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6 février 2012 1 06 /02 /février /2012 16:28

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Pr. Franklin Nyamsi
Université de Rouen, France.

Décidément, il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut voir. La vraie césure décisive de notre Afrique contemporaine, ce n’est pas l’anticolonialisme de pacotille, servi çà et là par des héros empruntés, largement en deçà de la promesse des héros des luttes pour les indépendances. Je m’acharne à expliquer à certains manants de l’anticolonialisme dogmatique africain que dans un monde où le Parti Communiste Chinois peut offrir du matériel informatique au parti au pouvoir du dictateur Paul Biya, parti de la droite néocoloniale camerounaise, le dualisme idéologique Est-Ouest est mort de sa belle mort ! Il faudra s’attacher à vivre dans un monde résolument multipolaire. Avec quel repère cependant ?  J’y réponds franchement. Le vrai critère de démarcation de la modernité africaine actuelle, c’est la démocratie ou l’anti-despotisme, condition sine qua non de l’émergence de républiques solidaires, pluralistes, écologiques, intégrées de façon autonome dans l’économie mondialisée, républiques marquées au coin du souci de l’Autre Homme, entendez de la vulnérabilité du pauvre, du vieillard, de l’orphelin, du malade, de l’enfant, de la veuve ou de l’étranger. La lutte des Ruben Um Nyobé, Amilcar Cabral, Julius Nyerere, Jomo Kenyatta, Nelson Mandela, Kwamé Nkrumah, ou Houphouët-Boigny pour la naissance de républiques et d’organisations africaines plus ou moins centrées sur leurs propres forces n’est plus celle que doivent mener aujourd’hui les Jacob Xuma, Alassane Ouattara, John Atta Mills, Jonathan Goodluck Ebele, et autres chefs d’Etat africains issus d’élections démocratiques tenues dans leurs pays. En bon visionnaire, le président Barak Obama, dans son célèbre discours d’Accra, a bien identifié les véritables enjeux de l’Afrique dans la transformation des institutions politiques en espaces résolument démocratiques où doivent être préservés : les droits humains, les contre-pouvoirs, les libertés fondamentales de l’ordre politique, la protection et la sécurité sociales, l’éducation tout au long de la vie, mais aussi une citoyenneté cosmopolitique en mesure de prendre en charge, au fil des tissages, des enjeux planétaires d’une écologie faisant écho et pièce à une économie mondialisée. Les laudateurs à deux sous d’un anticolonialisme qui se complaît volontiers dans la haine de la démocratie ne devraient-ils pas voir, en observant les premiers pas de la Côte d’Ivoire après Gbagbo, que la seule voie du progrès global des sociétés africaines se trouve dans cette trouée vers la conquête d’institutions démocratiques souveraines ? La clé de l’entrée de l’Afrique dans l’orbe des puissances n’est-elle pas logée dans la pratique assurée et persévérante de la démocratie ? Certains nouveaux dirigeants africains semblent l’avoir heureusement compris.
Par quelques signes, mots et événements, la gouvernance d’Alassane Ouattara, partisan comme on le sait de l’économie et de la démocratie libérales, vient d’engager la Côte d’Ivoire dans une voie qui nous parait bien instruite des indications ci-dessus. Ironie du sort, ce n’est pas le camp de la gauche nationaliste africaine qui aura compris à temps, ce que le nouveau chef d’Etat ivoirien semble avoir saisi en profondeur. D’abord des signes : en refusant d’ordonner la mise à mort de son redoutable ennemi Laurent Gbagbo et de son épouse le 11 avril 2011 en sa résidence de Cocody, Alassane Ouattara a mis fin à une spirale symbolique vertigineuse, déclenchée par la mise à mort précédente d’un ancien Chef d’Etat ivoirien par l’armée de Laurent Gbagbo . Exécutés en septembre 2002 après une fausse accusation de fomentation du coup d’Etat venu des soldats rebelles du Nord, le genre de mort du Général Guéi et de son épouse, attirait malheureusement la mort abjecte au sommet de l’Etat de Côte d’Ivoire, comme mode d’accès et de conservation par excellence du pouvoir. Par l’exemption de Gbagbo à la mort abjecte qu’il infligea à son prédécesseur direct, Alassane Ouattara inscrit, malgré tous les aléas tragiques de son arrivée au Palais du Plateau, le culte de la vie au sommet de la Nation Ivoirienne. Bien malin qui aurait prédit la survie biologique de Ouattara en cas de victoire militaire de Laurent Gbagbo sur les reclus d’alors de l’Hôtel du Golf !
Ensuite des mots. Parvenu au pouvoir, au terme d’un conflit fratricide voulu de toutes les fibres de son âme par un Laurent Gbagbo aveuglé par la croyance en une non-intervention française, Alassane Ouattara a mobilisé deux groupes de mots fédérateurs d’énergies recréatrices dans toute société qui veut se soustraire aux forces de mort et au cercle vicieux de la vengeance : la justice impartiale pour tous, la fin de l’impunité pour tous. La première signifiait que la justice devait être au service inclusif de tous ses compatriotes et non plus au service exclusif de ceux qui, détenant la machine de l’Etat, en tiraient à tout bout de champ des lois taillées au forceps contre un ennemi fabriqué de toutes pièces par l’imaginaire : tantôt l’étranger ivoirien local, tantôt l’étranger non-ivoirien sous-régional, tantôt l’étranger non-africain racial. La conséquence de ce premier principe fut l’envoi de Laurent Gbagbo à La Haye, qui répondait implicitement à la reconnaissance objective des limites d’une justice ivoirienne qui, sortant des atrocités de la guerre postélectorale, n’aurait pas forcément eu toute la lucidité nécessaire pour juger l’ex-président Gbagbo avec sérénité et impartialité. Second principe, la fin de l’impunité signifiait en filigrane l’annonce d’une lutte sans merci contre les criminels de tous les camps, mais aussi et surtout la fin de la partition politique, administrative et économique de l’Etat de Côte d’Ivoire, consacrée par le conflit politico-militaire de 2002. Cette page est loin d’être close.
Enfin, des événements. Le premier de ceux-ci fut le redressement spectaculaire de la gestion de l’Etat de Côte d’Ivoire, notamment la prise de contrôle ferme et experte de la mamelle nourricière de cet Etat, la filière café-cacao dont les ports de San Pedro et d’Abidjan sont les deux portes de sortie vers le monde. Il y eut ensuite la mise au pas douloureuse d’une armée des FRCI, récemment refondue avec des éléments issus des deux camps ex-belligérants, conformément aux accords de l’APO de Ouagadougou. Il y eut l’ouverture diplomatique remarquable de la Côte d’Ivoire, avec les réussites incarnées par la visite de la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton à Abidjan, apportant ainsi la caution de la plus puissante nation du monde au redressement de la Côte d’Ivoire ; mais aussi l’éclat éblouissant de la récente réception du Président Ouattara en France, où il a eu le mérite de signer les premiers Accords de coopération entièrement publics entre la Côte d’Ivoire et la France, soumettant leur ratification ultime aux élus des peuples, des deux assemblées nationales ivoirienne et française. Dans la liste des événements remarquables de cette première année de présidence Ouattara, comment négliger l’épopée en cours des Eléphants de Côte d’Ivoire à la CAN 2012 au cœur de l’Afrique Centrale ? Comment douter, au regard des signes, mots et événements esquissés par Ouattara, de l’orientation exemplaire prise par la Côte d’Ivoire sous le magistère de ce technocrate sobre, austère et déterminé ?
De nombreux chantiers restent ouverts : la réconciliation nationale, la restructuration de l’université et de l’école ivoirienne, la remise à niveau du système de sécurité sociale et du niveau des établissements hospitaliers, la lutte contre le chômage, la malnutrition et la précarité multiforme, la traque contre les reconstitutions de poches tribalistes au cœur des administrations ivoiriennes et des grands secteurs de l’économie, la professionnalisation des armées, la veille militaire contre les velléités de déstabilisation affichées par certains des exilés ivoiriens  du Ghana et du Libéria,  la conquête d’une meilleure souveraineté monétaire et financière pour la Côte d’Ivoire et la sous-région ouest africaine devant les soubresauts peu rassurants de l’eurozone, etc. tels sont les défis qui tutoient encore le destin de la Côte d’Ivoire. Nier qu’Alassane Ouattara en soit bien averti, voire mieux averti que quiconque, ce serait faire preuve d’une mauvaise foi abyssale.
Je vois donc la Côte d’Ivoire en 2012 comme un pays de nouveau en chantier. J’en donnai les pulsations internes dans ma précédente tribune, « Trois Jours en Côte d’Ivoire : retour au pays de l’espérance ». Oui, la Côte d’Ivoire n’est pas seulement de retour comme Didier Drogba et les Eléphants. Elle est debout comme le triangle de la Cathédrale du Plateau et vibrante comme l’élégie de l’Imam dans la nuit du Maouloud. Elle appelle au chevet d’une Afrique de l’Ouest par trop meurtrie, les énergies symboliques de vie et le génie de l’entreprenariat efficace. Je vois la Côte d’Ivoire en 2012 comme une œuvre en épanouissement. Une épreuve de civilisation en cours. Un faisceau de réalisations, de promesses, et d’obligations à féconder encore et encore, pour démentir toutes les sirènes éculées de l’afro-pessimisme et faire de la démocratisation de l’Afrique l’idéal-guide de notre temps, gage de ses possibilités d’intégration régionale et continentale effectives. Puissent les politiques de tous bords avoir l’humilité d’apprendre de ce laboratoire de la modernité africaine.

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Published by professeurfranklinnyamsi.over-blog.com - dans tribunes politiques
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