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31 août 2014 7 31 /08 /août /2014 00:49

Journal d’un retour dans mon Cameroun natal (II)

Chapitre 2  Aucun lait ne sera donné

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Une tribune internationale de Franklin Nyamsi

Agrégé de philosophie

Paris, France

Dans mon pays natal, les trois semaines que je viens de passer m’ont plongé dans les nuances nouvelles de la langue ordinaire du pays, ce fameux camfranglais sans bords ni limites sur lequel la plus avisée des académies linguistiques s’aventurerait prudemment. L’une des expressions qui m’ont le plus frappé et marqué est « Il ne donne aucun lait », ou encore « aucun lait ne sera donné ». Méditons-la avant d’expliquer en quoi elle explique l’acte II de notre monographie du séjour vécu du 4 au 25 août 2014 en terre camerounaise. Donner du lait, on le sait, est l’activité maternelle par excellence chez les mammifères, groupe animal d’où émergea l’homo sapiens. Dans cette tendresse exceptionnelle de la mère et de ses petits, la vie continue de se transmettre, comme aide à la survie et comme amour, comme solidarité du groupe envers le nouveau venu dont la croissance suppose le sacrifice continu des ressources de la communauté vivante accueillant l’être fragile qui commence le combat pour la vie. Par opposition, « ne donner aucun lait », c’est ne faire aucun cadeau au prochain, c’est engager dès la première rencontre avec autrui, l’impitoyable combat pour la survie, où « chacun s’assoit et Dieu le pousse », le fameux monde du « man no run », du « aides-toi et le ciel t’aidera », ou encore du « no pity in business ». Quand on dit qu’aucun lait ne sera donné, on veut donc proclamer le règne du droit du plus fort, dans le meilleur cas, celui de la Loi du Talion, « œil pour œil, dent pour dent ». Pourquoi peut-on dire que dans le Cameroun contemporain, « aucun lait ne sera donné » ? Trois structures de la conjoncture camerounaise actuelle nous incitent à prendre cette expression symbolique au sérieux : 1) Le conflit militaro-politique amorcé aux frontières nord-ouest et est du pays sous les noms divers de Boko Haram et Compagnie ; 2) La grave crise économique que traverse le pays depuis le milieu des années 80 ; 3) Le discrédit international durable dans lequel la société camerounaise dans sa totalité est entrée depuis près de trois décennies cruelles et décevantes . J’aimerais montrer dans la présente tribune que c’est parce que ces trois axes de la réalité sociopolitique camerounaise ont atteint un point de non-retour que l’expression « Aucun lait ne sera donné » vaut désormais tout son pesant d’or national.


Le conflit militaro-politique en cours au Cameroun : un malentendu rampant


Quand on vit entre Douala et Yaoundé, vitrines du Cameroun moderne, on a presque le sentiment que la question sécuritaire posée au nord concerne un autre pays. Dans les années 20, 30, 40, 50, voire 60, l’on sait que les gens du Nord alors largement dominé déjà par les féodaux parlaient du Cameroun comme du pays qui étaient au sud de leurs verts pâturages de l’Adamaoua. La présidence Ahidjo entre 1960 et 1982, malgré -et avec- la dose de clanisme sécuritaire qui l’accompagna, contribua néanmoins à intégrer relativement la conscience nationale camerounaise dans les esprits des habitants du Septentrion. Or en 2014, ironie et inversion de l’histoire, les Camerounais en deçà de l’Adamaoua parlent de la situation sécuritaire dans le nord du pays comme de l’affaire des autres, dans une insouciance et une indifférence qui ne peuvent qu’effrayer l’analyste conscient du péril qui menace le Cameroun. Mais ne faut-il pas aller plus loin pour comprendre cette espèce de détachement avec lequel l’opinion sudiste évoque les événements militaires gravissimes qui se déroulent à l’instant même dans le nord du pays, coûtant déjà près d’une centaine de morts aux forces armées nationales du Cameroun en moins d’un trimestre de conflit frontal ? De qui et de quoi l’actuelle guerre en cours au Cameroun est-elle le nom ?

Pour comprendre le malentendu sécuritaire rampant qui traverse le Cameroun aujourd’hui, il convient de camper les différentes thèses en présence, d’en analyser les non-dits pour en dégager l’impensé et comprendre la structure de sens sous-jacente à tous ces discours en compétition. Il y a au moins trois thèses en compétition : celle du pouvoir relayée par ses communicateurs officiels et principalement par le président Paul Biya, que la crise sécuritaire a rendu étonnamment prolixe ; celle de l’opposition parlementaire et non parlementaire, marquée au coin de la prudence et de la peur des dégâts collatéraux d’une accusation éventuelle de collusion avec les agresseurs du Nord et de l’Est ; celle enfin de l’homme de la rue camerounaise, qui n’y voit qu’une phase de plus du cirque politico-politiciens des tenants de la mangeoire républicaine du pays.

 

La thèse du régime Biya


Le régime du Président Biya a affirmé sans ambages trois axes de communication. D’abord, une déclaration de guerre contre la secte Boko Haram, prononcée à partir de Paris par le Chef de l’Etat, a sonné la mobilisation de l’armée camerounaise contre un ennemi considéré comme irrecevable en négociation. Ensuite, le Président Biya a annoncé, au départ de sa récente visite aux USA, que la guerre contre Boko Haram était de la même gamme que les batailles victorieuses menées par l’armée camerounaise contre les maquis révolutionnaires upécistes des années 50 et 60, contre les manifestants de l’épisode des Villes Mortes dans les années 90, et pourquoi pas bientôt, contre les moindres vélléités contestataires de l’opposition parlementaire ou non parlementaire. Par ce second son de cloche, Paul Biya a indiqué qu’il n’avait pas affaire à une agression étrangère dans le nord et l’est du pays, mais bel et bien à un conflit camerouno-camerounais. En mettant sur le même plan les combattants upécistes de l’indépendance, les  manifestants pour le multipartisme démocratique des années 90 et les obscurantistes de la secte Boko Haram, Biya a déchiré le voile qui recouvrait les événements militaires du nord. Non seulement, il a humanisé Boko Haram en le rapprochant de la glorieuse mémoire de la Guerre d’Indépendance du Cameroun, mais il a refréné les ardeurs de l’opposition à signer un pacte d’Union Sacrée avec le pouvoir pour combattre l’ogre islamiste annoncé au Nord. Entre temps, la secte Boko Haram a cessé de signer les attaques militaires contre le territoire camerounais de son nom. Troisième axe enfin : la tragédie militaire du nord Cameroun s’est dès lors pleinement camerounisée, comme le limogeage de deux grands officiers camerounais dans la zone des combats, mais aussi la création d’une 4ème région militaire camerounaise par le président Biya depuis Paris l’a confirmé. La communication officielle du Cameroun, loin de porter désormais sur un ennemi externe, porte désormais sur un ennemi interne. Le Président de l’Assemblée Nationale du Cameroun, Cavaye Yéguié Djibril, n’avait-il pas prévenu ses collègues en plein hémicycle ? A la surprise quasi-générale, il clama : « Boko Haram est parmi nous ». Le régime RDPC, comme je l’ai estimé dans plusieurs analyses depuis une décennie, a-t-il enfin décidé de se tirer une balle au pied, dans un harakiri final ?


La thèse de l'opposition camerounaise


L’opposition parlementaire et non-parlementaire est dans la perplexité face à la crise militaro-politique qui secoue le nord et l’est du Cameroun. Si elle se solidarise trop avec le pouvoir, elle n’y gagnera rien qu’une confirmation de son insignifiance dans le rapport de forces qu’elle aurait bien voulu constituer face au pouvoir camerounais, ne serait-ce que pour accéder à des pans régaliens de l’Etat. Mais si l’opposition parlementaire et extra-parlementaire se solidarise publiquement avec les supposés rebelles camerounais du Nord et de l’Est, elle s’expose à un taillage en pièces en bonne et due forme de l’Etat RDPC qui excelle dans l’art de se trouver des boucs émissaires quand il est aux abois. Du coup, l’opposition camerounaise, toutes tendances confondues semble manifestement être atone et aphone, comme braquée par la complexité du défi qui la tutoie. Si prolixe quand il faut parler des crises politiques extérieures au Cameroun, à l’instar de la dernière crise postélectorale ivoirienne, l’opposition camerounaise brille par son absence de lisibilité dans la crise militaro-politique amorcée au Cameroun. Du coup, l’insécurité aux frontières nord et est du Cameroun menace de consacrer définitivement l’enterrement d’une opposition politique réelle au Cameroun. On comprend dès lors que les tractations de coulisses soient devenues l’autre nom de l’avenir des opposants camerounais. Deux catégories d’opportunistes sont apparues : ceux qui se solidarisent bruyamment avec le pouvoir RDPC pour en espérer bienveillance et générosité, et ceux qui, sous cape rient des malheurs du régime Biya dans l’espoir de vite lui succéder à l’issue de sa chute espérée et tant de fois annoncée. Quant à l’opposition diasporique camerounaise, elle ne brille pas plus par son implication efficace et efficiente dans la conjoncture politique actuelle. Aux activistes camerounais zélés qui ont choisi de faire du jeu de cache-cache avec Paul Biya à travers les capitales européennes leur seul unique et bien menu programme politique, s’opposent les exilés camerounais de salon qui attendent tranquillement dans leurs repaires cossus d’Occident qu’on les invite à exercer le pouvoir après que d’autre auront risqué leurs vies dans le Grand Soir contre le régime de Paul Biya. La question essentielle, pour l’opposition de l’intérieur comme de l’extérieur, n’est-elle pas au fond de reprendre effectivement pied sur le terrain national et international afin de s’imposer comme force de proposition, et alternative crédible aux soixante années de l’UNC-RDPC ? Il y a loin de la cuiller à la bouche, pour voir émerger réellement un autre véritable parti de gouvernement après l’effondrement du SDF et l’émiettement des UPC au Cameroun.

 

La thèse de l'homme de la rue


Dans un tel contexte, on comprendra aisément ce qui laisse pantois l’homme de la rue au Cameroun. Les gens de mon pays natal assimilent systématiquement politique et combine. Boko Haram, le RDPC au pouvoir, l’opposition camerounaise, c’est blanc bonnet- bonnet blanc pour le citoyen lambda. Pis encore, s’est répandue inexorablement dans l’opinion - avec l’aide de certains médias chargés de fabriquer une opinion africaine occidentophobe -l’idée que le pouvoir et les opposants camerounais étant à la fois corrompus et complices, les événements militaires du nord ne sont qu’un règlement de comptes entre les mêmes, sous l’arbitrage complice de la puissance tutélaire française qui tirerait au final tous les bénéfices de la déflagration qui monte. L’attentisme des Camerounais ordinaires aura trouvé là un viatique inespéré. Le peuple Camerounais ne donne pas le lait aux politiciens de tous bords. Il les redoute et boude massivement. Le célèbre « On va faire comment ? » relaie aisément l’unanimité négative des gens sur les politiques camerounais, souvent considérés comme tous pourris sans exception notable. Etrange ambiance mentale, que celle qui règne au Cameroun en ce mois d’août 2014 ! Tout se passe comme si les héros du peuple camerounais étaient tous morts. Les rares figures résistantes et vivantes qui se proposent encore à cette fonction sont du reste regardées avec une bien décourageante commisération par la foule, soumise intérieurement au Tout Puissant Argent-Roi. Société bloquée, le Cameroun populaire regarde le régime Biya et ses opposants de circonstances comme une vache en pleine rumination d’après-midi contemple un papillon voletant sur l’herbe grasse. « C’est leur guerre », entend-on susurrer. Biya et ses rivaux politiques peuvent poursuivre leur spectacle, l’essentiel est de gagner chacun sa pitance quotidienne, en attendant que les Grands du pays décident de l’endroit où il faudra désormais aller sécher ses habits au soleil.

Est-ce pour autant que la déchéance socioéconomique et le vide politique abyssal du Cameroun contemporain ne s’aggravent point chaque jour ? Je montrerai dans la deuxième et dernière partie du présent chapitre qu’on ne saurait répondre à cette dernière question par la négative. Car vous l’avez bien compris, « aucun lait ne sera donné ».

(Affaire à suivre donc, dans quelques jours).

 

 

 

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Published by professeurfranklinnyamsi@over-blog.com - dans analyses sociales - politiques - économiques
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