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22 juillet 2013 1 22 /07 /juillet /2013 22:30

Africanité et homosexualité : de la nécessité d’une lex sexualis africana


Une tribune internationale

de Samir Patrice EL MAAROUF,

Africain du Nord.


A Eric Lembembé,

fauché par la crasse et criminelle
 homophobie camerounaise.

Nous, Africains, n’avons rien à craindre de l’homosexualité. Nous, Africains, peuples blessés par l’Histoire, mais debout désormais, ne devons pas verser dans la plus vile des bassesses : la persécution de l’Autre. Nous, Africains, ne devons pas verser dans cette bassesse humaine, précisément parce que nous avons déjà subi cette bassesse humaine, par le douloureux passé. N’est-il pas indigne, n’est-il pas immoral, n’est-il pas inhumain – n’est-il donc pas inafricain même –, que nous, Africains, jetions la pierre et abattions la chicote sur des semblables, sur des frères, sur des sœurs, pour une simple différence de configuration conjugale, pour une simple différence de goût sexuel ? Cette différence n’est-elle pas aussi infime, aussi dérisoire que le pigment appelé « mélanine » ? Où y a-t-il menace, où y a-t-il péril en la demeure Afrique ?

Nous, Africains du Nord, Africains du Sud, des colonnes d’Hercule au cap de Bonne Espérance, sommes confrontés aujourd’hui à l’ultime obstacle de notre émergence démocratique : la question homosexuelle, cette dernière épine au pied de l’humanisme africain. Il est désormais temps, pour nous, Africains, de nous saisir à bras-le-corps de ce débat, de déconstruire, pierre par pierre, l’édifice pernicieux de l’homophobie africaine, et de prouver, enfin, qu’il ne repose sur aucune fondation solide ou légitime. Il est désormais urgent, pour nous, Africains, de construire les bases d’un vivre-unis démocratique, égalitaire et libre. Le salut de l’Afrique sera et restera dans l’unité plurielle ; le salut de l’Afrique sera et restera dans une tolérance éclairée et institutionnalisée.

Arrachons nos œillères, déposons nos peurs, et pensons.

 

I- Autopsie du discours homophobique africain

 

« Abomination », « bassesse », « complot néocolonial », « maladie occidentale », « pédophilie », « tourisme sexuel », « décadence antifamiliale », « coprophagie » : ces derniers jours, sur la toile écumée, l’on assiste pantois à un déchaînement verbal des plus hétéroclites et des plus confus, dans le discours homophobique africain. Nous disons à dessein homophobique et non homophobe, car ce discours relève précisément du mécanisme psychopathologique de la phobie, qui consiste dans le déclenchement d’une peur irrationnelle et panique devant l’objet phobogène. Il n’y a en effet que l’irraison et que l’angoisse panique qui puissent expliquer ce capharnaüm intellectuel, cette étonnante galaxie de l’occulte. Nous voudrions donc ici mettre au clair l’écheveau obscur des idées homophobes dans le discours africain, tout en apportant des contre-arguments de poids, qui pourront, nous l’espérons, donner le coup de grâce à cette pensée mort-née.

 

1) L’argument théologique : l’homosexualité, une abomination condamnée par Dieu ?

 

Le plus coriace des arguments homophobiques africains s’appuie sur l’incompatibilité de la pratique homosexuelle avec les dogmes chrétien et musulman. Un tel argument serait hors de propos, et on userait en vain sueur et encre à le contrer, si beaucoup, y compris de hauts responsables de la hiérarchie religieuse (imams et évêques), ne se fondaient sur lui pour en appeler à la haine et justifier fallacieusement des persécutions et des violences criminelles. Libre, en effet, à tout dogme et à toute spiritualité d’interdire moralement ce qu’il ou elle veut, à condition toutefois de ne pas transformer cet interdit en appel à la haine et au pogrom. Nous voudrions ici relire les textes sacrés souvent brandis par ces hauts dignitaires et les confronter à la pure et simple raison.

Les dits du Lévitique ? Parlons-en et revenons au texte ; c’est la démarche la plus rigoureuse qui soit. La condamnation biblique de la pratique homosexuelle prend lieu et place dans la troisième section du Lévitique, consacrée à l’énumération de diverses catégories d’impuretés empêchant l’homme d’entrer en contact avec Dieu : parmi elles, la consommation d’aliments impurs, l’impureté de la femme après un accouchement, la lèpre, l’impureté sexuelle de l’homme ou de la femme (notamment en cas d’écoulement génital). On voit donc, dès le départ, que cette condamnation prend place dans un contexte historique d’hygiénisme, largement motivé par l’état d’insalubrité publique, alimentaire et sexuelle qui, on le conçoit sans peine, faisait des ravages à cette époque tardive de l’Ancien Testament. La prolifération des maladies sexuellement transmissibles peut avoir été – nous ne disons pas la seule – mais l’une des motivations de cette condamnation, condamnation qui deviendrait dès lors historique et ponctuelle. Loin d’être transhistoriques, ces considérations hygiénistes sont donc à circonscrire et à comprendre dans un temps précis.

Mais pour ne pas se tromper ou avoir l’air d’éluder la question, il faut surtout veiller à citer les passages en question :

Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme ; ce serait une abomination.

Quand un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ce qu’ils ont fait tous les deux est une abomination ; ils seront mis à mort tous les deux, leur sang retombe sur eux.

Voilà une condamnation sans équivoque, mais qui concerne uniquement, on le remarquera, le fait pour un homme de « coucher » avec un autre homme, autrement dit : cette condamnation ne touche que la pratique homosexuelle. L’on trouverait aisément, dans des formulations semblables, d’autres passages de la Bible condamnant fermement, comme dépravation certaine, la pratique hétérosexuelle non destinée à la reproduction et non bénie et transcendée par le mariage. Nous en concluons parallèlement que, si le Lévitique condamne bien la pratique homosexuelle, il ne condamne pas pour autant l’amour homosexuel. Nous défions quiconque de trouver une seule ligne sacrée à ce sujet. Si pour ce livre biblique la pratique homosexuelle est impure, il ne nie donc pas la possibilité que cette dernière soit sublimée par l’amour homosexuel et sa pureté, de la même manière, ni plus ni moins, que l’amour hétérosexuel nie et transcende ce que la copulation non-reproductrice entre un homme et une femme a d’animal.

Examinons maintenant le Coran ; la sourate VII Al ‘Araf nous dit ceci :

Vous livrez-vous à cette turpitude que nul, parmi les mondes, n'a commise avant vous ? Certes, vous assouvissez vos désirs charnels avec les hommes au lieu des femmes ! Vous êtes bien un peuple outrancier.

La condamnation des désirs charnels assouvis auprès d’hommes au lieu de femmes prend place ici dans une apostrophe au peuple de Lot, célèbre, dans divers versets, pour son apostasie. La différence avec le Lévitique est néanmoins sensible : il n’y a plus d’appel au meurtre, pas plus que l’ombre d’une condamnation pénale. D’un point de vue éthique, certes, l’homosexualité est déclarée incompatible avec la morale et la foi islamiques ; mais nulle recommandation d’ordre législatif. Ainsi, tous les peuples africains se réclamant de la tradition islamique pour condamner pénalement l’homosexualité et les homosexuels auraient du mal à trouver un seul verset du Coran à l’appui de leur législation discriminatoire…

Il faudra avouer, en outre, que nous ne sommes plus aux temps obscurs de Lot, de Sodome et de Gomorrhe, et que nos civilisations ont fait suffisamment de chemin pour considérer l’Autre qu’est l’homosexuel en dehors du prisme diabolisant de textes vieux de quinze siècles et éviter de prendre exemple sur eux de manière trop littérale pour bâtir nos législations modernes.

Quoi qu’il en soit, quoi qu’on en pense, et quel que soit le dieu auquel on croit, il faudra donc admettre qu’aucun texte sacré ne justifie l’état législatif actuel de certaines de nos nations africaines, qui rendent l’homosexualité illégale, voire passible de la peine de mort. De ce parcours de l’argument théologique, nous retiendrons surtout la conclusion que l’homosexualité en tant que cadre d’amour pur (entre deux hommes ou entre deux femmes) n’est nulle part condamnée dans les textes sacrés.

 

2) L’argument anticolonialiste : l’homosexualité, un néocolonialisme sexuel ?

 

L’inafricanité de l’homosexualité est l’autre mythe fondateur de l’obscurantisme homophobique africain. Pourtant, ce mythe est des plus fallacieux et des plus fragiles. Dans un article publié dans Fraternité Matin, quotidien ivoirien à capitaux publics, un certain Moussa Diomandé nous assène, au beau milieu de considérations sur l’émergence économique africaine et sur « la désintégration de l’homme noir », qu’« introduire l’homosexualité sur le continent africain et spécialement en Côte d’Ivoire pourrait s’assimiler à l’action de prédateurs inhumains, méchants, face à des proies humaines désarmées », puis, plus loin, que « notre émancipation va s’accélérer grâce à la réduction de la pauvreté, à la croissance des classes moyennes, à un plus grand accès à l’éducation, à un usage plus large des TIC, de productivité et aux avancées en matière de santé, à notre travail et non pas avec l’homosexualité » . Le rapport du coq et de l’âne, monsieur Diomandé ? Qui peut croire que l’homosexualité ait un impact direct sur l’économie africaine et un quelconque rapport de comparaison avec l’usage des Technologies de l’Information et de la Communication ?

Mais étudions de près le présupposé intenable de cette réflexion pour le moins décousue. L’homosexualité serait donc l’œuvre d’un complot occidental destiné à étouffer et tuer dans l’œuf l’émergence économique africaine. Une confrérie secrète de « prédateurs » de l’ombre, une milice de « méchants » à la solde de l’Occident, s’ingénierait à diffuser et répandre une forme de néocolonialisme homosexuel, au cœur des nations d’Afrique, pour mieux miner leurs efforts d’émancipation. Outre l’absence de sérieux d’une telle théorie du complot, nous voudrions signaler les erreurs fondamentales sur lesquelles repose cette idéologie absurde, qui pousse, cette fois, l’ « anticolonialisme dogmatique » jusqu’à son degré le plus extrême et le plus cocasse.

Et la principale erreur est de proposer l’argument ultime selon lequel : «  En Afrique, l’histoire ne montre pas de trace de l’homosexualité. » Une telle affirmation catégorique, que ce plumitif n’est pas le premier à proposer, est, surtout et avant tout, en dehors de toute vérité scientifique. Nous ne citerons, parmi tant d’autres, que les travaux émérites de Charles Guéboguo, qui a étudié l’existence incontestable de pratiques et de vécus homosexuels dans plusieurs sociétés africaines : il dénombre des pratiques homosexuelles (aussi bien masculines que féminines) en Angola, chez les Quimbandas, les Wahiwé et les Gangella, à Zanzibar, dans la zone tanzanienne, chez les Bafia du Cameroun, chez les filles Moda, au nord du Togo, au Dahomey, dans l’actuel Bénin, chez les Azande du Sud-Ouest du Soudan, chez les Nkundo du Congo, chez les Mossi du Burkina-Faso, chez les Akan de Côte-d’Ivoire, chez les Massai du Kenya, chez les Wolof du Sénégal, et la liste est encore longue. Même si ces pratiques revêtent souvent une fonction rituelle et/ou initiatique, leur existence est non négociable et Charles Gueboguo y note bien souvent la présence avérée d’une jouissance érotique homosexuelle. Voilà qui prouve bien que la sodomie, entre autres pratiques homosexuelles, n’est pas, quoi qu’on en dise, un « interdit africain ». L’Afrique possède donc bien une histoire homosexuelle, et elle gagnerait à ne pas la nier.

La rhétorique peu subtile de ces homophobiques africains consiste, on le voit, à tenter de jouer les ancêtres européens contre les ancêtres africains, en expliquant que si l’homosexualité est si ouvertement tolérée et protégée par la loi, en Europe et en Amérique, c’est qu’elle fait partie intégrante de la culture occidentale, depuis, au moins, la Grèce « décadente ». Selon eux, pas de risque ni de raison qu’une telle tolérance gagne l’Afrique, car elle, a, de tous temps, compté parmi ses ancêtres des guerriers aussi virils qu’irréprochables. Un tel échafaudage théorique tombe brutalement et lourdement à l’eau, dès que l’on prend la peine de se documenter un tant soit peu. Nous ne nous expliquons l’existence et la profusion d’un tel discours que par l’enracinement d’un anticolonialisme paranoïaque et irrationnel, dans les esprits africains, nouvelle forme d’aliénation intellectuelle de l’Homme noir.

 

 

3) L’argument philosophique : l’homosexualité, un néant existentialiste ?

 

Le plus surprenant, dans ce débat, est l’irruption fort inattendue d’arguments d’ordre philosophique. Elle est l’œuvre illuminée de Robert Kong. « L’existentialisme kierkegaardien, dit-il, ne reconnaît pas l’homosexualité. Elle est une dérobade à la volonté de Dieu ». Il s’appuie, pour cela, sur l’ouvrage Ou bien… ou bien… du philosophe danois Søren Kierkegaard, qui y expose deux des trois stades grâce auxquels il conçoit l’existence humaine. Le premier stade correspond au stade esthétique : il s’agit de vivre sa vie selon la morale du plaisir, de la jouissance et de la quête du Beau ; le second est le stade éthique : c’est le choix d’une existence austère, marquée par la morale du mariage et de l’amitié ; le troisième et dernier est le stade religieux, là où l’ascèse est totale et la vie entièrement consacrée à une existence de la foi.

Faisant donc allusion à ce stade éthique, développé dans Ou bien… Ou bien…, Robert Kong écrit : « L’amour selon Kierkegaard, possède un mystère cryptogamique [le terme se rapporte aux plantes à organes de reproduction cachée] jusqu’à sa vie phanérogamique [le terme se rapporte aux plantes à organes de fructification apparents].[…] Kierkegaard utilise ces deux termes de la botanique pour signifier la dimension profonde et métaphysique de l’amour. Au sens sexuel, l’amour vers le même sexe ne saurait revêtir une telle dimension. » Le raisonnement de ce philosophe homophobique est ici des plus hasardeux : l’existentialisme kierkegaardien est un beau masque pour dissimuler sa tentative de dénier arbitrairement à l’amour vers le même sexe toute dimension profonde et métaphysique. C’est le propre de l’amour sous toutes ses formes, certes, que de prendre racine dans les zones enfouies et mystérieuses de l’existence ; mais il paraît difficile de justifier en raison une telle hiérarchie de valeur entre amours hétérosexuels, purement célestes, et amours homosexuels, purement terrestres.

Mais revenons à Kierkegaard pour prouver que l’instrumentalisation de sa philosophie est ici manifeste. Sören Kierkegaard ne nie pas l’homosexualité. On peut considérer, qu’en l’état actuel des choses, elle se situe au stade esthétique de l’existence, celui où ce sont le bonheur, la jouissance et le plaisir qui guident l’existence. Kierkegaard ne dit pas que le passage du stade esthétique au stade éthique soit une nécessité. Au contraire, le passage ou le non-passage d’un stade à l’autre est libre, et l’homme peut aussi bien vivre et trouver son bonheur en choisissant de rester au stade esthétique et en gouvernant sa vie par  une morale du Beau et du Plaisir.

En outre, l’existentialisme chrétien de Kierkegaard promeut la liberté individuelle de l’existant. L’existence de chacun étant individuelle et irréductible aux groupes ou à la famille, la liberté de l’homme dans l’existentialisme kierkegaardien est totale. « Le devoir de l’individu est d’obéir à sa propre vocation », écrit-il. A telle enseigne, l’affirmation de Robert Kong selon laquelle l’homosexualité « [serait] une dérobade à la volonté de Dieu » est non seulement arbitraire, mais, en outre, anti-kierkegaardienne au possible, tant Kierkegaard affirme, dans la foi même, le principe prédominant de la subjectivité, par conséquent de la liberté totale du sujet. C’est donc de la volonté du sujet dans sa foi, et non de la volonté de Dieu, dont il doit être question. Dans son Journal, le philosophe expose clairement les termes de son existentialisme chrétien : « Il s’agit de comprendre ma destination, de voir ce que Dieu veut proprement que je fasse. Il s’agit de trouver une vérité qui soit vérité pour moi, de trouver l’idée pour laquelle je veux vivre et mourir. » L’existentialisme de Kierkegaard est un existentialisme libertaire et subjectif, là où Robert Kong ne voit qu’un existentialisme moraliste et prescriptif.

Robert Kong nous rétorquera que les principes du masculin et du féminin sont immuables et qu’ils déterminent tout existentialisme. A cela nous répondrons par la réflexion d’un autre philosophe. Guy Hocquenghem, dans son analyse du désir homosexuel, pose l’idée, qu’au-delà de toute catégorisation sexuelle, il existe au cœur de l’Etre, une sorte de désir absolu et pur, un « flux ininterrompu et polyvoque », un continuum érotique, en quelque sorte, sur lequel le « désir homosexuel », tout autant que le « désir hétérosexuel », viendraient opérer des saisies différentes et des « découpages arbitraires ». Cette idée séduisante, parce que novatrice et bien éloignée de notre hétérocentrisme, dans l’analyse ordinaire de la sexualité humaine, nous permet donc de relativiser l’ensemble des catégories immuables et hiérarchisées de l’Eros africain, en construisant une palette d’infinies et subtiles nuances de désir.

Dès lors le masculin et le féminin, en tant que catégories philosophiques, ne sont plus à considérer comme des principes symétriques en partage binaire, qui ne peuvent que s’attirer l’un l’autre (système dans lequel s’enferme le discours homophobique pseudo-philosophique), mais plutôt comme des pôles à aimantations variables dans la cartographie de l’Eros humain, où chacun trace son chemin.

Un existentialisme homosexuel n’est donc a priori pas impossible.

 

II- Homosexualité et africanité : de la pax sexualis à la lex sexualis

 

Dans un article de décembre 2010, devenu depuis une référence sur le sujet de l’homosexualité en Afrique, Franklin Nyamsi appelait de ses vœux ce qu’il nommait une pax sexualis africana. Cette pax sexualis correspondait, d’après lui, à cette « sorte de paix des braves […] qui ne dit pas autre chose que ceci : laissez les sujets adultes et raisonnables disposer raisonnablement de leurs corps, dans l’exacte mesure où ils ne se nuiront pas mutuellement au-delà des normes de justice ; et pour le reste, tenez-vous en tant que vous y croirez, à vos préférences sexuelles. Vous n’avez pas tort. Les autres non plus d’ailleurs ». Belle morale philosophique qui a le mérite de penser la « compossibilité » pacifique de toutes les orientations sexuelles dans les espaces africains. On ne peut que louer cet appel au calme et à la compréhension mutuelle.

Toutefois, cette paix nécessaire a quelque chose de bien précaire. « Au-delà des normes de justice » : c’est bien là que le bât blesse, car l’état de nombreuses législations africaines ne permet pas la signature définitive de cet « armistice sexuel ». C’est que la pax sexualis ne peut aller sans une lex sexualis.

  La philosophe Hannah Arendt, à propos de la lutte pour les libertés des Noirs américains, écrit un texte fondateur, intitulé « Réflexions sur Little Rock », où elle rappelle la nécessité  de distinguer deux formes de discrimination : la discrimination dans la société et la discrimination dans le droit. Pour atteindre l’idéal d’une société à la fois diverse et apaisée dans sa pluralité même, il est nécessaire de faire d’abord et avant tout cesser les discriminations de droit ; elles seront le modèle et l’enclenchement d’une logique lente mais sûre d’évolution des mentalités et de tolérance progressive. Comme le rappelle Didier Eribon analysant la réflexion d’Arendt sur les « groupes diffamés » : « la lutte contre les discriminations juridiques […] doit avoir la priorité sur toutes les autres, car c’est là que se joue réellement l’égalité dans une société. Et ce qui doit dicter les priorités ne relève pas du consensus ou des désirs du plus grand nombre, mais des exigences de la loi et de la Constitution. »

Il est crucial que l’avant-garde législative de notre Continent prenne conscience de l’importance d’une lex sexualis. Non pas pour le simple plaisir de légiférer sur la question de l’homosexualité, par simple mimétisme occidental, mais bien plutôt pour protéger des citoyens en danger et les abriter sous les ailes d’une loi égalitaire.

Que contiendrait cette loi ? Non pas forcément le mariage pour personnes de même sexe, mais ce qui est le plus urgent et le plus vital aujourd’hui pour les communautés homosexuelles africaines, à savoir : la dépénalisation de l’homosexualité et le renforcement des mesures pénalisant l’homophobie. Car, tant que les appareils judiciaire et législatifs ne feront pas commune bataille contre les crimes homophobes, ceux-ci s’en trouveront nettement renforcés, justifiés, voire déculpabilisés et démultipliés.

N’est-ce pas parce que le Cameroun pénalise l’homosexualité et la condamne à de la prison ferme que des crimes crapuleux comme l’assassinat d’Eric Lembembé sont possibles ? La pénalisation de l’homosexualité ne constitue-t-elle pas, purement et simple, un appel au meurtre ? Comment l’homophobe ne  considérerait-il pas que son geste criminel est légitime, dès lors qu’il reste impuni ? Face à des inclinations amoureuses et/ou sexuelles pour des personnes de même sexe, inclinations qui sont de l’ordre de l’inné et non du choix, doit-on répondre par la machette et le gibet ?

On ne choisit pas d’être homosexuel. En revanche, les législations africaines peuvent choisir de protéger ou laisser faire. Une nation démocratique digne de ce nom se doit de protéger l’ensemble de ses minorités citoyennes, sans exception aucune.

L’homophobie instituée, protégée voire encouragée par la loi : voilà le vrai danger qui menace les démocraties africaines, voilà ce qui les empêche définitivement d’atteindre aux hauteurs de l’humanisme cosmopolitique. Il est urgent que les quarante pays d’Afrique qui condamnent l’homosexualité la dépénalisent enfin. Quant à ceux où elle est légale (Côte d’Ivoire, etc.), nous les engageons à poursuivre la logique et à protéger ces minorités en prenant des mesures fortes, visant à augmenter la sévérité dans la punition pénale des actes, paroles et crimes homophobes. Il y va de la vie de citoyens africains libres et respectueux de la loi. Il y va du progrès démocratique des nations africaines.

Quand arrêterons-nous de confondre les victimes et les bourreaux ? Une lex sexualis africana : telle est la condition d’une pax sexualis durable et solide, telle est la condition, surtout, de l’avènement futur de la société cosmopolitique africaine, telle que Franklin Nyamsi la décrit en citant Emmanuel Kant : « Une communauté planétaire de personnes unies par le respect de leur dignité et régies par les procédures du droit ».

 

 

Conclusion : Les derniers damnés de la terre ?

Le fantasme et la peur de l’inconnu sexuel sont les seuls responsables de ces réactions tripières et viscérales que l’on voit tourmenter régulièrement l’espace intellectuel et médiatique africains. Autant dire que la seule explication à l’homophobie africaine est d’ordre psychopathologique. Les arguments théologiques, anticolonialistes et philosophiques dissimulent mal le fantasme d’un émoussement de la phallocratie africaine, qui perdure et témoigne d’une profonde insécurité de notre masculinité. La pratique homosexuelle a pourtant été considérée, chez certaines ethnies africaines, comme un rite de passage rendant les hommes plus vigoureux. Car, de même que l’homosexualité féminine est une double prière au grand Féminin, l’enivrante cérémonie de deux grâces réunies en une explosion exponentielle de féminité ; de même, l’homosexualité masculine est un rite de virilité décuplée, la confrontation, guerrière et tendre à la fois, de deux puissances qui se jouent. Le phallus africain n’a donc rien à craindre pour sa pérennité, tant l’homosexualité masculine est une fervente prière en son honneur.

Nous en appelons donc à tous les Africains, du Nord au Sud, pour faire cesser cette déferlante ignare et criminelle. Aux intellectuels soit dévolu le rôle pédagogique d’informer et dessiller les yeux des citoyens, en déconstruisant minutieusement les excroissances intellectualisantes et ratiocinantes du discours homophobique africain. Aux députés africains soit dévolu le digne rôle législatif de faire bénéficier les minorités sexuelles de l’aile protectrice de la Loi africaine, et ce, pour installer dans la durée une pax sexualis sereine et inviolable et faire ainsi progresser les libertés.

Nous, Africains, intellectuels comme législateurs, avons en effet la noble responsabilité et le courageux devoir de ne pas faire de nos frères homosexuels les derniers « damnés de la terre ».

Ce 18 juillet,

Samir Patrice EL MAAROUF.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lévitique, 18, 22.

Lévitique, 20, 13. Ce second passage s’accompagne d’une disposition pénale des plus barbares…

Le mot arabe fahisha est traduit, selon les cas par « indécence », « turpitude » ou « abomination ».

Coran, VII, 80-81.

Nous n’avons rien changé au chaos syntaxique de monsieur Diomandé qui corrobore et démasque trop bien son propre chaos intellectuel. Moussa Diomandé, « Emergence et homosexualité », Fraternité Matin, samedi 6 - dimanche 7 juillet 2013.

Pour une définition raisonnée de l’anticolonialisme dogmatique, voir l’ouvrage de Franklin Nyamsi et Alexis Dieth, Pour un anticolonialisme critique et contre l’anticolonialisme dogmatique, Regards croisés sur la crise post-électorale ivoirienne, Abidjan, Balafons, 2012.

Moussa Diomandé, art. cit.

Voir aussi Robert Kong, « L’homosexualité et le développement. A chacun ses ancêtres » (http://www.exchange-dialogue.com/index.php/en/events/other/119-lhomosexualite-et-le-developpement) : « L’homosexualité ne fait pas partie de la culture africaine. »

Charles Gueboguo, « L’Homosexualité en Afrique : sens et variations d’hier à nos jours », in Socio-logos. Revue de l’association française de sociologie, n° 1, 2006.

Robert Kong, art. cit. : « L’Afrique a des interdits que ses fils et filles ne sauraient fouler aux pieds sans conséquences fâcheuses. […] Il s’agit des réalités qui résident au cœur de l’existence africaine. La légalisation de l’homosexualité a déjà commencé dans certains pays occidentaux. Sans doute, elle fait partie de leur culture. Mais il ne faut pas imposer ce style de vie partout : A chacun ses ancêtres. »

Voir Robert Kong, art. cit.

Id.

Søren Kierkegaard, Miettes philosophiques, 1844.

S. Kierkegaard, Journal, août 1835.

Guy Hocquenghem, Le Désir homosexuel, Paris, Editions universitaires, 1972, p. 12 (rééd. Paris, Fayard, 2000).

Didier Eribon, Réflexions sur la question gay, nouvelle édition, Paris, Flammarion, 2012, p. 505.

Nous apprenons, en rédigeant cette tribune, l’ignominieux assassinat, vraisemblablement précédé d’actes de torture, d’Eric Lembembé, un journaliste camerounais réputé pour avoir été un militant courageux dans la défense des droits des homosexuels. Les législateurs africains ne peuvent décidément pas laisser de tels crimes impunis.

 

Emmanuel Kant, cité par Franklin Nyamsi dans « Guillaume Soro, la Francophonie et l’Avenir » http://www.franklinnyamsi.com/article-guillaume-soro-la-francophonie-et-l-avenir-119063628.html

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Published by professeurfranklinnyamsi@over-blog.com - dans analyses sociales - politiques - économiques
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Steffi 10/11/2013 18:04

Merci infiniment pour cette tribune ô combien brillante qui abat un par un et avec une clarté déconcertante tous les faux arguments qui rendaient l'homophobie indissociable de l'africanité.

A diffuser au plus grand nombre.

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