une doctrine finaliste des voies naturelles de la création, les religions juive, musulmane et chrétienne, par leurs textes sacrés et encycliques, criminalisent l’homosexualité comme perversion des normes divines, qui prévoient l’exercice des fonctions sexuelles par les seules voies naturelles du pénis et du vagin, à des fins de procréation et toujours dans le cadre sacré et idéal du mariage. Mais le concept de contre-nature mobilisé ici par ces religions est contradictoire, car il nie précisément ce qu’il veut établir, dès lors que la pratique homosexuelle est reconnue comme choix d’un être doué de raison. Est-il alors de la nature de l’homme d’agir selon ses propres choix, ses propres désirs ou d’agir selon les injonctions d’autres hommes ? La contre-nature n’est-elle pas l’autre nom même de la civilisation humaine, dans la mesure où elle est le domaine par excellence de l’esthétisation polymorphe des pulsions ? La condamnation morale de l’homosexualité par les religions révèle ainsi ouvertement sa facture dogmatique. Elle joue à fond la carte du contrôle social. Les rares églises qui acceptent les homosexuels le font souvent, hélas encore, sous le schème d’un projet de redressement moral, sur le fond d’une condescendance qui infantilise les pauvres victimes du diable qu’elles ont au corps.

 

d) La politique de tous les pays assume globalement une fonction de contrôle des pulsions, rôle qu’elle a en partage avec  la religion et l’éducation en général. L’homosexualité, dans la mesure où elle suppose une réforme explicite ou implicite de la famille naturelle, est l’objet de la précaution des politiques. Le projet de société dont elle est porteuse accouche de conséquences juridiques et économiques que l’Etat a vocation à gérer. Cela va des problèmes de la transmission du patrimoine à ceux de l’exercice de la parentalité et de la matrimonialité, sans oublier ceux de la représentativité politique ou de l’identité individuelle. Un exemple des succédanés politiques des controverses sur l’homosexualité nous est offert par la question du mariage homosexuel, qui n’a laissé indifférente aucune société politisée du monde. Les décisions politiques, pour ou contre ce mariage, sont largement déterminées par les autres horizons de la question : politique, religieux, économique, psychologique, philosophique, etc. Cela suffit en tous cas à montrer qu’il existe non seulement une politique des sexes, mais bien évidemment des politiques différentes de l’homosexualité. L’altérité sociale dont l’homosexualité est porteuse impose incontestablement de nouvelles perspectives dans le droit familial et le droit civil, que peu de sociétés semblent préparées à assumer.

 

e) L’économie de l’homosexualité, du fait de la récurrence des répressions, est aujourd’hui encore une économie sexuelle contrebandière. Privée de la reconnaissance symbolique des fiançailles coutumières et du mariage légal, elle s’affirme comme en narguant l’ordre hétérosexuel dominant. Les échanges de services érotiques qu’elle suscite se jouent ainsi souvent dans les marges et dans les plis invisibles des sociétés civiles. L’alliance de fait entre l’homosexualité et les métiers sordides de la nuit n’est pourtant pas nécessairement une alliance de principe. L’association aisée entre l’homosexualité et la prostitution, la confusion récurrente entre l’homosexualité d’une part, et d’autre part la pédérastie, le transexualisme ou le transformisme, cloue la plupart des groupes homosexuels dans une attitude défensive et dans une solidarité de fait avec le monde de la prostitution, qui nourrit au moins en partie les transgressions juridiques dont leurs membres peuvent être responsables du fait de leur marginalisation. La dépendance à la drogue, à l’alcool, les conduites à risques qui se développent aisément dans ces milieux puisent en partie leur pouvoir de transgression dans les frustrations de la marginalité. Dans leur vie professionnelle, quotidienne, de nombreux homosexuels sont ainsi condamnés à la vie informelle, parfois rien que pour protéger leur pain du jour. L’économie de l’homosexualité associe ainsi les impératifs de contrebande  et de survie.

f) La culture homosexuelle est une culture dominée, qui choisit les codes de la résistance et de la provocation pour frapper les esprits. C’est une contre-culture. La démonstration par excellence des groupes homosexuels en sociétés démocratiques, c’est la parade. Les productions de certains artistes militants, les films romantiques et pornographiques gay, les bandes dessinées, les journaux, les affiches publicitaires, la mode gay, les manifestations rituelles que les associations gay s’efforcent partout où cela est possible d’arracher aux calendriers des pays, fonctionnent tous comme des occasions d’accéder à une visibilité que les pouvoirs officiels ont du mal à formaliser et les masses à reconnaître. Ce qui semble importer davantage dans cet exhibitionnisme incantatoire, c’est de révéler au grand jour les fantasmes cachés de l’hétérosexualité dominante et de la retourner en quelque sorte contre elle-même, en révélant ce que l’intolérance homophobe a de mauvaise foi.

g) La philosophie homosexuelle est profondément enracinée dans une morale du plaisir. Protestation qui sourd de l’impératif du corps jouissif, elle pose que la finalité de l’existence humaine étant le bonheur, tout ce qui y conduit pour un individu adulte doué de raison et de liberté, dans une société régie par le droit, n’a pas à faire l’objet d’une quelconque forme de répression. Elle s’inscrit, dans toutes ses justifications défensives aux antipodes des morales du devoir et de l’intérêt, qu’elle considère toutes vouées à l’idéal répressif. Dans l’histoire de la philosophie occidentale, on peut au moins distinguer trois attitudes typiques des penseurs envers le fait homosexuel . Les premiers penseurs grecs la considèrent comme normale ; les penseurs de l’ère chrétienne y voient jusqu’aux temps modernes, à la suite des textes sacrés, une perversion du comportement humain ; mais dès la période romantique, s’amorce un courant de douce tolérance qui se nourrit au foyer des Lumières.

 

Telles nous paraissent être les principales sédimentations qui travaillent le fait homosexuel dans le monde en général et en Afrique en particulier. Ce qu’il convient d’ajouter ici, ce sont les connotations qu’il prend dans le contexte des sociétés traditionnelles et urbaines d’ Afrique, dont on sait qu’elles sont par ailleurs pour l’essentiel, encore des démocraties de pure propagande.

 

 De manière générale, les sociétés traditionnelles africaines n’ignoraient pas et n’ignorent pas les pratiques homosexuelles. Dans certaines circonstances, elles allaient même jusqu’à être reconnues et autorisées. Les témoignages en ce sens vont des œuvres d’art traditionnel aux pratiques rituelles de l’homosexualité attestées par des études ethnologiques concordantes. Les survivances de ces pratiques sont nombreuses. Un anthropologue contemporain, Lamp Frederick, a rassemblé un certain nombre de ces pratiques à partir d’une recherche sur les œuvres d’art et d’un certain nombre de monographies attestées. Il les présente rapidement dans le long extrait que nous proposons  dans la note de bas de page ci-dessous.

Ce qui caractérise malgré tout l’homosexualité comme fait socioculturel africain, c’est bien ses caractères rituel, secret et marginal. Ce n’est donc surtout pas la nouveauté du fait qui fait des vagues. Dès lors qu’est-ce qui explique l’abomination à laquelle on la voue dans les sociétés africaines contemporaines ? Comment comprendre donc  la levée de boucliers des opinions publiques africaines surexcitées  dont le président zimbabwéen Robert Mugabe se fait le parangon lorsqu’il affirme que les homosexuels sont pires que des porcs et des chiens ? Le fait de la domination politique en Afrique contemporaine est la perspective qu’il nous faut adopter pour comprendre ces colères. Il semble qu’elles tiennent fondamentalement à la non-visibilité des procédures des pouvoirs politiques africains. La fragilité des espaces publics où l’information arrive après avoir été tamisée par les prismes déformants de la violence d’Etat et de la propagande, couplée aux pratiques de prédation des ressources matérielles et des libertés fondamentales des populations ont instauré un climat de suspicion généralisée où chaque événement  portant la trace d’un phénomène de domination et comportant une dimension de secret fonctionne comme une soupape d’expression du raz le bol social.

Nous formulons donc l’explication suivante : le caractère secret et exceptionnel des pratiques rituelles de l’homosexualité en Afrique a été associé dans l’imaginaire collectif au caractère secret et exceptionnel des pratiques des pouvoirs africains .D’où l’association de représentations qui aboutit au syllogisme suivant : l’homosexualité est secrète, rituelle et marginale. Or le pouvoir africain est lui aussi secret, rituel et marginal par son arbitraire. Donc l’homosexualité contemporaine en Afrique a partie liée avec le pouvoir africain dont elle est sans doute une des pratiques rituelles, secrètes et marginales. Le scandale vient manifestement de là. L’homosexualité a été conçue comme  symptôme et révélation de la violence discrétionnaire du pouvoir africain. La contre-nature infligée comme une tare à l’homosexualité en Afrique tient à la barbarie du pouvoir africain qui s’exprime par la dévirilisation des masses et des individus.

Peut-être même que la ritualisation de l’homosexualité est devenue effective dans certains cercles de pouvoir en Afrique. Un certain nombre de témoignages de proches d’anciens dictateurs africains peuvent induire un tel constat. Le plus important n’est cependant  pas de s’assurer ici de l’effectivité de ces pratiques, mais d’indiquer que c’est l’association de ces deux séries de conduites qui surchauffe les imaginaires collectifs si désabusés en néocolonie. L’accusation d’homosexualité est tout entière à lire comme une protestation déguisée contre la domination et les défenses des accusés fonctionnent elles-mêmes comme des dénégations du fait décapant de la domination africaine.

Dans le diagramme qui suit, nous essayons de schématiser cette association de représentations qui met en évidence la structure des réactions homophobiques en Afrique contemporaine :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II  Des apories de l’homophobie africaine

 

 

On peut maintenant comprendre ce qui rend dirimant le discours des opinions. Elles n’ignorent pas, on l’a montré, l’existence du fait homosexuel. Elles en connaissent les caractères secret, marginal et rituel. Ce qu’elles veulent confusément exprimer, c’est bien la capture de l’espace public par le jeu sordide des sociétés de la nuit, la nocturnisation de la cité. Ce faisant, l’homophobie africaine évolue dans une série d’apories que nous voulons décrire ici. Le mécanisme des opinions homophobes consiste à condamner vertement ce qu’on tolère ou pratique bien par ailleurs. L’homophobie africaine contemporaine révèle ainsi que ce n’est pas en tant que telle l’homosexualité qu’elle condamne, mais la possibilité que sa normalisation instaure la dictature de l’exception, à tout jamais. Il importe donc de passer au tamis les adhésions euphoriques de l’homophobie, pour montrer ce qu’elles ont d’irrationnel.

Commençons par analyser, en guise d’aporie, le double langage des sodomites. Dans le cas particulier de l’homosexualité masculine, on sait que l’acte de copulation consiste en une pénétration du pénis d’un partenaire dans le rectum de l’autre. C’est l’acte de sodomie. Mais en quoi cet acte, pratiqué entre deux hommes, diffère t-il de celui que de nombreux hétérosexuels pratiquent avec leurs partenaires féminins ? L’opinion homophobe passe volontiers sous silence le fait qu’un anus masculin n’est pas anatomiquement différent d’un anus féminin. Ainsi, il existe des homosexuels de fait qui s’ignorent par mauvaise foi. Et voilà qui est pris qui croyait prendre…

La deuxième aporie porte sur la tolérance communément répandue dans le monde et en Afrique envers l’homosexualité féminine. C’est un fantasme masculin connu que deux femmes qui se désirent et s’attouchent ne font pas quelque chose de si grave que ça. Comment comprendre qu’une société foncièrement homophobe ait malgré tout tendance à faire deux poids, deux mesures pour l’homosexualité masculine et pour l’homosexualité féminine, l’une étant la pire et l’autre la meilleure ? L’idéal viril, exprimé dans les formes quotidiennes de la phallocratie africaine, n’est-il pas ce qu’on craint en particulier de perdre dans l’homosexualité masculine ?  S’il en est ainsi, on est encore dans une affaire de pouvoir.

La troisième aporie porte sur la tolérance moyenne des publics africains envers la pornographie. Que ce soit sous la forme implicite  des suggestions de la publicité, des séries télévisées, des films érotiques, ou sous la forme explicite des films pornographiques de toutes gammes, est présente dans le quotidien des jeunes et adultes africains. Il est faux d’ailleurs de penser qu’elle soit entièrement tributaire des mœurs importées avec la civilisation occidentale. On a assez montré que l’exhibitionnisme homosexuel a ses antécédents dans l’histoire des sociétés africaines. Comment comprendre donc que parfois les mêmes individus, qui se régalent en privé des scènes pornographiques comptent en même temps parmi les meilleurs pourfendeurs d’une conduite sexuelle qu’ils jugent exclusivement déviante ?

La troisième aporie porte sur le contraste entre la véhémence des dénonciations d’homosexualité, la promptitude à se défendre des accusés, d’une part, et d’autre part l’admiration perverse qui s’est développée dans l’opinion envers les corrompus les mieux nantis. Au Cameroun, c’est le paradoxe de la condamnation de l’homosexualité comme perversion et de la laudation du feyman – maffieux-  comme citoyen exemplaire par son succès. Le salaire du brigand, dans ce pragmatisme vulgaire, blanchirait donc son brigandage. Comment comprendre qu’un pays aux banques nationales pillées, aux sols et sous-sols bradés, aux lycées et universités en lambeaux, aux endémies récurrentes, aux hôpitaux transformés en mouroir, aux routes cauchemardesques, au système de sécurité sociale quasi inexistant, aux institutions politiques violentes, consacre ses colères au choix sexuels de certains de ses citoyens ?

Ainsi portées au jour, ces apories de l’homophobie établissent à suffisance que l’enjeu de ces débats houleux est à chercher dans la nature des institutions africaines contemporaines. Leur démocratisation suffisante coïncidera sans doute avec le dégonflement des crises homophobiques. Il apparaît manifeste qu’on doit restituer les préférences sexuelles à l’horizon des choix dont sont capables les sujets libres et raisonnables et dûment reconnus comme tels par un cadre juridique qui rende compossibles des vies individuelles orientées par des perceptions différentes de la jouissance du corps. Il faut sortir de l’orbe de l’intolérance pour restituer le conflit des principes hétérosexuel et homosexuel au domaine du bon sens. C’est ce conflit raisonnable que nous thématiserons nous l’expression de pax sexualis.

 

 

III. De l’idée d’une Pax sexualis

 

Revenir aux choses elles-mêmes, c’est placer le choix des préférences sexuelles dans le domaine des possibilités concrètes de l’individu humain doué de raison, de langage, d’imagination et de sensibilité. Il s’agit d’une décision d’être ce que l’on veut devenir, d’un choix d’avenir. Un possible nouveau se dessinerait alors, qui irait au-delà et en deçà de la défense ou de la condamnation des principes homosexuels ou hétérosexuels. On peut en réalité jeter les bases d’une pax sexualis, qui consisterait grosso modo à reconnaître qu’il y a compossibilité du droit d’incliner au choix de l’hétérosexualité et du devoir de s’abstenir de condamner les homosexuels et réciproquement, compossibilité du droit d’incliner au choix de l’homosexualité et du devoir de s’abstenir de condamner les hétérosexuels. Que voulons nous ainsi établir ? Que la pax sexualis que nous recherchons ne consistera pas à dé-sexuer les individus humains, à oublier qu’ils sont corporellement masculins ou féminins. Il s’agit plutôt d’établir que les préférences sexuelles entre sujets adultes et en possession de leurs facultés de jugement se valent, à proportion de la capacité des individus et des institutions à assumer leurs conséquences et à réduire leurs nuisances éventuelles à l’équilibre mutuel ou au bien public.

 

La pax sexualis c’est la reconnaissance qu’on ne choisit par à la place d’un être capable de jugement et de responsabilité, sa manière de disposer de son corps dans l’exacte mesure où il ne suit à personne. Mais cette pax ne signifie nullement que celui qui a choisi ou vit naturellement dans l’hétérosexualité doive nécessairement considérer que le choix de l’homosexualité lui confèrerait une vraie auréole de bien-pensant. De même, la pax sexualis ne signifiera pas que  les homosexuels doivent tranquillement se considérer comme des êtres inférieurs, pour obtenir la tolérance condescendante de l’ordre hétérosexuel.

 

La pax sexualis vivra de  la confrontation concrète des principes homo et hétéro sur la base des conséquences qu’ils génèrent et la possibilité laissée à chaque individu d’en décider. Elle se place du point de vue de la morale des conséquences et non de la morale des finalités anticipées. Il faut ainsi laisser se développer dans l’opinion un débat constant et fécond, qui puisse jouer un rôle formateur dans la préparation des décisions individuelles en matière de préférences sexuelles. Les hétérosexuels et les homosexuels ont le droit de faire valoir leurs arguments pour justifier de leur préférence de l’autre sexe ou pas : les premiers mobiliseraient-ils l’argument utilitariste qui prétendra que la généralisation de la conduite homosexuelle mettrait en péril la démographie humaine ? Les seconds leur rétorqueraient que les progrès de la science rendent désormais possibles la fécondation sans copulation. Les premiers feraient valoir que l’homosexualité est sale, fécale et nauséabonde ? Les seconds répondraient qu’on trouve autant de maladies horribles dans l’hétérosexualité. Les premiers argueraient de la violence structurelle de l’homosexualité masculine par exemple ? Les seconds feraient valoir que le viol hétérosexuel existe aussi et que les rapports sexuels peuvent être douloureux dans tous les cas de figure, notamment dans l’impréparation. Les premiers feraient valoir que l’homosexualité met fin au pluralisme masculin/féminin qui est la vraie garantie de l’expérience charnelle de l’Autre en tant qu’autre ? Les seconds contre-attaqueraient en disant que le féminin et le masculin sont présents, à des proportions certes variées, en chaque individu humain, etc.

Le débat n’en finira pas. Dans une société de droit décomplexée, il conduira au mieux à cette sorte de paix des braves que nous nommons pax sexualis et qui ne dit pas autre chose que ceci : laissez les sujets adultes et raisonnables disposer raisonnablement de leurs corps, dans l’exacte mesure où il ne se nuiront pas mutuellement au-delà des normes de justice ; et pour le reste, tenez-vous en tant que vous y croirez, à vos préférences sexuelles. Vous n’avez pas tort. Les autres non plus d’ailleurs. Mais comme on ne peut pas toujours avoir raison, on doit cependant toujours s’efforcer d’être raisonnable pour vivre libre et heureux avec les autres humains au sein d’institutions justes. La question de l’instauration d’un Etat de droit durable dans chaque pays africain est dès lors liée à celle de l’avènement de la pax sexualis que nous explorons. Car c’est bien d’une nouvelle politique du corps que nos sociétés ont légitimement besoin.

 

 

 

Bibliographie restreinte 

C . Melman, « Homosexualité », in Encyclopedia Universalis, Paris  1996, Volume 11, pp. 617-621.

Lamp, Frederick, « African Art : Traditional » in An Encyclopedia of Gay, Lesbian, Bisexual, Transgender, and Queer Culture. Ed. Claude J. Summers, Pub. West Adams, 2002.

 

Pritchard,   Evans;  Sapir, Edward E., “Sexual inversion among the Azande”. American Anthropologist 72, 1970, pp.1428-1434.

 

 

 

 

 

 

C . Melman, « Homosexualité », in Encyclopedia Universalis, Paris  1996, Volume 11, pp. 617-621.

“While homosexuality may not often be the subject of African art, homosexual persons may be more inclined than others to become practitioners of the arts and rituals. In the Sudan, the healing ritual system known as zaar, practiced mainly by women, is also joined by men, some of whom become ritual leaders. These men are assumed to be homosexual by the community, and some are overtly homosexual. In Mombasa, Kenya, receptive homosexual men called mashoga, dressed in wigs and women's clothes, are active as performers at weddings, playing the pembe (a female musical instrument), and doing chagkacha (a seductive female dance). Male ritual leaders called mugawe among the Meru of Kenya dress as women routinely and sometimes even marry other men. Coptic monks in the sixth or seventh century, whose work included the painting of sacred manuscripts, apparently were known for their homosexuality, judging by a man's wedding vow on papyrus that promises "never to take another wife, never to fornicate, nor to consort with wandering monks." Among the Dagara of Burkina Faso, the homosexual man is said to be well integrated into the community, occupying a performance role of intermediacy between this world and the otherworld, as a sort of "gatekeeper." As Somé reports, a Dagara man has testified that such a person "experiences a state of vibrational consciousness which is far higher, and far different from the one the normal person would experience. . . . So when you arrive here, you begin to vibrate in a way that Elders can detect as meaning that you are connected with a gateway somewhere. . . . You decide that you will be a gatekeeper before you are born." Diviners, who manipulate materials to find a spiritual solution to clients' problems, in several areas of Africa have been known to be homosexuals, for example among the Zulu of South Africa and among the Nyoro of Kenya, where they would demonstrate spiritual possession by "becoming a woman." Carlos Estermann found that among the Ambo of Angola a special order of diviner, called omasenge, dressed as women, did women's work, and contracted marriage with other men who might also be married to women. "An esenge [sing. of omasenge] is essentially a man who has been possessed since childhood by a spirit of female sex, which has been drawing out of him, little by little, the taste for everything that is masculine and virile." In the case of the Zande of the Central African Republic, sex between a man and a boy was said to benefit the diviner, and would take place before the consultation of oracles, when sex with women would be taboo. But, as Evans-Prichard reported, the Zande went on to allow that the reason was not simply ritual prohibition, but also "just because they like them."  Perhaps the most common use of eroticism in African art is the depiction of the phallus. Well-known examples of singular phallic sculpture include columnar earthen shrines, documented among many groups in the Sahel, for example, the Dogon, Batammaliba, and Lobi. The sexual realism of these columns is heightened by the pouring of white meal over the rounded top. Large, vertical, stone pillars, called akwanshi, found along the Cross River in Nigeria, and traced to before the colonial period, are carved quite realistically as an erect penis, with a distinct head and shaft. Generally the height of an adult person, they seem also to represent a truncated human figure. Male initiates among the Zulu of South Africa carry wooden clubs with a knob on the end resembling the head of a penis. With sometimes several dozen young men initiated at one time, the sea of upraised phalluses is a powerful sight. The Baga of Guinea revere a great male founding spirit who is manifested by an enormous, vertical shaft of fiber, perhaps twenty meters tall, topped by a wooden bird head, and carried inside by as many as twenty men. The powerful male image is frightening to the community, as it shivers and throbs. Alternatively, a heavy, wooden, vertical shaft in the form of a huge serpent may represent the founding male spirit, and is balanced on top of the dancer's head. “

 

 On voit dans ce schéma comment les cinq nébuleuses de représentations collectives ( sectes, secrets, pouvoirs, homosexualité, abus ) se croisent dans les réactions homophobiques africaines contemporaines.

 Dans cette nébuleuse de représentations collectives, chaque représentation est saturée au moins en partie par toutes les autres : les secrets sont une affaire de sectes et de pouvoirs. Ils autorisent des abus. Donc l’homosexualité étant secrète car marginale, elle rime avec abus et pouvoir. Autre possibilité : le pouvoir africain  est secret car discrétionnaire. Il est abusif par essence. Il est donc sectaire et a par conséquent partie liée avec les métiers de la nuit, dont l’homosexualité. Etc. On peut ainsi partir de n’importe laquelle des nébuleuses pour retrouver toutes les autres. Voilà comment a fonctionné l’imaginaire des crises homophobiques africaines, à notre avis.

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