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24 juin 2015 3 24 /06 /juin /2015 14:11
L’Impasse Camerounaise contemporaine : un défi à la pensée et à l’action

L’Impasse Camerounaise contemporaine : un défi à la pensée et à l’action

1ère partie Guerre militaire et Guerre socioéconomique au Cameroun

Lorsqu’on observe un pays sous toutes coutures, on ne peut manquer de voir ses problèmes, on ne peut manquer de partager ses joies et ses peines, ses doutes et ses certitudes. L’observation participante, véritable immersion méthodologique souvent exigée en sciences humaines, comporte pourtant quelques effets pervers et absolument contradictoires. D’une part, on peut croire que finalement, les choses fonctionnent et que de toute façon, ce pays est le meilleur des mondes possibles. L’optimisme leibnizien, on le sait, inspira à juste titre les sarcasmes de Voltaire dans son célèbre roman Candide, où le Maître Pangloss finit par passer pour un expert dans l’art de prendre ses désirs pour la réalité. On peut donc s’installer dans les aises de la haute et de la petite bourgeoisie nationales camerounaises, classes qui ne vivent pas que de leurs salaires, mais aussi et surtout des multiples avantages sociaux de leurs carnets d’adresses. Dans cette posture, la réalité sociohistorique de la masse des déshérités du pays ne risque -t-elle pas de surgir au coin de l’Histoire, comme une pluie équatoriale subite arrose la terre, ou comme un accident vasculaire cérébral fauche soudain un homme hilare ? On peut aussi, a contrario, s’installer dans un alarmisme et un catastrophisme tout aussi désuets, qui consisteraient à décrire le Cameroun comme un tombeau à ciel ouvert, un pays où rien ne va et où rien n’est plus possible. Cette adoption aveugle du point de vue prolétarien n’est-elle pas tout aussi dangereuse ? On abonderait ainsi le banc des fabricants de jérémiades sempiternelles, qui savent tout à fait ce qui ne va pas, mais qui ne savent pas non plus faire aller quoi que ce soit, parce que dénoncer suffit pour eux à faire sens. Alors, il ne resterait plus, comme un Schopenhauer ou un Sartre, qu’à dire que « La vie est une affaire dont le salaire ne couvre pas la dépense », ou que « L’homme est une passion inutile ». J’ai constamment refusé de souscrire aux maximes de l’optimisme ou du pessimisme béats. Pensant le Cameroun, résolument, depuis mon entrée à l’Université de Yaoundé en 1990, je n’ai pour ma part, pas manqué de faire mienne la maxime de Malraux, pour qui « La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie ». C’est au nom de ce réalisme de l’idéal, ou de cet idéalisme lucide, inspirant un engagement réfléchi pour l’amélioration de la chose publique, que je voudrais affronter dans la présente tribune, trois questions qui me paraissent pendantes à propos de mon pays natal, le Cameroun : 1) Quel est l’état réel de cette nation, en cette année 2015, par-delà optimisme et pessimisme militants ? 2) Quels sont les points cruciaux et incontournables de la situation camerounaise actuelle, quel que soit le point de vue politique, éthique, à partir duquel on tenterait d’aborder la situation ? 3) Quelles sont les perspectives qui se dessinent à l’horizon de ce grand pays d’Afrique centrale, et pourquoi nous faut-il les prendre au sérieux ?

I

Etat de la nation camerounaise : guerre militaire et guerre socioéconomique

Un hiatus frappe l’observateur du Cameroun, qui constate une différence nette entre l’actualité médiatique et l’actualité quotidienne du pays. L’actualité médiatique camerounaise est polarisée par la guerre contre la secte terroriste Boko Haram, en cours au Nord du pays. Un rapide parcours de la presse, pendant près de deux semaines d’observation, m’a permis de l’établir aisément. Pas un seul journal qui ne parle de la tragédie en cours, confrontant les Forces Armées Camerounaises à la coalition islamiste et anti-musulmane qui sème la mort en pagaille au Nigéria, au Niger, au Cameroun, au Tchad comme au Mali. Il n’est pas inutile de rappeler au lecteur ici que la guerre conte Boko Haram est absolument légitime et légale. On s’accorde à reconnaître que cette guerre est l’une des rares occasions où l’armée camerounaise a réellement acquis la sympathie de larges franges de ses concitoyens, parce que les armes qu’elles a si souvent retournées contre le peuple servaient pour une fois à défaire les ennemis du Bien Commun des Camerounais. Faut-il rappeler que bien qu’opposant connu au régime Biya, je fus l’un des premiers intellectuels de l’opposition diasporique à appeler au soutien des Forces Armées Camerounaises en guerre contre Boko Haram ? La critique du partisan, légitime de la part d’un opposant politique, ne doit pas occulter notre sens de l’Histoire. Or l’unanimité sur la légitimité et la légalité de la guerre contre Boko Haram se fissure pourtant lorsque les Camerounais se regardent en face, abordent les problèmes internes de la nation. Certes donc, l’effort de guerre et les corps mutilés des soldats rapatriés vers les familles en pleurs sont des moments de communion importants au Cameroun, mais l’observation des Camerounais vivant au quotidien ne révèle pas, hormis pour les populations traumatisées de la zone de front et pour les familles éplorées des soldats, que la guerre soit vraiment leur tasse de thé. La guerre est au Nord, elle est une affaire de militaires, et la stratégie de communication du régime est très claire en ce sens. Les Camerounais ne savent globalement de la guerre au Nord que ce que le gouvernement leur en dit, ou ce qui leur en parvient par les témoignages isolés de citoyens ou de militaires rescapés de l’épreuve du feu en cours. Or très peu de Camerounais croient aux dires du Gouvernement. Dans le meilleur des cas, les Camerounais lisent la presse internationale africaine et occidentale, pour avoir idée de ce qui se trame dans le septentrion. L’opinion est ainsi ballottée entre les thèses délirantes d’Afrique Media, une chaîne de télévision spécialisée dans la haine aveugle de la France en particulier et de l’Occident en général et les thèses frelatées des communicants du régime qui appellent à l’unité nationale sans s’inquiéter de la réaliser dans une prise en compte des souffrances quotidiennes d’un peuple avanchi. Il y a donc guerre militaire au Nord-Cameroun et la situation humanitaire se fait chaque jour plus apocalyptique pour les populations civiles traumatisées dans ces zones meurtries par la barbarie islamiste.

Mais les Camerounais livrent une autre guerre depuis trois décennies : celle contre la misère, la précarité de l’emploi, la déliquescence du système éducatif et du système de santé, l’instabilité politique annoncée par une fin de règne interminable du président Biya, bref l’incertitude de l’avenir que renforcent les difficultés insurmontées du présent et du passé récents du pays. La guerre militaire, pour le dire d’une formule, n’a pas réussi à supplanter la guerre socioéconomique au Cameroun, celle du Struggle For Life. Qu’il nous soit permis de documenter statistiquement la situation sociopolitique, culturelle et économique réelle du Cameroun, pour rendre aisée la compréhension de ce déséquilibre entre guerre militaire et guerre sociale dans l’opinion. Selon l’Institut National de la Statistique du Cameroun , le Cameroun est passé de 5,6 à 5,7% de taux de croissance du PIB entre 2013 et 2014. Le taux de pauvreté officiel, daté de l’année 2007, est évalué à 39,9% de la population. On peut supposer que le gouvernement ne réactualise pas cet indice parce qu’il témoignerait d’une aggravation nette en 8 ans, soit de plus de la moitié de la population désormais dans la pauvreté (moins de 2 dollars/jour par personne). Une baisse de la production industrielle a été observée au troisième trimestre 2014, à cause d’une diminution des recettes dans les industries du bois, du papier et de l’imprimerie, dans les industries textiles et de la confection et dans les industries extractives. La balance commerciale du Cameroun était encore déficitaire de -1017 milliards en septembre 2014. Comment cette ambiance macroéconomique négative se traduit-elle sur la vie des ménages ? L’INS fait observer que les prix des transports ont « flambé de 14, 2% » après la hausse des prix des carburants à la pompe le 1er juillet 2014. Les répercussions de cette flambée des prix des transports sur les produits alimentaires se sont immédiatement ressenties par une hausse de 1,3 à 7,5% de nombreux produits alimentaires de base. Globalement, les prix à la consommation des ménages ont augmenté de 2, 2% pour la seule année 2014.

Comment s’étonner dans ces conditions, que le sous-emploi batte le record de 75,8% de la population du Cameroun, alors que le taux de chômage culmine à 13,1% selon les estimations du Bureau International du Travail (BIT) en 2011 ? Déjà à cette époque, le BIT soulignait le mea culpa des autorités camerounaises ? « Les autorités reconnaissent une difficile insertion professionnelle des jeunes dans le marché de l’emploi, en raison d’une série de facteurs comprenant une faible capacité de l’économie à générer des emplois et une insuffisance de mesure cohérentes et concertées de l’ensemble des acteurs socioéconomiques dans la lutte contre le chômage et le sous-emploi ». La réalité de la nation camerounaise nous est donc livrée schématiquement par cette situation socioéconomique massive. Plus de 75% de Camerounais étant contraints à la débrouille (sous-emploi) pour survivre, 13% des travailleurs qualifiés étant au chômage, on peut en déduire que la population camerounaise est à près de 90% obnubilée par un seul souci : la survie à court et long terme dans une conjoncture économique massivement incertaine.

Faut-il décrire les conséquences de ce déséquilibre économique ahurissant sur les institutions culturelles, économiques et politiques de la nation ? Cela s’impose immanquablement, pour celui qui veut comprendre le mot suivant de Marx : « Les mêmes hommes qui établissent les rapports sociaux conformément à leur productivité matérielle, produisent aussi les principes, les idées, les catégories, conformément à leurs rapports sociaux. Ainsi, ces idées, ces catégories sont aussi peu éternelles que les relations qu’elles expriment. Elles sont des produits historiques et transitoires. » Lorsqu’on regarde l’architecture des institutions politiques camerounaises actuelles, la question la plus pertinente est bien la suivante : quelle frange de la population nationale est-elle représentée à la présidence de la république, au sénat, à l’assemblée nationale, au conseil économique et social, à la cour suprême et dans les grandes entreprises étatiques ? Sont-ce les 75% de Camerounais contraints selon les chiffres de l’INS à la débrouille du sous-emploi ? Sont-ce plutôt les 13% de travailleurs qualifiés du Camerounais qui rongent leur frein dans un chômage non-indemnisé par ailleurs ? Où sont-ce les près de 10% de privilégiés qui jouissent de la stabilité de l’emploi, de qualifications suffisantes et d’une existence balisée par leurs solidarités de classes confortées par leur agenda relationnel bien étoffé ?

Qu’il plaise à mes lectrices et lecteurs que je conclue la première partie de cette série de réflexions sur ce que je nomme l’impasse camerounaise contemporaine. L’architecture politique actuelle du Cameroun contrôle relativement, mais ne représente réellement pas les intérêts des près de 90% de Camerounais livrés au sous-emploi et au chômage. La preuve ? La classe politique camerounaise au pouvoir n’a jamais réussi, depuis les années 80, à juguler le vrai caillou que le Cameroun a dans la chaussure : la misère de la majorité des gens du pays. La guerre militaire contre Boko Haram au Nord n’a donc pas supplanté, dans les esprits des gens du Cameroun, la guerre socioéconomique qu’ils livrent depuis les années 80 contre la misère organisée et subie. La seconde guerre inquiète davantage que la première. Il faut même craindre qu’elle finisse par faire oublier la première. De telle sorte que le défi de la situation camerounaise actuelle peut se résumer ainsi : sortir de l’Impasse militaro-économique par la démocratie et la gestion équitable du Bien Commun. Affaire à suivre, dans la deuxième partie de la présente analyse.

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Published by professeurfranklinnyamsi@over-blog.com
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commentaires

fotso 26/06/2015 21:48

vos declarations et articles nauront aucun effet ici contentez vous de la ci car vous et vos patrons ne valez rien au cmr traitre a ba la france vivi lindependance